‹ revve des documents historiquesChapitre 56 sur 108 · JEAN, NÉ EN 1734, MORT EN I · texte numérisé non relu

JEAN, NÉ EN 1734, MORT EN I

Jean, né à Cry, diocèse de Langres, en 1784, était fils d'Augustin- Jean, né en 1690, et de Marie-Anne GifFard. Vers lySo, il quitta sa ville natale et alla s'établir à Strasbourg, où il se maria, le 4 avril 1755, avec Marguerite Heller, de Wissem bourg. Il fut, vers cette époque, nommé graveur de la monnaie. Dès lors la famille des Querin appartint à l'Alsace. Les renseignements nous manquent sur la carrière de Jean, mais son portrait, gravé par son fils Christophe, nous a été conservé. Ce portrait, qui est fort rare et qui nous montre l'artiste dans l'exercice même de sa profession, m'a paru digne d'être reproduit : c'est la planche originale, actuellement entre les mains de M. Jules Guerin, qui a servi pour le tirage. Je publie aussi le fac-similé de la signature de ce graveur.

Jean Guerin mourut à Strasbourg le 29 octobre 1787. Il laissa trois fils : Edmond, Christophe et Jean-Urbain. Edmond, employé d'abord à la monnaie de Strasbourg, devint commissaire des guerres sous la République. Je n'ai donc pas lieu de m'en occuper ici. Christophe et Jean-Urbain, qui ont assigné par leurs travaux un rang si honorable à leur famille dans l'histoire de Tart, ont droit à toute notre attention.

CHRISTOPHE, NÉ EN lySS, MORT EN l83l

Christophe Guerin, fils aîné de Jean, naquit à Strasbourg le 14 février 1758. Il étudia la gravure sous Jolain et MuUer et succéda à son père dans le poste de graveur de la monnaie de Strasbourg. Il obtint une réputation distinguée et fonda dans sa ville natale un musée de peinture, dont il resta toute sa vie le conservateur.

Pendant la Terreur, il déploya une grande énergie pour empêcher une bande de furieux de saccager la cathédrale de Strasbourg. Il peignit, pour calmer l'exaltation populaire, une déesse Raison, et sauva ainsi la cathédrale d'une destruction certaine.

Christophe Guerin était professeur à Pécole gratuite de dessin ; il a formé plusieurs élèves, parmi lesquels Henriquel-Dupont , Bein et MuUer. Outre le portrait de son père, que j'ai reproduit, cet artiste a laissé plusieurs œuvres remarquables ; je citerai plus particulièrement r Amour désarmé, d'après le Corrège, VAnge conduisant Tobie, d'après Raphaël, la Danse des Muses, d'après Jules Romain, et deux paysages, d'après Loutherbourg (i). Christophe Guerin mourut subitement à Strasbourg en septembre i83i (2), laissant de Marie Lienhard, qu'il avait épousée en 1 790, deux fils, Gabriel et Jean, dont je parlerai plus loin. Voici le fac-similé de sa signature, pris sur une lettre adressée à son fils aîné.

(i) Cf. Gabet, Dictionnaire des artistes de l'école française au XIX* siècle; Paris, i83i, m-8.

(2) Le dossier que le petit-fils de Christophe Guerin m'a communiqué contient une eitrede Jean Guerin, datée de Musigny, le 11 octobre i83i, dans laquelle il déplore en ces termes la mort de son frère :

« Si j'osais envier quelque chose à mon digne et bon frère dans sa tombe, c'est la manière douce, inattendue et exempte de douleur dont il y est descendu. Il avait bien mérité cette dernière récompense par une vie sans tache et toute consacrée à l'accomplissement de ses devoirs et aux sentiments les plus affectueux et les plus tendres pour sa famille et ses nombreux amis. »

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JEAN-URBAIN, NÉ EN I761, MORT EN l835

Jean-Urbain, frère du précédent, naquit à Strasbourg le i^ avril 1761 (1). Il eut pour maître Huin, qui était renommé pour ses portraits au pastel. Ses premiers essais furent remarqués par le maréchal d^ Contades, gouverneur d'Alsace, qui envoya le jeune artiste à Paris. Jean Guerin quitta, non sans regret, sa ville natale et sa famille au mois d'octobre 1785. Il était à peine parvenu dans la capitale qu'il reçut une lettre de son père, datée de Strasbourg, le 25 novembre 1785. Voici un passage de cette missive :

Je n'ai jamais douté, mon cher Jean, des sentiments de votre cœur envers nous. Ceux que j'ai éprouvé à votre départ et ceux que je ressens encore me font connaître les vôtres. En continuant de sentir comme vous faites, avec de la prudence et Tusage du monde, vous ne manquerés pas de prospérer à Paris. Pour remplir utillement l'objet de votre voyage, il ne faudra, mon cher fils, donner à la dissipation que le tems que vous ne pourrés pas donner à Pétude. Voyés M" JoUain (2) et Pajou (3) pour l'affaire de Tacadémie. Cest un point essentiel qu'il ne faut pas négliger. Faites-nous part de ce que vous aurés vu de remarquable et d'intéressant. Ménagés votre bourse et votre santé.

Jean Guerin suivit les conseils paternels. Il n'était pas trop isolé à Paris, où il retrouvait des protecteurs éclairés, parmi lesquels le baron de Dietrich, et des compatriotes, qui lui firent le meilleur accueil. Il n'entra pas comme élève àTAcadémiede peinture, ainsi que le désirait son père, mais il s'adonna à la miniature, genre alors fort à la mode. Il n'y avait pas en effet de grand seigneur ni de grande dame qui ne se fît peindre par un miniaturiste. La famille royale avait donné sur ce point un exemple que toute la cour s'était empressée d'imiter. Les bagues,

( I ) C'est la date qu'il donne dans son journal.

