DESTRUCTION DE L'ABBAYE DE CLUNY
Les trois lettres suivantes, émanées du ministre de l'intérieur Chaptal, témoignent des efforts que fit ce savant, sous le Consulat, pour empêcher la destruction de Tantique abbaye de Cluny. On sait que ces efforts furent vains et que Téglise de Cluny et ses dépendances furent cédées pour le prix dérisoire de 5o,ooo francs à des industriels, qui en vendirent les matériaux en détail (i). Il ne reste aujourd'hui de cet illustre monument que le clocher et la belle chapelle Bourbon où on conserve quelques chapiteaux admirables provenant de Téglise.
Liberté. Égalité.
Paris, le 27 frimaire an 9 de la République française, une et indivisible (2)
Le Ministre dé l'intérieur, par intérim, au Ministre des finances.
J'apprends, mon cher collègue, que l'Église de la cidevant abbaye de Cluni va être détruite entièrement par des acquéreurs qui ont déjà commencé sa démolition pour en vendre les matériaux. Les habitants avaient, dit-on, le projet de faire de ce local une maison d'éducation pour les communes qui l'avoisinent. Ils promettaient de le faire recouvrir à leurs frais, si on voulait empêcher la destruction d'un édifice qui a été vendu contre les dispositions des lois, puisque les acquéreurs ont obtenu pour une somme de cinquante mille francs ce qui en vaut plus de deux cent mille. Il serait donc intéressant, sous plusieurs rapports, et, particulièrement, sous celui de l'architecture, de conserver un
' (i) Histoire de l'abbaye de Cluny, par H. Champly; Màcon, 1866, in- 12, p. 271. (2) 18 décembre 1800.
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monument construit au commencement du x"* siècle, et dont la conservation est si parfaite qu'il paraît sortir de la main des ouvriers.
Vous sentez, mon cher collègue, le double avantage qu'il y aurait d'annuler une vente aussi désavantageuse et où la nation a été lésée de plus d'outre-moitié.
Je vous invite donc à vous faire présenter, le plutôt possible, un rapport sur cette affaire, et à vouloir bien me donner connaissance de la décision que vous aurez cru devoir prendre sur un objet de cette importance.
Je vous salue, Chaptal.
Liberté. Égalité.
Paris, le 14 prairial an 9 de la République française, une et indivisible (i)
Le Ministre de l'intérieur au Ministre des finances.
J'apprends, mon cher collègue, que, malgré les ordres que vous aviez donnés de suspendre la démolition de l'abbaye de Gluny, sans vous prévenir des résultats des mesures que vous avez indiquées, et sans avoir reçu des instructions ultérieures, le Préfet du département de Sa6ne-et-Loire s'est permis d'accorder aux acquéreurs de ce monument la mainlevée des oppositions mises à leurs travaux.
Comme ce monument est un des plus intéressans de ceux qui nous restent, par l'époque à laquelle il a été [construit, par la beauté et la pureté de son architecture, comme il est essentiellement lié à l'histoire de la nation ;
D'un autre côté, comme il conste, par les considérans
(i) 3 juin 1801.
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même du Préfet, que les acquéreurs n'ont pas, à beaucoup près, payé la valeur réelle de ce monument,
J'ai écrit sur-le-champ au Préfet pour le blâmer d'avoir autorisé la démolition, sans en avoir reçu des ordres ultérieurs, pour lui ordonner de les faire suspendre sur-le-champ jusqu'à ce que les consuls, à qui je vais exposer la nécessité de conserver ce monument , ayent déterminé l'indemnité à accorder aux propriétaires.
Je vous préviens de cette mesure, mon cher collègue, afin
que vous veuilliez bien concourir avec moi à la conservation
de ce beau monument, et donner en conséquence les ordres
les plus prompts.
Je vous salue cordialement.
Chaptal.
Liberté. Égalité.
Paris, le 24 thermidor an 9 de la République française, une et indivisible (i)
Le Ministre de l'intérieur au Ministre des finances.
Mon cher collègue, d'après la lettre et le rapport du Préfet de Saône-et-Loire sur la situation de l'abbaïe de Cluny et sur rimpossibilité de conserver ce monument, je cesse toutes démarches à cet égard, mais je vois avec douleur que l'influence d'un gouvernement réparateur n'ait pu sauver un de nos édifices les plus intéressans pour l'histoire et pour les
arts.
Je vous salue très-cordialement.
Chaptal.
Ces documents sont empruntés à la collection de M. B. Fillon.
(1) 13 août 1 801.