L'ABBÉ DE MONTESQUIOU
Le i5 février 1820, deux jours après l'assassinat du duc de Berry, le comte Decazes, président du Conseil des ministres, présenta à la Chambre des Députés un projet de loi établissant deux sortes de collèges pour la nomination des députés. Le 20 février, il donna sa démission et fut remplacé par le duc de Richelieu. Le projet de loi donna lieu à de vives discussions au sein de la Chambre des députés, qui l'adopta enfin le 12 juin. Le 28 du même mois la Chambre des Pairs ratifia ce vote. Le 11 octobre suivant une ordonnance de Louis XVIII convoqua les collèges d'arrondissement pour le 4 novembre et les collèges départementaux pour le 1 3 du même mois. La lutte fut ardente : les amis du gouvernement allèrent, dans les départements, soutenir les candidats royalistes et combattre ceux des libéraux. L'abbé de Montesquiou, ministre d'état et pair de France, se rendit dans le département du Gers, où il était né (i) et où habitaient plusieurs membres de sa famille. Il mit au service des candidats royalistes son influence et celle des siens; il essaya d'attirer à lui les modérés et combattit les Ultra. Ces derniers avaient pour chef le vicomte de Castelbajac (2), ex-membre de la Chambre introuvable, et qui siégeait alors à côté de MM. de Villèle et de Corbière. Malgré les efforts du vicomte, MM. de Grossoles-Flamarens et Duplan, que soutenait
(i) Fraaçois-Xavier'Marc-Ajitoine, abbé de Montesquiou, était né au château de Marsan, près Âuch, le 3 août 1755. Il mourut au château de Cirey, prësdeTroyesJe 4févrieri833.
(2) Marie- Barthélémy, vicomte de Castelbajac, né près de Rabastens-en-Bigorre
Hautes-Pyrénées), en 1776, avait été élu député de la Haute-Garonne avec le comte de
Villèle en 1818. Lorsque ce dernier devint ministre, eu i823, le vicomte obtint la
direction générale des haras, puis celle des douanes, et il devint pair de France le
5 novembre 1827. Il fut révoqué par le gouvernement de juillet.
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l'abbé de Montesquiou, furent élus. Celui-ci écrivit, le 20 novembre, au baron Mounier (i), directeur-général de la police, la lettre suivante, où il lui rendit compte des élections et de l'état des esprits dans le département du Gers.
Plaisance (Gers), ce 20 novembre (1820).
Vous avez sçu , Monsieur , le [résultat des votes de notre collège. Nous vous donnons deux députés de la droite qui ne seront pas des orateurs, mais qui seront fidèles au gouvernement, et qui sont d'ailleurs de fort honnêtes gens.
Je vous dois maintenant les observations que j 'ay pu faire sur ce collège et sur Pesprit de ce département. Le collège étoit à peu près complet. Il y avoit 25 1 électeurs, sur lesquels il y en avoit environ 98 de libéraux. Nous leur en avons enlevé 12. Ainsi on peut en compter 86 qu'on ne peut ramener. Ce nombre est eflFrayant pour les collèges d'arondissement qui s'assemblent dans deux ans, et où ils se flattent de bien prendre leur revanche. Cependant je n'hésite pas à prononcer que, si l'on sçait se conduire, ils n'y seront pas plus heureux que dans le haut collège , et c^est Popinion de toutes les personnes éclairées que j'ay consultées. L'influence sur les petits électeurs est dans ce qu'on appelle le centre du haut collège. Nous les avons tous réunis, à Pexeption cependant de M. De Long, mais qui est sans crédit. Cette fusion m'avoit été fort recommandée par vous et j'en sentois tellement l'importance que j'en ay fait l'objet unique de mes soins. Le préfet y a bien contribué, et j 'a vois quelques avantages parce que ma famille et mes amis ont toujours accueilli ces hommes du centre et qu^ils passent pour modérés. L'essentiel est donc de se bien conduire avec eux et on est sûr de les avoir à ce prix. Il faut pour cela leur montrer confiance et leur accorder
(i) Claude-Edoaard-Philippe, baron Mounier, fils du constituant, né i Qrenoble le 3 décembre 1784, a^ait été nommé pair de France le 5 mars 18 19 et directeur-général de la poUce le 30 février 1820. Il mourut à Passy le 11 mai 1843.
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faveur. Mais la chose est délicate, car ils ont tous de grandes relations avec les libéraux et ils s'approchent plus ob moins de leurs sistèmes. On peut s'attendre qu'ils demanderont souvent des places pour eux et qu'on rentreroit ainsi dans la mauvaise ligne dont vous nous avés heureusement fait sortir. Il faudroit donc leur répéter sans cesse qu'on ne veut que des royalistes et leur dire franchement dans l'occasion que leurs protégés ne le sont pas. Cette conduite loyale ne leur déplairoit point, car elle ne diminueroit point leur crédit, et elle leur apprendroit d'ailleurs ce qu'on entend par royalistes, ce qu'ils ne comprenent pas assés.