(2) Nicolas-René JoUain, peintre d'histoire, membre de l'Académie, garde du muséum du Roi.

(3) Augustin Pajou, le sculpteur.

les bonbonnières, les coffrets, lés tabatières étaient ornés de minia«

tures. Quel courtisan eût été assez mal appris pour ne pas avoir le

portrait de la reine Marie-Antoinette, soit à son doigt sur une bague,

soit sur une bonbonnière dans la poche de son habit ? La reine se

disait peindre ou faisait peindre ses enfants et elle donnait ces portraits

montés sur des bonbonnières en écaille ou sur des bagues d'or à ses

intimes, à sa bonne amie Yolande de Polignac, par exemple (i). Jean

Guerin obtint ' de faire le portrait de la maréchale de Matignon ;. il

réussit à souhait «t cette œuvre remarquable lui valut de nombreuses

commandes et la protection de Marie-Antoinette. Il peignit le Roi et la

Reine (2) et fut dès lors un miniaturiste à la mode. Les Praslin, les

Choiseul, les Rohan, les Chabrillan, les Breteuil, les Montmorency, les

L^ Rochefoucauld, les Croy, les Mailly, les Praslin, les Sérent, les La

Ferté, les Montmorin, les Liancourt, les Broglie, pour ne citer que

les plus grands noms, tinrent à honneur de poser devant le jeune et

brillant artiste. C'était la gloire, mais non la fortune. Déjà la crise

politique se faisait sentir : les grands seigneurs payaient peu et mal.

3ean Guerin, d'une santé débile, atteint d'une névrose, se laissait

souvent aller au découragement. Hors d'état de payer ses dettes, parce

c|ue ses nobles clients ne soldaient pas le prix de leurs portraits, il ne

Trouvait de consolation que dans l'amitié de quelques compatriotes et

<lans la culture de la musique, qu'il aimait passionnément. Le i*' jan-

'vier 1788 il commença la rédaction d'un journal où il consigna chaque

5our par le menu ses faits et gestes et ses réflexions (3). Dès les

premières pages son état maladif se révèle avec une grande intensité.

A la date du 19 novembre 1788 on lit ce passage, qui peint si bien le

caractère de Jean Guerin :

Je ne suis point content de moi aujourd'hui, ou, pour mieux dire encor, une mélancolie noire me ronge depuis près de trois semaines. Toutes les jouissances que la société de

(i) Cf. catalogue de Miniatures et autographes concernant Marie^AntoinAte. et la famille royale^ publié en février 1877 par M. Etienne CharaVay.

(2) Ces portraits appartenaient au comte de Genniny, sénateur, décédé en 1870. (Cf. Notice de M. Reiset sur les dessins, cartons, etc., exposés dans les galeries du Louvre p. 323.)

(3) Ce journal est entre les mains de M. Jules Guerin, qui me Ta gracieusement cpmmu» nique. Il commence au i«r janvier 1788 et finit le 35 juillet 1792^ Un cahier, qui allait du 7 mai au 3 1 octobre 1788, a été perdu. Cest de ce journal que j'ai tiré la biographie de Jean Guerin et de curieux détails sur certains épisodes de la Révolution.

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mes amis m'a pu procurer depuis ce tems n'ont pas atteint mon cœur. J'ai feint ce que je ne ressentais pas, ce que je ne pouvais pas ressentir en un mot. Les causes de cet étrange état ne me sont pas inconnues; depuis que je sais ce que c'est que les peines de la vie, je ne m'afflige plus comme autrefois parce que je trouve doux de m'affliger. Amour, affaires, maladies et remords, voilà les sources de ma misère présente. S'il plait à celui qui gouverne tout de rendre Ros. moins frivole et plus susceptible d'attachement, de rétablir Tordre dans mes affaires, la santé dans mon corps et la paix dans mon cœur, s'il me fait cette grâce, je lui devrai les plus beaux jours de ma vie et les actions de grâce les plus ferventes. Si je me mets au travail, le découragement, dont je suis possédé pourtant, m'en chasse bientôt. Je ne l'ai pas plutôt quitté que je me reproche la perte de mon tems.... Du reste, harcelé, persécuté de tout côté, sans cesse en proie aux maladies, aux douleurs, balotté par les événemens, je mène la vie la plus insuportable de la terre et j'atteste le Dieu qui m'entend et que je révère que, sans la considération, non de l'action en soi, mais des maux qu'elle occasionnerait à ma pauvre vieille mère et autres amis, j'atteste, dis-je, que je m'en serais déjà une fois délivré depuis mon séjour à Paris, tant l'espèce de peines que j'y éprouve me sont insuportables.

Telle était la triste situation d'esprit où se trouvait Jean Guerîn après trois ans de séjour à Paris. Au xvin« siècle, comme aujourd'hui, les épreuves étaient rudes pour les jeunes artistes provinciaux qui venaient, pleins de talent et d'espérances, chercher gloire et fortune dans la capitale. Jean Guerin, amoureux, malade et endetté, s'exagérait évidemment les difficultés de sa situation. Le 22 novembre, toujours hanté par des pensées de suicide, il examine Tétat de ses affaires et dresse le compte des sommes qui lui sont dues. Cest là un curieux document qui fournit l'indication d'un certain nombre de ses miniatures et du prix qu'il en demandait.

