ET AVJÉNEMENT DE SA SŒUR LA GRANDE ELISABETH. — NEGOCIATIONS
AVEC LE ROI d'eSPAGNE PHILIPPE II.
En i558 Jean-Paul de Selve (i), ambassadeur de Henri II à Rome, fut rappelé et remplacé par Philibert Babou de La Bourdaisîère, évêque d'Angoulème (2). Ce dernier partit au mois d'avril, emportant des instructions qui lui avaient été remises à Fontainebleau le i3 du même mois. Ces instructions se terminaient ainsi :
Au demeurant il aura l'œil et prendra sur tout garde qu'il ne se face ny innove auchune chosse, quelque petitte qu'elle soit, contre et au préjudice des privilèges de l'église gallicane et des concordatz et indulz concédez aux roys de France par les papes et le saint-siège appostolique (3).
L'évêque arriva le 18 mai à Rome et écrivit, pour la première fois, au Roi le 28 du même mois. Il confia sa lettre et des instructions par-
(i) Il était fils de Jean de Selve, qui fut un des magistrats les plus illustres du règne de François I*' et qui mourut en 1529, après avoir rempli plusieurs négociations.
(3) Né en i5i3, de Philibert Babou, argentier et conseiller du Roi, surintendant des finances de la reine Eléonore. Il eut pour frères Jean, grand maître de l'artillerie, sous Charles IX, et Jacques, évSque d'Angoulème. Ce dernier étant mort en i533, Philibert lui succéda dans son évêché.
(3) L'évêque d'Angoulème, d'après le Dictionnaire de Moreri, avait laissé un recueil de ses négociations. J'ai recherché ce manuscrit, et je l'ai trouvé à la Bibliothèque nationale, dans le Fonds français, où il est coté sous le no 3 103. Je me suis amplement servi de te précieux recueil où l'ambassadeur a reproduit toutes ses dépêches. Les instructions données à l'évéque figurent au fol. II.
ticulières à M. de Selve, qui rentrait en France. Il se bornait à prévenir le Roi que son premier soin avait été « de baiser une fois le pied au Pape et parler par deux fois au cardinal Caraffe (i). »
La chaire de Saint-Pierre était alors occupée par le pape Paul rV{2), qui avait pour premier ministre son neveu le cardinal Carlo Carafsi (3). Une haine commune pour l'empereur Charles-Quint, qui opprimait ritalie, avait été la cause de l'élévation au cardinalat de Carlo Carafa, qui, jusqu'alors, avait suivi la carrière des armes (4). Allié aux Français, Paul IV ne fut pas heureux dans sa lutte contre les Espagnols ; menacé dans Rome même par le duc d'Albe, dégagé d'abord par le duc de Guise, puis abandonné par celui-ci après le désastre de Saint- Quentin, il dut renoncer à son projet de délivrer l'Italie de l'oppression étrangère et conclure la paix, le 14 septembre 1557. Dès lors il suivit une politique d'apaisement et de conciliation, ménageant à la fois le roi Henri II, qui avait ses sympathies, et le nouveau roi d'Espagne, Philippe II, fort de ses récentes victoires. Il se laissait, d'ailleurs, dominer par son neveu, dont les deux souverains recherchaient activement les bonnes grâces et l'appui. C'est dans ces circonstances que Philibert Babou de La Bourdaisière fut envoyé à Rome. Sa situation était des plus délicates, et, tout d'abord, il reconnut Timpuissancè du Pape, mené par ses conseillers et d'une santé chancelante, et la fausseté du cardinal Carafa et d'un de ses frères, le duc de Paliano (5), qui partageait avec lui le pouvoir. L'ambassadeur ne cacha pas ces sentiments à son souverain, et, après lui avoir d'abord mandé le bon vouloir témoigné par Paul IV à son égard (6), il lui écrivit, le 11 juillet i558, une
(1) Négociations, fol. IV r».
(2) Gianpietro Carafa, né & Caprigliole 38 juin 1476, cardinal en i536, fut éUi pape le 33 mai i555, et prit le nom de Paul IV.
(3) Il était né à Naples le 39 mars 1 5 17 et avait suivi d'abord la carrière militaire. Il ut nommé cardinal par son oncle Paul IV en i555. ^ Les biographes écrivent son nom Car^ffàf mais le caittinal, ainsi que je l'ai vérifié sur des autograpbea de lai (Bibl. nat., F. Fr. 3 117, fol. 3 i 17), signait Carafa.
