‹ Reynolds, discours sur la PeintureChapitre 10 sur 302 · Pope, Essai sur la Critique; v · texte numérisé non relu

Pope, Essai sur la Critique; v

seront devenus maîtres eux-mêmes, C’est lorsque le génie a reçu son plus haut degré de perfection, qu’il peut être permis de se dispenser des règles. Mais il faut se garder d’abattre l’échafaudage avant d’avoir élevé l'édifice. Et les Directeurs devront veiller plus particulièrement sur le génie de ces élèves qui, étant plus avancés, sont parvenus à cette période critique dont l’heureux ménagement décide leur direction définitive. À cet âge, il leur est naturel de se livrer plutôt au spécieux qu’au solide, et de préférer une négligence brillante à une. pénible et humiliante exactitude.

Une facilité de composition, une touche de crayon ou de pinceau spirituelle ou (comme on dit) maîtresse, sont, j'en conviens, des qualités propres à séduire les jeunes esprits, et à exciter leur ambition. Ils tâchent d’imiter ces qualités brillantes dans la poursuite desquelles ils rencontrent moins de difficulté qu'ailleurs. Mais après beaucoup de temps dépensé dans ces recherches frivoles, la difficulté sera de revenir en arrière. Car alors il sera trop tard; et l’on a peine à trouver un exemple de retour à un labeur sérieux, après que lesprit s’est laissé débaucher et séduire par cette mnattrise fallacieuse. |

Cette inutile habileté les empêche de faire des progrès réels, et de parvenir à la vraie perfection. Jeunes encore, ils ontatteint au plus haut point de leurs talents; ils ont pris l'ombre pour le corps; ils ont pris pour le point principal de l’art, la facilité du mécanisme, qui n’est cependant qu’un ornement, et dont peu de personnes, excepté les peintres, sont juges.

Cette source de corruption me parait des plus dangereuses ; et j'en parle par expérience, comme d’une erreur non pas qui pourrait avoir lieu, mais qui a actuellement infecté toutes les Académies étrangères. Les Directeurs, charmés sans doute de cette adresse précoce dans leurs élèves, ont loué en eux l’agilité au détriment de la correction.

Aussi bien cette frivole ambition d’être crus maitres dans l'exécution, n’est pas la seule cause qui détourne du droit chemin les jeunes artistes; une paresse naturelle les pousse aux mêmes effets. La perspective des difficultés qu'ils auront

à vaincre pour parvenir à l'exactitude, les effraie. L'impétuosité de cet âge se dégoûte des approches lentes d’un siège régulier et, par impatience du travail, brûle de prendre la place d’assaut. Ils voudraient trouver quelque sentier plus court qui conduise à la perfection, ils espèrent obtenir le prix par d’autres moyens que ceux que prescrivent les règles indispensables de Part, Il ne faut donc pas se lasser de leur répéter que la véritable gloire ne s’achète que par le travail, et que, de quelque vigueur de génie qu'ils soient doués, il n'y a point de méthode facile pour devenir un bon peintre.

Quand nous lisons les vies des peintres les plus célèbres, nous trouvons à chaque page qu'aucune partie de leur temps n’a été perdue dans la dissipation. Même un accroissement de renommée n’avait d'effet chez eux que de croître l'application. Pour être convaincu de l’opiniâtreté avec laquelle ils poursuivaient leurs études, nous n'avons qu’à faire réflexion sur leur manière de procéder dans leurs plus célèbres ouvrages. Quand ils avaient concu un sujet, ils commençaient par en faire d’abord plusieurs esquisses différentes ; ensuite ils faisaient un dessin arrêté de l’ensemble, après cela un autre dessin plus correct de chaque partie en particulier, têtes, mains, pieds, draperies ; alors ils peignaient le tableau, et à la fin ils le retouchaient d’après nature. Les tableaux ainsi travaillés, et mis au jour avec tant de peine, paraissent aujourd'hui des productions magiques, comme si quelque puissant génie les eût fait surgir d’un

seul coup.