État des ouvrages non payés :

Louis

. M. deFougy, grand ovale lo

. Madame de Fougy, pour tabatière 6

Item. un camée, la tête ....... 6

Item. une à la main, grand ovale lo

Deux copies de la tête 6

Madame de La Gorce, avec mains 6

M. de Gaze 4

Sa fille 4

Madame de Fougy et Madame de Gaze ensemble . 8

Madame la comtesse de Balbi, tête 8

La même, copie 4

Son fils Armand, en pieds lo

Madame de Ghabrillant lo

Madame de Boulogne, grande tête, miniature ... 8

Une copie d'icelle 4

Madame de Monsânden (?), grandeur ordinaire. . . 6

Deux copies d'icelui 6

Madame la comtesse Hipolyte de Ghoiseul, copie . 4

Son fils enfant 4

Le cardinal de Rohan 10

Madame de Fontette 6

Son camée 8

Madame Doiiet, deux copies 6

On voit, par cette liste, quelle était la noble clientèle de Tartiste ^trasbourgeois. L'état de ses affaires, il le reconnaît lui-même, était satisfaisant ; cette constatation et un traitement que lui prescrivit le célèbre docteur Pelletan chassèrent un peu ses humeurs noires. Jean Guerin se remit au travail; il fit les portraits de Mesdames de Langeron et de Balleroy (21 déc. 1788), de Madame de Matignon et de Madame de Montmorency sur le même médaillon {4 janvier 1789), et de la maréchale de Mailly (avril 1789). Tout en peignant ces grandes dames, il semble qu'il resta insensible à leurs charmes. Une foiscepen-

dant il inspira quelqne passion à une de ses belles clientes, mais l'aventure, dont il a consigné le récit dans son journal (i), n'eut pas de conséquences.

Jean Guerin fut troublé dans ses travaux par les premiers événements de la Révolution qui commençait. Le 28 avril 1789 on pilla la maison Réveillon et, le lendemain, il alla voir les dégâts causés par Témeute. « De belles maisons démantelées, moitié brûlées, des morts teints de sang, des visages consternés et une muititude^de soldats armés, voilà ce que j'y remarquai. »

Au mois de mai il peignit les portraits de la comtesse Françoise de La Palu et du chevalier de Caraman. Le 4 juin, il était au théâtre de Nicolet quand le spectacle fut interrompu par ordre, à cause de la mort du Dauphin. Le 27 suivant il partit pour Strasbourg, grâce à la libéralité d^un de ses plus zélés protecteurs, M. de Fougy, qui l'emmena avec lui. Le 3o il arriva dans sa ville natale, qu'il revit avec des transports de joie. Il y séjourna jusqti^au i3 juillet. M. de Fougy, rappelé par le comte de Provence, dut partir subitement et Jean Guerin l'accompagna. Le i5 juillet, à Toul, ils apprirent les premières nouvelles de l'insurrection parisienne ; le 18 juillet, à Chalons-sur-Marne, M. de Fougy suspendit son voyage. Jean Guerin rentra seul à Paris le 20 juillet. Deux jours plus tard il assista au meurtre de Foullon et de Bertier. Son récit mérite d'être reproduit :

Je fus au Palais-Royal (vers trois heures de l'après-midi) où j'étois à peine arrivé que Thorrible spectacle de la tête de

(i) Voici le récit en question : « Pour Madame de P. j*en fus traité d'une manière qui flatta extrêmement mon amour-propre, car, pendant que nous étions seuls dans son boudoir, elle me prit la main et m'obligea à m'asseoir à côté d'elle sur son sopha et me tin des discours si tendres et si pénétrants que j'eus toutes les peines imaginables à ne pas suer sang et eau. Elle voulut finalement que je lui apprisse à l'instant même tout ce que j'avais de dessin et de peinture et chercha follement un portefeuille, du papier et des crayons à cet e£fet. En la voyant rentrer après ce qui venait de se passer, je me sentis extrêmement ému. Pourelle, sans autre cérémonie elle s'assit sur mes genoux en me disant : J'aime les beaux-arts, mais je vous Tavoue, ajouta-t-elle avec quelque embarras, les artistes sont encor plus chers à mon cœur, surtout... La pudeur l'empêcha d'achever, car elle était rouge et avait chaud. Je saisis sa main que je baisais avec transports quand elle m'entreassa dans ses bras comme hors d'elle et pressa ses lèvres sur les miennes. Quel feu dans mes veines. Je tremblais, en un mot, je me serais perdu et peut-être elle, sans l'arrivée de sa sœur, qui fit tant de bruit, en entrant dans le salon, qu'elle nous donna le temps de nous séparer et de respirer, ce dont j'avais grand besoin. Quand elle entra, je considérais un tableau dont je m'étais emparé à la hâte et Madame de P. dessinait avec une assurance qui m'étonna d'autant plus que la seconde d'auparavant je l'avais vue hors d'elle. O femmes ! •

Foulon, intendant de la marine, y fut porté sur une fourche

avec du foin dans la bouche et son corps trainé dans la boue

après par le peuple. Quelle frappante justice!... Je fus au

spectacle de Monsieur voir il Barbiere di Siviglia^ première

représentation, mais ne put assés me distraire pour me faire

oublier Thorreur de cette tête sanglante. J'en sortis à 9 heures

pour retourner au Palais -Royal. A 10 heures, comme je

voulois rentrer, des cris se firent entendre en ces termes :

Voilà r habit de M. rintendant de Paris! Cet habit, en

effet, étoit porté sur une perche et accompagné de flambeaux.