Mais, d'un autre côté, les Ultra présentent une véritable difficulté. Ces gens -là n'admettent que leur monde pour royalistes. Ils ont pour chef M. Castelbajac , qui n'est ici qu'un intriguant. Il vient de nous en donner une preuve dans ce collège qui s'entendoit à merveilles avant son arrivée et qu'il a cherché à diviser de manière à assurer le succès des libéraux, s'il avoit réussi. Il est détesté de tout ce qui compose le centre, et je dois dire que ce qui m'a le plus servi est d'être connu pour lui être fort opposé. Le plus grand mal qu'il nous fait est de donner la couleur d'Ultra à tous les francs royalistes, quoique les gens à lui soient peu nombreux. Il en a même perdu plusieurs par la conduite qu'il vient d'avoir dans ce collège, tandis qu'il a indigné tous les francs royalistes qui n'ont pas d'intimité avec lui. Le gouvernement doit fort éviter de lui donner crédit, et la chose n'est pas facile, car il est député et les demandes qu'il peut faire doivent être en général pour de francs royalistes. J'indiquerois bien un moyen, s'il ne répugnoit pas autant. On le regarde ici comme un homme très vil et fort susceptible d'être acheté ; mais , en laissant cet indigne moyen de côté , je conseillerois au moins de ne lui donner aucun crédit, de ne point admettre ses protégés, si ils n'étoient présentés par un autre, parce que le centre a toujours les yeux ouverts sur tout ce qu'on fait
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pour lui , et que d^âilleurs ses gens s^en vantent de manière à éveiller toujours leur attention.
Mais à qui vous adresserés-vous pour tenir cette conduite. Les préfets ne sont pas suffisants. Ils ont trop d'affaires, trop d'embarras ; peut-être même sont-ils trop nombreux pour que cette action sur l'esprit public soit uniforme et également habile. Il me semble qu'il manque dans la machine du gouvernement un ressort qui agisse sur les provinces. Elles étoient autrefois abandonnées aux parlements, mais aujourd'hui nous n'avons plus rien qui agisse sur elles, et cependant nous en avons plus besoin que jamais. Mes idées ne sont pas arrêtées sur le moyen à employer , mais il est certain qu'il faut plus d'influence que n'en a le gouvernement, et je ne vois pas qu'on puisse l'augmenter avec les seuls moyens qu'on a. Je concevrois bien d'une manière vague des espèces de gouverneurs de plusieurs départemens, mais sous un autre nom, qui, sans rien oter à l'autorité des préfets, seroient des hommes entre le peuple et [le] Roi ; qui n'auroient d'autre charge que d'améliorer l'esprit public, ni d'autre autorité que des grâces à répandre. Il faudroit des gens riches, qui habitassent les provinces, et dont les maisons fussent ouvertes à tous les royalistes. Enfin, Monsieur, c'est une idée confuse que je ne présente que pour faire mieux entendre ce dont je viens d'être très frappé , c'est qu'il n'y a rien pour les élections entre le Roi et les peuples ; que , ces élections étant une chose de bienveillance et de faveur, l'autorité des préfets ne peut y suffire parce qu'elle est d'un autre genre, qu'il faudroit quelque chose de plus adapté, qui réunit d'avance tous les royalistes , en augmentât le nombre et profitât pour cela de tous les moyens que le gouvernement a dans ses mains.
Je vous livre. Monsieur, ces refflexions incohérentes, sachant bien que votre bon esprit en jugera mieux que tout autre, et n'y mettant pour mon compte d'autre importance
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que le désir de faciliter une des opérations les plus essentielles et les plus di£Qciiles du gouvernement.
Vous jugés bien, Monsieur, que j^ay quelques grâces à vous demander à la suite des élections du Gers. Permettés-moi d'attendre le courier prochain pour vous en envoyer la note, car j'ay attrapé dans ce collège un mauvais rhume qui ne me permet pas d^en écrire davantage.*
Agréés , je vous prie ,. les assurances de la haute considération avec laquelle j*ay l'honneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur
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Le 25 novembre Tabbé de Montesquiou écrivit de nouveau au baron Mounier. Il sollicita la place de secrétaire-général du département du Gers pour M. Sintex fils. « Cest ici, dit-il, un homme hors de pair par sa sagesse et ses talents. Il est, d'ailleurs, très bon royaliste. » Il demanda la croix de la légion d'honneur pour M. Boussés de Fourcaud, maire de Beaumarchais, une des plus grosses communes du département. « C'est un homme capable, le modèle de tous nos maires et qui sera infailliblement député aux élections prochaines. Il nous a par&itement servi dans celles-ci, et il en a d'autant plus de mérite que bien des gens vouloient le porter ; mais la crainte de faire une division dans le collège lui a fait rejeter toutes ces ofires, pour ne demander aux électeurs que la réunion la plus complette. »
TABLE DES PIÈCES INÉDITES