(4) Cf. Histoire des papes de Léopold Ranke. -* Carlo Carafa avait servi les Espagnols, mais il les avait quittés après eu avoir reçu un affront. (Dictionnaire des Cardinaux, collection Migne.)
(5) J'ai vérifié l'orthographe de ce nom sur une lettre du duc même. (Bibl. nat., F. Fr. 3117, fol. 19.)
(6) Lettre du 11 juin i558 {Négociations, fol. V v»). L'original est conservé à la Bibliothèque nationale (F. Fr. 3i38, fol. 33). — Entre cette lettre et la dépêche du i3 juillet l'évêqtte d'Angoulême écrivit au Roi trois autres lettres qui parlent des Turcs, dont la flotte était alors sur les cdtes d'Italie.
HENRI II ET LE PAPE PAUL IV Io3
dépêche confideatielle et circonstanciée sur les intrigues de la cour de Rome(i). Il commençait ainsi :
Sire, depuis le partement de M*^ de Selve je vous ay ordinairement escript tant par la voye de Venize que autres moyens qui se sont présentez, ne voyant rien qui méritast despesche plus expresse jusques à présant qu'il m'a semblé vous devoir despescher le présant porteur M' de Manne (2), à ce que, tant par escrit que de vive voix les occurences de ceste court soient représentées à vostre Majesté pour en faire tel jugement et résolution que bon luy semblera pour le bien de ses affaires.
L'évêque d'Angoulème parle ensuite des levées de gens de guerre qui ont lieu à Rome, lui mande ce qu'on lui a dit de plusieurs côtés touchant les projets de Philippe II qui, voyant que rien de ce que le cardinal Carafa lui avait promis ne se faisait, aurait donné Tordre à Marc- Antoine Colonna de recouvrer son état, « par subtilité ou par force ». Les Carafa ne sont pas plus contents des Espagnols que des Français, « et, voyant qu'ilz ne peuvent faire leur profîlt ni des uns ni des autres, ils se délibèrent de s'enrichir le plus qu'ils pourront sur les leurs mesmes et faire en sorte que, advenant la mort de leur oncle, ilz se trouvent saisis d'une bonne somme d'argent, puisqu'ilz n'ont autre moien de faire leurs affaires. » (Ici le feuillet XI du manuscrit manque et empêche de connaître les détails de la première partie d'une conversation que l'évêque d'Angoulême eut avec le cardinal Carafa le 4 juillet i558). Le cardinal Carafa termine en disant « qu'il ne fist jamais acte de fait ne de parolle par lequel l'on peult dire qu'il ne vous feust aussy fîdelle et affectionné serviteur qu'il a jamais monstre d'estre. » — Le 5 juillet l'évêque eut une audience du Pape, où il fut question du duc d'Urbin. — Le duc de Paliano est venu réclamer sa pension et a protesté de sa fidélité et de celle de son frère le cardinal au Roi et de son désir d'entrer au service de la France, après la mort du Pape. — Le bruit qui a couru que le Pape, à cause de sa faiblesse et de son âge, ne pouvait
(1) Négociations, fol. X à XV. '
(2) Le protfaonotaire Manne fut plusieurs fois dépêché de Rome en France et réciproquement, surtout quand on avait besoin, dans les moments difficiles, d'un agent sûr et adroit.