J'en eus le frisson, quand tout-à-coup d'autres cris bien plus

effrayants encore retentirent au loin : Voilà la tête et le cœur

de M. Berthier de Sauvigny, intendant de Paris ! Je

regarde et à l'instant une soixantaine de cavaliers tout armés

entrèrent au jardin du Palais Royal, accompagnés d'une foule

immense de peuple portant flambeaux, et au milieu d'eux

un lanîbeau de tête sur une fourche et un autre de cœur sur

une autre me frappèrent la vue d'horreur ! ! Je me sauvai

chez moi, troublé comme je ne l'ai jamais été. Ne voilà-t-il

pas qu'en arrivant sur le Pont-Neuf une nouvelle foule de

flambeaux viennent à ma rencontre, traînant à deux cordes

attachées à chacune des jambes les restes de celui dont j'avais

vu des entrailles au Palais Royal. J'en eus le frisson et résolus

bien à l'avenir de ne point m'exposer à être témoin d'un

pareil spectacle.

Tout épouvanté qu'il fût de ces excès populaires, Jean Guerin n'était pas défavorable aux idées nouvelles. Le 28 juillet il alla, par curiosité, voir la démolition de la Bastille et visiter tous les cachots de cette fameuse forteresse. « Je jouissais, dit-il, du triomphe du peuple en foulant aux pieds ce monstre du despotisme. » Le 29 juillet il assista, au Palais-Royal, à la grande illumination qui eut lieu en réjouissance du retour de Necker. Le 8 août il alîa aux Augustins, dans la salle du Saint-Esprit, procéder à la nomination de dix-neuf électeurs et d'un député. Le i»' septembre il assista, à Versailles, aune séance des États Généraux et y entendit une motion de Mirabeau des plus remarquables.

Jean Guerin, on le voit, était absorbé par les événements. Cependant il se trouva, le 25 août, à l'ouverture du salon, où il admira, le 19 septembre, le tableau de David, la Justice de Brutus. « Il me fit rimpression la plus forte. Conception, exécution, tout m'en étonna. »

Jean Guerin avait, comme ami le plus intime, un Allemand, le graveur Gabriel Fiesinger, avec lequel il vivait, pour ainsi dire. Fiesinger, esprit pratique, fertile en expédients, chercha à tirer parti des événements politiques. Un éditeur, De Jabin, venait d'entreprendre une collection des portraits des membres de l'Assemblée nationale : Fiesinger résolut de lui faire concurrence et il se mit aussitôt à l'œuvre. II associa son ami à cette vaste opération. Jean Guerin, dont la noble clientèle était en désarroi, accepta cette situation nouvelle (i). Il alla prendre les croquis des hommes le plus en renom, soit aux séances des États Généraux, soit chez les personnages eux-mêmes. C'est ainsi qu'il dessina les portraits du duc d'Orléans (20 septembre 1789), de Mirabeau (2 novembre), d'Anisson-Duperron (2 décembre), de Rabaut-Saint- Etienne (8 décembre). L'année 1789 finit sur ces entrefaites. Sans se rendre un compte exact de l'importance que cette date aurait dans l'histoire, Jean Guerin termina son journal par ces mots caractéristiques : Fin de Vannée moitié esclave, moitié libre lySg.

Notre artiste commença Tannée 1 790 en exécutant une grande miniature de Madame de Langeron. Puis il dessina les portraits du duc de Clermont-Tonnerre (20 janvier), du duc de La Rochefoucauld (25 janvier), de Freteau de Peny (23 mars), de Tabbé de Montesquiou (4 mai), de Le Chapelier (6 mai). Le 28 avril il se rendit aux Jacobins pour prendre un croquis de Mirabeau. Le grand orateur était vraiment insaisissable et Guerin ne put jamais obtenir de lui une séance particulière. Ce n'était point une tâche £sicile que de dérober quelques instants de pose aux membres de l'Assemblée nationale. Jean Guerin dessina l'abbé Sieyes chez Madame de Condorcet (9 juin) et il obtint deux poses de dix minutes de La Fayette (28 juin et 3 juillet). Le 10 juillet il' alla au-devant de cinquante Strasbourgeois qui venaient assister à la fête de la Fédération et, le 14 juillet, il s'associa à ses compatriotes. Le 28 juillet il dessina le portrait de Barère de Vieuzac, qui Ife reçut avec grande politesse. Ces travaux n'empêchaient pas Jean Guerin de faire les miniatures de la princesse de HohenzoUern (19 mai), de la

(i) La collection de Guerin et de Fiesinger est justement estimée. Le journal du premier 4e -ces artistes lui donne une valeur nouvelle^ qar on y voit que tous les croquis étaient pris sur nature par Jean Guerin lui-même, ce qui est une sérieuse garantie de ressemblance. ' '' "

marquise deCoigny (a8 mai), de la princesse de Broglie (7 juin), de la duchesse de Devonshire et de milady Poster (2 août). En même temps qu'il dessinait les traits de Barère il faisait le portrait du roi de Prusse pour le comte de Sérent (3o juillet). Le 12 septembre il obtint une séance de Barnave ; puis ce fut le tour d'Alexandre de Lameth <20 nov.) et de son frère Charles (28 novembre). Enfin, le 22 décembre, il alla chez la duchesse d'Orléans, qui lui commanda de peindre les portraits de sa fille et de son fils Beaujolais, moyennant douze louis par portrait. Jean Guerin jouissait encore, on le voit, d'une grande vogue.. Il est vrai de dire qu'il convenait au duc d'Orléans de choisir pour peindre ses enfants l'artiste qui reproduisait les traits des hommes les plus considérables de l'Assemblée nationale.