Mais, en même temps qu'on aura soin de recommander l’application, les Visiteurs ne devront pas moins veiller à ce que cette application ait l'effet désiré, qu’elle soit bien dirigée et employée à son propre objet. Le travail n’engendre pas toujours Le progrès. Il faut pour cela que sa force soit appliquée à la partie de l’art où se trouve la véritable difficulté, à cette partie qui fait de la peinture un art libéral. Il ne faut pas qu'une erreur de vues fasse perdre un temps précieux à ce qui n'est que d'ornement. Les élèves, au lieu da mettre leur émulation à acquérir la facilité de main, doivent être dressés à rivaliser

de correction et de pureté dans le contour. Au lieu de dispu-

ter la palme de la couleur la plus brillante ou de ‘ce lustre qui sert à tromper l'œil dans les draperies, qu’on tourne leur ambition à rechercher la gloire d’en faire le jet Le plus heureux et le plus agréable, de donner le plus de grâce et de noblesse à leurs figures. |

Qu'il me soit permis de mettre sous les yeux des Visiteurs autre chose, qui me paraît de très grande conséquence, et dont je regarde l’omission comme le principal défaut de la méthode suivie dans toutes les Académies que j'ai visitées. L'erreur que je veux dire, c’est que les élèves ne dessinent jamais . avec exactitude le modèle qu'ils ont sous les yeux. .Il est vrai que ce n’est pas leur intention de le faire, et ‘que les instructions qu'on leur donne ne les y dirigent pas non plus. Leurs dessins ne ressemblent au modèle que par l’attitude. Ils en changent les formes suivant leurs idées vagues etincertaines de la beauté, et font un dessin plutôt de ce qu'ils croient que la figure devrait être, que de ce qu’elle est. J'ai pensé que c'était là l'obstacle qui arrête le progrès de beaucoup de jeunes artistes doués d’un réel génie ; et jerme demande même si l'habitude de copier fidèlement ce qu’on voit, n’est pas justement ce qui permet de bien dessiner ce qu'on imagine. En cherchant à copier avec soin la figure qu'on a devant soi, on acquiert non seulement Flhabitude d’être exact et précis, mais on avance aussi continuellement dans la connaissance de la figure humaine ; et quoique aux yeux d’un observateur superficiel, on ne paraisse faire ainsi que des progrès fort lents, on ne s’en trouve pas moins avec le temps capable ‘d'ajouter {sans tomber dans le bizarre) cette grâce et cette beauté nécessaires aux ouvrages les plus achevés: de l’art. Cette beauté, les modernes ne peuvent l’obtenir qu’au prix des mêmes efforts que les anciens ont mis, c'est à savoir une étude réfléchie et bien comparée de la forme humaine.

Ce qui me semble surtout propre à corroborer cette méthode, c’est qu’elle a été pratiquée par les plus grands maîtres de l’art, comme il est facile de s’en convaincre par leurs dessins. Je citerai pour exemple un dessin de Raphaël, ‘celui de:la Dispute

du Saint-Sacrement!, dont l’estampe est dans toutes les mains, C’est l’œuvre de M. le comte de Caylus*. On voit que Raphaël en a fait l’esquisse d’après un seul modèle ; et l’habitude qu'il avait de copier fidèlement la forme placée sous ses veux, se révèle dans l'espèce de bonnet ou de capuchon qu'il a donné à toutes ses figures, et que sans doute son modèle portait? ; tant ce grand homme était copiste servile, même dans Le temps où, de l'avis général, il avait atteint son plus haut degré d’excellence.

J'ai vu aussi des figures académiques d’Annibal Carrache, dessinées avec tous les petits détails individuels du modèle, quoique d’ailleurs ce maître se soit souvent permis assez de licences dans ses ouvrages les plus achevés.

Cette scrupuleuse exactitude est trop contraire à la méthode ordinaire des Académies, pour que je la propose sans beaucoup de ménagement à la considération des Visiteurs. Je les prie seulement de décider si la négligence de cette méthode n'est pas en partie ce qui fait que tant d'élèves trompent nos espérances, qu'ils sont si fort au-dessus de la jeunesse à seize

ans, et si fort au-dessous de l’homme à trente.

J'avoue que la méthode que je recommande peut nuire dans le cas où le modèle vivant manque, car alors les élèves ne dessinant toujours que d’après le même modèle, s’habituent à ne plus apercevoir les défauts de cet unique objet de leur imitation, et à prendre ses imperfections pour des beautés. Mais nous n'avons point à craindre cela, puisque le Conseil a décidé de fournir à l'Académie une grande variété de sujets. Aussi bien les règlements qu’elle a dressés, et que son secrétaire“ va lire pour votre instruction, n'ont à certains égards prévenu dans ce que je pourrais dire encore sur tout cela. Au

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