plus vaquer à ses affaires, est £iux. On ne peut, à la vérité, avoir audience de sa Sainteté que par le cardinal Carafa qui est tellement craint de ceux qui sont auprès du Pape qu'ils n'oseraient introduire personne sans Tassentiment du cardinal. « Et en ce consiste la plus part de la puissance dudit cardinal que peu de gens approchent de son oncle qu'ils n'ayent premièrement conféré avecques luy les propos qu'ils ont à lui tenir. Autrement on n'y seroit pas reçu la seconde fois, qui Tauroit trompé la première. Si est ce quUl eschappe tousjours quelqu'un qu dit quelque chose qui réveille le bon homme et le fait crier et prendre garde à tenir la bride à ceux' qui le cuident gouverner. Sire, quant à la santé de nostre Saint Père, il n'est pas possible qu'il y ait grande seureté en Taage où il est. Touttesfoix pour cest heure il se porte bien, et le trouve bien amendé depuis que je suis par deçà. » — L'archevêque de Sienne sollicite du Roi la pension qu'avait feu son frère, Mario Bandini. Le cardinal d'Arceli a écrit aussi pour le payement de sa pension. « Sire, il y a cinq de ces pauvres Siennois qui n'ont autre chose de quoy vivre que la pension qu'il vous plaist de leur donner, de laquelle n'estans point paiez, comme ilz ne sont depuis quelque temps, me font infinies plaintes de leur misère, de laquelle je supplie Vostre Majesté d'avoir compassion et leur survenir sellon sa bonté infinie. »
Cette dépêche parvint au roi vers le 3 août. Le jour même où elle avait été écrite, l'armée française, sous les ordres du maréchal de Termes, avait été défaite à Gravelines. Ainsi tout l'avantage, qu'on aurait pu retirer de la prise de Thionville (i), était perdu. Henri II se rapprocha alors du duc de Guise et vint à Marchais, village situé à six lieues de Château-Thierry. C'est de là qu'il envoya, le i3 août i558, à Tévêque d'Angoulême la dépèche suivante, qui est en partie chiffrée (2) :
(i) Thioaville fat pris par le duc de Guise le 23 juin i558. Babou de La Bourdaisière n'eut connaissance de cet heureux succès que vers le 30 juillet (Voir, dans les Négociations, la lettre du 34 juillet, fol. XV v», où il raconte une conversation qu'il eut avec le cardinal Carafa sur la prise de Thionville). — Notons qu'un frère de Tévêque d'Angoulême, nommé Léonor, se conduisit bravement & ce siège et y fut tué. (Cf. Mémoires de VieillevîHe coll. Michaud, p. 366.)
(3) L*originalde cette dépêche fait partie de la collection de M. Benjamin Fillon. Dans les Lettres et mémoires d'estat de Guillaume Ribier (Paris, 1666, 2 vol. in-fol., t. II, p. 767), on trouve imprimée une partie de cette lettre depuis le passage : fay déjà tant expérimenté /et saillies, jusqu'à ces mots : ajin de là suivre au plus près que vous pourre\. Je la reproduis ici pour la première fois dans son intégrité. Il convient de remarquer que le recueil des Négociations ne contient aucune des dépêches de Henri II.
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HENRI II ET LE PAPE PAUL IV Io5
Mons' d^Angoulesme, j'avoys tousjours actendu à vous faire responce sur aucunes particularitez dont le s^ de Selve, à son retour devers moy, me parla, selon le contenu en certain mémoire que vous luy aviez baillé, jusques à ce que j'eusse conféré, comme j'ay faict, avec mon cousin le duc de Guise, estant venu en ce lieu pour veoir mon armée, vous advisant qu'il y a environ neuf ou dix jours que le protho^ notaire Manne est arrivé devers moy avec vostre dépesche du XIIII" du mois passé, que j'ay entendu lire de mot à mot, ensemble la lettre que vous aviez escripte de vostre main à mon cousin le cardinal de Lorraine, touchant les propoz que vous a tenuz nostre saint Père (i), oultre ce que m'en a dit à bouche ledit prothonotaire Manne. Et par là je veulx commencer à vous respondre, pour ce que c'est le poinct le plus preignant et important entre tous les autres de vostredite dépesche, vous advisant, Mons** d'Angoulesme, que j'ay desjà tant expérimenté (2) les saillies, passions, coUères et légièretez de ce pape, et m'a si cher cousté à les congnoistre pour me y conformer, qu'il me semble avec bonne et juste occasion je m'en doiz retirer et contenter sans plus me y laisser aller, car quant je me vouldrois tant oublyer que de continuer à suyvre et courre leur fortune, j'ay assez d'autres choses plus importantes à faire par deçà pour me retenir et m'engarder. Et puis en ung vieil homme et en gens nécessiteux, cdînme sont lesdictz nepveuz et toute leur maison, il n'y a jamais grande ressource. ToutefFois je veux bien advouer et confesser qu'il est nécessaire de les entretenir tousjours]en bonne bouche pour ne les perdre du tout, tant et si peu que ce
(i) Cette lettre au cardinal de Lorraine, datée du i5 juillet 1 5 58, a été publiée dans les Lettres et mémoires d'estat de Guillaume Ribier, t. II, p. 763. L'évâque d'Ângouléoie mande au cardinal de quelle manière le Pape a pris Taction du duc d'Urbin ; il parle de la ligue des ducs de Ferrare, Florence, Farnèse et Urbin, du désir qu'a sa Sainteté de les chfttier, avec le secours du Roi, et de s'emparer de leurs états, du danger que court le cardinal Carafa d'être mal des deux côtés, à cause de ses engagements avec le ro Philippe II, etc.
(3) C'est ici que commencent les chiffres. Une traduction est jointe à l'original.