L'entreprise de Fiesinger réussissait et Guerin continua, durant l'année 1 791, à y coopérer. Après avoir dessiné les portraits de MM. de Caraman (14 janvier) et de Narbonne (19 janvier), il obtint, le 20 mars, une séance de Robespierre, qui n'était encore qu'un petit personnage, et le 24 il alla chez Petion. Sur ces entrefaites un grave événement survint, la mort subite de Mirabeau (2 avril). Jean Guerin rend compte, dans son journal, de la .consternation qui régna dans Paris, où les spectacles furent aussitôt fermés. Le 4 avril il assista aux obsèques du grand orateur. « J'y ai remarqué, dit-il, ce qui déjà plusieurs fois m'avait désagréablement frappé, savoir que quand le peuple de Paris se trouve réuni en nombre considérable, il- est toujours joyeux, n'importe le motif de cette réunion. Aujourd'hui, en entendant leurs cris, leur badaude .gaité, en un mot , on se serait bien plutôt imaginé qu'il s'agissait d'un bal public que de la pompe funèbre de Tun des plus respectables Pères de la Patrie. »

Le 19 avril Guerin se rendit chez David où il vit le dessin du Serment du Jeu de paume. Le 21, il apprit ]a fuite du Roi, le 22 l'arrestation de la famille royale à Varennes, et le 25, il assista au retour de Louis XVL Ces événements l'empêchèrent de travailler, et, le 28 juin 1791^ il s'enrôla dans la garde nationale, au bataillon des Filles- Saint-Thomas (i). Il assista en armesà la fête de la Fédération (14 juillet) et à la proclamation de la loi martiale (17 juillet). Le lendemain il monta la garde chez le Roi et coucha sous les tentes dressées devant le château des Tuileries. Ces devoirs de citoyen accomplis, il fit les portraits de Madame de Saint-Simon (25 juillet), de Malouet (21 août), d'Alexandre de Beauharnais (2.9 août), du duc d'Aiguillon- (5 septembre), de

(i) L\e 3 juillet iPcoopéra à Télection des officiers dii bataillon et, le 4, il acheta trentesix livres un bonnet de grenadier.

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Goupil de Préfeln [i^ octobre), et du vicomte de Ségur {22 octobre). Le 26 octobre il fit, pour Fiesinger, un dessin en grand d'après le buste de Mirabeau, et le 28 novembre il peignit Madame de La Charce. Le 2 1 décembre il rendit visite au maréchal de Ségur, avec lequel il convint de faire le portrait de sa belle-fille, la comtesse de Ségur.

L'année 1792 s'ouvrit heureusement pour Jean Guerin. Son ami Fiesinger vint habiter avec lui. Ce fut un grand plaisir pour tous deux. Le i3 janvier il commença le portrait de la célèbre actrice Emilie G>ntat. Cependant les événements se pressaient ; la déclaration de guerre (20 avril) et la défaite de Lille stimulèrent le zèle du grenadier. Le 20 juin Guerin fut témoin de l'envahissement du château des Tuileries par le peuple et se montra un des plus ardents à sauvegarder le Roi et sa famille. Le récit qu'il a laissé de cette mémorable journée m'a paru digne d'être publié :

Vers midi, avant même, on battait des rappels à force et l'on disait que les faubourgs armés devaient se porter aux Tuileries. N'y pouvant plus tenir, je me revêtis vite de mon uniforme et de mon fusil et fus aux Tuileries chercher mon bataillon. La masse des 10,000 piques, dont la rue Saint- Honoré était obstruée, demandait à grands cris à être admise à l'Assemblée. Elle le fut. Je fus seul obligé de traverser presque dans toute sa largeur cette canaille enrégimentée. Ne trouvant pas mon bataillon à la place Vendôme, où je l'avais cherché, je suis rentré aux Tuileries par les Capucins où j'ai rencontré Ramond. Arrivé aux Tuileries j'y ai trouvé mon bataillon. Nous marchâmes avec nos canons au château. On nous plaça sur la terrasse en bas pour empêcher que ces gredins n'entrassent par le jardin chez le Roi. Tous les bataillons arrivés en firent de même, et nous restâmes là trois heures et demie à voir défiler cette horde de cof uins. Vers quatre heures, un rappel très fort, accompagné de cris effroyables, se fit entendre dans les cours derrière nous. Nous courûmes aux armes et peu d'instants après ces gueux brisèrent les portes du château, forcèrent les gardes (déjà à demi gagnés, ainsi que la moitié des bataillons et presque

