HONORÉ DE BALZAC
éloges ne blesseraient pas sa modestie. Mais le fait est que rUpar, la Javane, le Bengali, le Prêtre des singes, tout cela est consigné dans la Revue des Deux-Mondes ou le sera bientôt. J'espère que vous verrez bien que j'étais entre vous trois en écrivant chaque ligne.
Ici je n'ai trouvé que des ennuis. Mon article Cornélius àt\2L Revue de Paris ^ massacré par le directeur (i); des ennemis partout; des dettes plus que je n'en voulais; notre grande affaire ajournée encore parce que nous voulons donner les 96 volumes pour 80 francs par an — nous en avons trouvé les moyens — tout cela me fait travailler nuit et jour. J'ai pendant un mois à ne pas quitter ma table où je jette ma vie, comme un alchimiste son or dans un creuset.
Le tems est si mauvais et mes deux chevaux si chers que je n'ose aller à Saint-Cyr. Cependant au premier jour je tomberai chez le capitaine (2), qui m'a écrit une lettre ravissante de grâce, de style et d'amitié.
Le grand Borget (3) a vu démolir mon projet. Il n'est plus question de voyageurs.
Quant au papier, je vous enverrai un échantillon. Quant au carric de mon commissaire, il est parti sérieusement; j'ai le reçu de la diligence. Quant à la femme, il s'en présente quelques unes; mais je ne me lierai qu'à bon escient. Et, si je suis riche, comptez que j'aurai le moins de valets possible, que je vivrai pachaliquement dans une terre et que je ne serai que quatre mois à Paris; que je préfère des amitiés à toutes les richesses et que la meilleure jouissance sera toujours pour moi une causerie au coin du feu avec trois ou quatre bonnes à moi, indulgentes et gaies.
{i) Maître Cornélius^ publié, en décembre i83i, dans la Revue de Paris, dont Charles Rabou était alors directeur. (Cf. Histoire des Œuvres de Balzac, p. i85.]
(2) Le capitaine PerioUas, sous-directeur des études à Saint-Cyr. (V. .lettre du 14 avril i83o, dans la Correspondance, p. 69.)
(3) Auguste Borget, peintre de genre, qui habitait avec Balzac.
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6o REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
Pour tout ce que vous souhaiterez comptez sur moi; mettez-moi à Tépreuve et ne craignez jamais d'user l'atta-' chement sincère et profond que vous a voué
Mille compliments affectueux à M. Gd. Besançon et mille amitiés au bon inspecteur.
Là seconde lettre est de septembre i833. Elle est toute relative au procès qu'il venait de soutenir contre l'éditeur Marne à propos de la publication de son Médecin de campagne (i).
Il y a longtemps que je ne vous ai écrit, à vous qui me donnez une si pure et si belle amitié, moi qui voudrais vous la rendre au centuple; mais vous m'excuserez, n'est-ce pas; j'ai tant souffert ! des souffrances qui se racontent de cœur à cœur, mais il est-impossible de les écrire.
Vous dire ce qu'est un procès qui dure depuis deux mois, je ne le tenterai pas. J'aurai le chagrin de ne pas vous envoyer le Médecin de campagne. Je n'en veux pas accepter un exemplaire de mon infâme libraire, Mame. Et le jugement arbitral ne m'en accorde pas un seul. Vous qui avez une âme à sentir ce grand, cet immense ouvrage, imparfait encore, mais qui a dévoré i5o nuits et 7 mois de travaux, vous vous demanderez par quelle fatalité j'ai reçu des ou-
(i) Cf. dans la Correspondance plusieurs lettres sur son procès avec Mame (p. 173 et 174), surtout celle du 2 août i833, où Balzac fait part à Madame Carraud de la sentence qui venait d'être rendue.
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trages à chaque pas, par quelle raison Ton me dépouille de mes droits d'auteur quand je n'ai pas de traité avec le libraire. Mais je laisse cela. L'ouvrage paraît dans dix jours. Je serai forcé de faire une 2* édition avant celle à 20 sous.
Vous ne m'avez pas écrit ou fait écrire. Comment allezvous ? Savez-vous que ma pensée a souvent voyagé vers Angoulême, que je n'ai pas tant d'amis que je ne sache pas vous donner plus d'une pensée par jour. Oh I je suis bien abattu, bien changé. Pour réparer mes pertes, il faut recommencer d'autres travaux. Point de repos possible. J'avais rêvé d'aller aux Pyrénées avec celle que vous nommez mon ange et qui est plus encore, je crois. Nous nous arrêtions à Angoulême, nous allions à Bourges. Le malheur emporte tout, excepté les sentimens doux, la reconnaissance, et vous ne saurez jamais combien vous avez de part, une grande part, inattaquable, dans le cœur d'un pauvre poëte à qui vous avez été toujours bonne, tendre, hospitalière. Je me surprends parfois à prier. Je demande au ciel de vous donner le bonheur que vous désirez, de la santé pour Yvan, de la santé pour vous. La composition du Médecin de campagne a agi sur mon caractère. Un constant malheur fait lever les yeux au ciel. Je suis triste, je sens qu'à de tels travaux la vie s'en va, mais je ne la regretterai pas. Parmi les bons momens que j'ai eus je compte ceux qui se sont passés près de vous. Dites bien à votre maître et seigneur tout l'attachement que je lui porte. Et adieu pour aujourd'hui. Pensez à moi, je vous aime et pense à vous. Donnezmoi ou faites-moi donner de vos nouvelles. Sans l'argent et la distance, j'irais vous voir plus souvent, mais cette année je ne suis pas riche.
Si j'avais complètement perdu mon procès, je quittais la littérature et la France, et j'allais prendre du service en Russie comme Pozzo di Borgo.
Il faut maintenant, au lieu de me reposer, recommencer
d'autres travaux, des travaux énormes, le 3^ dixain, lepri-vilège et l'achèvement des Etudes de mœurs.
Adieu. Trouvez ici mille bonnes et tendres pensées. Faites venir le Médecin de campagne. Lisez-le et entendez parfois la voix qui vous est connue. Quant à moi je sais bien où vous serez attendrie et ce que vous improuverez.
J'écris aujourd'hui à Limoges (i). Je sais que vous vous y êtes occupée de moi; je vous ai bien reconnue.
Quand vous écrirez au capitaine, dites-lui qu'il a plus que des souvenirs chez
Honoré.
(i) Â Limoges était Madame Nivet, belle-sœur de Madame Carraad.