SAINT VINCENT DE PAUL
La lettre suivante fut adressée, le 27 janvier i65i, par saint Vincent de Paul, à Léon Le Bouthillier, comte de Chavigny, alors ministre d'État. On était en pleine Fronde : la misère, qui depuis plusieurs années déjà sévissait en France parmi le peuple, arrivait à son comble. Tour à tour dépouillés par les soldats du Roi, par les partisans des princes et par les bandes espagnoles, les paysans étaient dans le plus complet dénuement. La crise politique préoccupait trop les hommes d'État pour qu'ils prêtassent seulement l'oreille aux plaintes du peuple. Quant aux généraux, ils étaient, par métier, insensibles à toutes ces misères, qu'engendre toujours la guerre. Seul, un prêtre, qu'on appelait Monsieur Vincent, écoutait les gémissements des pauvres gens et s'efforçait d'apporter à leurs maux quelques soulagements. Il avait fondé une congrégation de missionnaires auxquels il avait communiqué resprit de charité dont il était animé. Il avait organisé des comités de secours et il quêtait avec une in&tigable ardeur auprès des riches des aumônes que ses disciples allaient ensuite distribuer aux malheureux. Vincent de Paul avait alors soixante-quinze ans ; son dévouement croissait en raison même de la grandeur et de la difficulté de sa tâche. Il avait conquis le respect et l'admiration de tous : les puissants et les riches avaient conscience que cet humble prêtre accomplissait ce qu'ils auraient dû faire eux-mêmes, et ils semblaient l'avoir choisi pour leur mandataire. Le saint apôtre ne se lassait pas de représenter aux ministres la triste condition des populations françaises ; les paysans des frontières de Champagne et de Picardie avaient particulièrement souffert (i). Vincent de Paul rédigea un mémoire en leur faveur, et la lettre que je publie ci-dessous n'avait d'autre but que de ùàit parvenir au comte de Chavigny cette « relation de Testât pitoiable auquel sont réduictz les pauvres gens de la frontière de Picardie et de Champaigne ».
(1} Cf. La misère au temps de la Fronde et Saint Vincent de Paul par A. Feillet; Paris, Didier, 1862, in-8.
SAINT VINCENT DE PAUL l3j
De Paris, ce 27 janvier i65i.
Monseigneur,
La grâce de Nostre Seigneur Jésus Christ soict avecq vous pour jamais. Je prendz subject à ceste nouvelle année de vous renouveller les offres de mon obéissance et de la donnation perpétuelle que je vous ay faicte de mon chétif cœur, et cela avecq toute Thumillité et TafFection que le puis. Je vous supplie, Monseigneur, de Pavoir agréable.
J'aprendz tous les jours, Monseigneur, le progrez que vous faictes en la vie exemplaire que vous avez commencée depuis si longtemps et que vous avez continuée avecq tant de succez que la bonne odeur en vient jusques à nous, dont je rendz grâces à Dieu et le prie qu'il sanctifie vostre chère ame de plus en plus.
Je vous envoie une relation de Testât pitoiable auquel sont réduictz les pauvres gens de la frontière de Picardie et de Champaigne. Je ne doubte poinct que vostre cœur miséricordieux n'en soict beaucoup touché et attendri. Je le suis tousjours au resouvenir de vostre chère persone, laquelle je présente souvent à nostre Seigneur, en l'amour duquel je suis.
Monseigneur,
Vostre très humble et très obéissant serviteur
Vincent Depaul indigne prebstre de la mission.
A Monseigneur, Monseigneur le comte de Chavigni.
Cet appel pressant fut enfin entendu, car le Parlement de Paris, par un arrêt du i3 juin i652, «sur ce que le procureur du roi a remontré à la cour que les manants et habitants du plat pays et volages circonvoisins de Reims, Rethel, Ribemont, Saint-Quentin et Laon, ont été réduits à des misères extrêmes et incroyables», accorda aux dits habitants surséance d'un an pour le paiement de leurs dettes.
Cette lettre de Saint Vincent de Paul m'a été communiquée par mon ami M. L. Azzolini, de Rome.