tous les canonniers) et entrèrent dans les appartements en jetant des cris horribles, parmi lesquels on distinguait ceuxci : Nous le tenons, A Tinstant tout fut en kur puissance chez le Roi et il ne resta que sa seule chambre à coucher, dans laquelle il s'était réfugié ainsi que la Reine et ses enfants, qui n'était point violée, mais que Ton commençait à ouvrir à coups de hache. Témoins de tout cela du poste où nous étions, la plupart d'entre nous pleuraient de rage de ce qu'on nous laissait là, tandis que les gueux étaient maîtres du château et de la vie du Roi. Dans la douleur et la rage qui nous transportaient, nous menaçâmes notre commandant Bascaris de le massacrer s'il ne nous faisait marcher. En efifet, ne recevant point d'ordre et craignant l'efifet de notre colère, il s'écria tout-à-coup : Grenadiers, en avant ! Aussi nous partîmes au pas de charge et montâmes l'escalier du Dauphin. En entrant dans les appartements, nous les trouvâmes farcis de ces scélérats. En nous voyant entrer ferme et toujours au pas de charge, quoique nous n'étions qu'environ 5o contre 8,000, ils s'écrièrent qu'ils ne voulaient faire de mal à personne, etc. Nous les fîmes ranger à bons coups de crosse et parvînmes enfin jusqu'à la salle du Conseil que nous fîmes vider sur le champ. A peine y étions-nous dix minutes que la Reine, le Dauphin, Madame Royale, Mesdames de Lamballe et de Tarente, plusieurs autres encore, entrèrent, pâles et tremblantes, en nous demandant protection pour elles et les enfants. Nous fîmes aussitôt cercle autour d'elles et les enfermâmes si bien qu'il eut été impossible de les entamer. Plus ces scélérats menaçaient et plus notre courage croissait. Cette scène, qui dura trois heures et demie, est la plus effroyable dont j'aie jamais été témoin. Plus de 12,000 gueux nous entouraient, nous menaçaient, menaçaient et injuriaient la Reine, ses enfants, etc. Elle pleurait, nous serrait contre die, quand le danger devenait par trop grand, et nous lui jurions mille fois que le fer qui la touchera traversera d'abord

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nos cœurs. Enfiiiv on vint lui annoncer que le Roi venait de rentrer vivant dans son appartement. Aussitôt elle se leva, se précipita avec ses enfants dans l'appartement et les bras du Roi et ils restèrent ainsi près de dix minutes sans mouvement. Trente des nôtres, dont j'étais, la suivirent dans l'appartement. Les vingt autres gardèrent la porte et chassèrent le reste des gueux qui voulaient encore enfoncer la porte de la chambre où ils étarent. Enfin, nous commençâmes à respirer, et eux aussi. Le Roi et la Reine nous demanda tour à tour nos noms, nos demeures, nos bataillons, etc., personne ne se nomma. Ils nous disaient qu'ils nous devaient la vie, nous rendant grâces, les larmes aux yeux. Nous pleurions tous en ce moment. Wermarang(?) dit à la Reine, comme capitaine de la compagnie : « Ne nous remerciez pas. Madame ; nous n^avons fait que ce que d'honnêtes gens amis des lois devaient faire. Nous aurions plus fait encore... mais nous n'avions plus le brave Lafayette pour nous commander. » Tout le monde fut satisfait de cette réponse, et, après avoir donné la chasse à un certain nombre de ces coquins, qui volaient dans les appartements, les greniers, les caves et cuisines, nous rentrâmes. Il était dix heures du soir et nous n'avions, pour la plupart, point déjeuné, à plus forte raison diné (i).

(i) Cette déposition, jusqu'ici inconnue, d'un témoin oculaire fournit de curieux détails surTattitude de la garde nationale et du peuple. Jean Guerin, étranger à la politique, n'a pas écrit en vue de la postérité. C'est en rentrant chez lui que, selon son habitude, il a consigné %tê impressions sur son journal. Son témoignage a donc une véritable valeur historique, émanant d'un acteur militant de cette fameuse journée. Guerin était dans la salle du Conseil, auprès de la Reine et du Dauphin ; il pénétra ensuite près du Roi, quand le défilé du peuple fut à peu près terminé. Les détails qu'il donne sur ce qu'il a vu et entendu — en admettant l'exagération dont ne pouvait se défendre un témoin si impressionnable — me paraissent dignes de foi. Il est intéressant de comparer cette déposition au remarquable tableau que M. Louis Blanc a tracé de la journée du 20 juin {Histoire de la Révolution française ^ t. VI, p. 409-448 j. M. Louis Blanc, qui insiste trop peut-être sur le caractère pacifique de la manifestation populaire, n'a pas eu de renseignements précis sur ce qui s'était passé au château après le départ du peuple. Les détails donnés par Guerin comblent sur ce point une lacune importante.

LES GUERIK Ï27

De ce jour le grenadier du bataillon des Filles-Saint-Thomas fut au nombre des défenseurs zélés de la famille royale. Toutes les fois qu'on battait le rappel, il était des premiers à prendre les armes. Il profitait des rares moments de repos qu'il avait pour peindre les portraits de madame de Castellane et d'un enfant de la maréchale de Mailly. Le 28 juin il monta la garde au château, et les grenadiers reçurent le meilleur accueil du Roi et de la Reine. Le 14 juillet, on craignait des troubles ; le bataillon des Filles-Saint-Thonias resta aux Tuileries de six heures du matin jusqu'à huit heures du soir et en imposa par son énergique attitude aux gens mal intentionnés. Le 2 1 juillet Guerin fut chargé, avec huit de s^ camarades, de s'opposer à la canaille qui cherchait à enfoncer avec une poutre une des portes des Tuileries. « Les gros verroux avaient déjà sauté et nous, qui nous attendions à chaque minute à la voir brisée, nous avions chargé nos armes et nous étions mis sur deux rangs, le chien armé et en joue, pour tomber dessus tout d'abord. Cette contenance les effraya, et le maire de Paris, qui arriva, acheva de les dissiper. » Le lendemain, qui était un dimanche, il monta la garde au château. Le 23, il y eut encore une alerte. C'eàt à cette date que s'arrête le journal de Jean Guerin. Les événements se précipitaient : aucun travail n'était plus possible à notre artiste, qui, par son éducation et ses relations constantes avec l'ancienne noblesse, se trouvait naturellement plus près des royalistes que des révolutionnaires (i). La journée du 10 août décida de la chute de Louis XVL Jean Gueriii, compromis avec la plupart de ses camarades par la conduite qu'il avait tenue depuis le 20 juin, dut quitter la capitale. Il se réfugia à Strasbourg, chez son frère. Il fut dénoncé et il était sur le point d'être arrêté, quand un jeune officier, Desaix, dont il avait gagné l'amitié, lui fit endosser un habit de soldat et l'emmena aux avantpostes. Cette g^nérei^se intervention sauva Jean Guerin, qui se cacha dans le château d'Istenviller, près Andlau (2). Après le 9 thermidor il quitta sa retraite et revint à Paris. Tous ses protecteurs, tous ses clients, avaient fui la France ou avaient péri sur l'échafaud (3) : il fallait que

(1} Jean Guerin ne cachait pas, d'ailleurs, ses sentiments. Un jour étant chez Dayid, où se trouvaient aussi Danton et Robespierre, il vit un dessin qui représentait une guillotine avec la tête de Louis XVI. II manifesta hautement son indignation et sortit en s*écriant : • DaTi4, tu es un lâche 1 plus de liaison entre nous. » (Cf. un article de L. Levrault dans la Revue d'Alsace^ 2« série, i836, t. II, p. 254].

(3) Cf. Tarticle nécrologique sur Jean Guerin publié par son ami X. Levrault dans' la

Revue d^Alsace^ 2« série, i836, p. 258.

(3) Son compatriote et protecteur, le baron de Dîetrich, maire constitutionnel de Strasbourg, chez lequel Rouget de Usle composa la Marseillaise ^2mvl\i été décapité le 28 décembre 1793

Guerin, oublié, se refît à la fois une réputation et une fortune. Il s'installa quai Voltaire, n^ 1 3, et se mit avec ardeur à Touvrage. Les clients ne tardèrent pas à lui arriver ; cette fois ce n'étaient pas de grands seigneurs, mais l'aristocratie nouvelle de la révolution triomphante. Parmi les chefs les plus illustres des armées républicaines, Guerin comptait deux amis, son compatriote Kleber et le général Desaix, à qui il avait dû la vie. Il fît le portrait en miniature de Kleber et reproduisit avec un talent supérieur la mâle figure de ce héros (i). L'œuvre fut admirée de tous : Bonaparte voulut voir ce portrait si vanté et le fit demander à l'artiste ; il le garda plusieurs jours sur la cheminée de sa chambre à coucher, dans son appartement de la rue Chantereine (2]. De ce jour, Guerin avait reconquis son ancienne réputation. En 1797 Fiesinger, qui, après la journée du 10 août, avait, pour cause de modérantisme, quitté la France et s'était réfugia en Angleterre, revint à Paris (3). Les deux amis se retrouvèrent» avec joie, et Fiesinger, que la Révolution avait ruiné, chercha de nouvelles combinaisons. Il s'associa, en 1 798, avec Jean Guerin, pour la publication d'une collection des Portraits des généraux les plus célèbres de la

( I ) Voici une lettre de Kleber à Jean Guerin :

• Mon cher Guerin, je ne sais où loge le commissaire Mathieu ; Vous le savez sans doute. Priez-le donc de ma part de vouloir bien remettre au 3o le diner que je devais avoir le plaisir de lui offrir demain 39. Il me mettrait extrêmement à mon aise pour une affaire que je ne puis remettre. Ainsi le 3o je l'attends avec son frère, vous et Fiesinger : cela est attendu et irrévocable. Chargez-vous de la commission pour tous. Je n'ai pu vous aller voir hier. Aujourd'hui le brouillard rendrait mt démarche inutile, mais au premier coup de soleil je suis à vous. Vale.

« Klebs«. »

t 38 ventôse. »

(3) Cf. Revue d'Alsace, ut suprà, p. sSg.

(3) Ces faits nous sont révélés par la lettre suivante, qui t fait partie de la collection de* M. Benjamin Fillon :

« Paris, 2 messidor an V (30 juin 1797).

c Gtoyen ministre,

« Le citoyen Gabriel Fiesinger (étranger], artiste graveur, domicilié à Paris avant la Révolution, sorti de France en 1793, allant à Londres pour y exercer son art, a l'honneur de vous exposer qu'on lui a saisi à Calais, l'an second, et vendu au profit de la République vingt-six collections de portraits» composés de 31 membres de l'Assemblée constituante, comme l'atteste l'extrait ci-joint.

« Le citoyen Fiesinger ne réclame pas le montant de la vente injuste de ses effets, mais il prie le ministre de vouloir bien ordonner que deux petites caisses, l'une remplie de vieux livres presque tous classiques, l'autre de ses propres dessins, études, et quelques estampes, la plupart anciennes, puissent entrer de Douvres par Calais, sans payer les droits établis sur les marchandises étrangères ; le contenu de ces deux caisses ne pouvant être regardé

République française (i). Bonaparte, Kleber, Bemadotte et Lefebvre figurèrent les premiers dans 'cette galerie. Tous leurs autres compagnons d'armes tinrent à honneur de poser devant Jean Guerin. Une lettre de Kleber à ce dernier lui annonce que Desaix, Reyniec et Cham* pionnet ne tarderont pas à lui prêter leurs augustes faces :

Je VOUS préviens, mon cher Guerin, que les généraux Desaix et Rénier sont arrivés hier à Paris et qu'ils y resteront quelques jours. Ils sont très disposés, tous les deux, de vous prêter leur auguste face; ainsi annoncez-le à Tami Fiesinger. Je vous préviendrai du jour où ils pourront vous donner séance, soit chez vous, soit chez moi. Le général Championnet sera pareillement ici dans quelques jours.

Je vous salue bien cordialement

Kleber.

comme marchandises destinées à être vendues, mais comme les effets d|un artiste dont l'intention est de fixer son séjour en France.

« Le soussigné espère que le Gouvernement voudra bien prendre sa demande en considération, eu égard à la perte qu*il a essuyée par cette saisie, perte qui se monte à huit oent soixante quatre livres, somme plus que double de ce qui seroit nécessaire pour les <leuz caisses.

« Salut et respect.

(1) Voici en quels termes le Journal de Paris, du 27 ventôse an VII (16 avril 1799) annonçait .cette collection :

■ Collection des portraits des généraux les plus célèbres de la République française.

« Toute la collection comprendra 36 à 40 portraits, dessinés par le citoyen J. Guerin et gravés en deux formats; ceux en grand format par le citoyen Fiesinger, et ceux en petit sous sa direction, par son élève la citoyenne Herman.

« Les portraits finis et déjà publiés sont ceux des généraux Bonaparte, Kleber, Bemadotte et Lefebvre; le prix de chaque portrait en grand est de 5 francs; ceux en petit se vendent i fr. 5o. A Paris, chez le citoyen Fiesinger, quai Voltaire, n» i3; chez le citoyen Jaoffret, palais Egalité, no 61, et chez tous les marchands d'estampes de l'Europe.

« Cette collection ne peut qu'être très agréable au public et plaira sans doute aussi aux srtistes. »

l32 REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES

Au salon de 1810 Jean Guerin exposa le portrait du colonel baron Le Jeune, depuis général; à celui de 1812, une grande miniature sur vélin de TEmpereur, Cependant FEmpire tomba, et le salon, qui s'ouvrit le !«■' novembre 18 14, témoigna du changement de gouvernement (i). Aux portraits de la famille impériale succédèrent ceux de Louis XVIII et des princes de la maison de Bourbon. Isabey a été remplacé par Augustin, qui s'intitule peintre du cabinet du Roi, et expose les portraits du Roi, du duc de Berri et du duc d'Orléans. Les tableaux de bataille ont disparu et ont cédé la place à des sujets empruntés à rhistoire de l'ancien régime (i). Guerin, qui n'avait pas eu ' de position officielle sous l'Empire et que ses sympathies rattachaient aux Bourbons, exposa, cette fois, un cadre de miniatures. Au salon de 1817 le portrait de Henri de La Rochejaquelein par Pierre Guerin, l'entrée de Henri IV par Gérard, Henri IV et ses enfants par Revoil, une apothéose de Louis XVI et de Marie-Antoinette marquèrent le triomphe de la Restauration. Jean Guerin exposa encore plusieurs miniatures, parmi lesquelles le portrait du lieutenant-général Damas. Il figura aussi aux salons de 1822, de 1824 ^^ ^^ 1827. Dès lors il vécut dans la retraite. Il avait refusé les plus brillantes offres de Bernadotte, devenu roi de Suède, qui voulait l'attirer à sa cour. Jean Guerin préférait aux splendeurs des cours une vie calme et tranquille et les douceurs de l'amitié. Après avoir vu, en i83o, la chute nouvelle de la dynastie des Bourbons, il se retira à Obernai, dans la famille Levrault ; c'est là qu'il mourut en i835, à l'âge de 74 ans, laissant la réputation d'un des plus habiles artistes en un genre qui déclinait de jour en jour et que la découverte de la photographie a presque complètement anéanti.

(i) Un critique, Durdent, publia un compte rendu de ce salon, sous ce titre: L'École française en 18 14 ou examen critique des ouvrages de peinture, sculpture, architecture et gravure, exposés au Salon du Musée royal des Arts; Paris, Martinet, 18 14, in-80 de i3o pages.

Durdent commence ainsi: « Ce salon était attendu avec impatience, mais aussi avec quelque inquiétude. On était bien assuré que les talents des artistes ne seraient plus employés à retracer des massacres, des embrasemens, et que, sur la toile comme en réalité, le démon de la destruction n'exercerait plus son funeste empire. On se flattait que du moins quelques peintres, quelques dessinateurs doués d'un talent facile exprimeraient les traits chéris du Roi et des personnes de la famille royale. On ne désespérait même pas de voir, ne fut-ce qu'en esquisses, quelques-uns des événemens qui ont signalé un retour si ardemment désiré, si longtemps attendu. Mais, d'un autre cdté, que les artistes avaient eu peu de temps pour exécuter quelques ouvrages dignes de pareils sujets ! Avant la grande et décisive époque du 3i mars, qu'avaient-ils pu faire pendant un grand nombre de mois?... »

JK AN G U K R I N

fJ.-Ti i:'6l Mon Cl 1835

LES GUERIN l33

Je donne ici son portrait d'après une miniature peinte par lui-même et conservée par son petit-neveu, M. Jules Guerin, et le fac-similé de son écriture et de sa signature.

Cette première signature date de l'époque révolutionnaire. Sous la Restauration notre artiste signait souvent, quand il écrivait à son neveu : Jean le vieux.

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