DES PREMIERS DEVOIRS D'UN COMMENGANF
Grâce à la libéralité du Roi, nous venons de voir enfin s’ouvrir parmi nous une Académie, où tous les beaux-arts pourront ètre régulièrement cultivés, On ne peut nier que cet événement intéresse, non seulement les artistes, mais la nation entière au plus haut degré,
. Cet ordre fut donné de même pour tous ceux.qui suivirent, san leur mode de voir p. 2.
Il serait difficile de dire pourquoi la Grande-Bretagne a manqué si longtemps d’un ornement si digne de sa grandeur. Peut-être est-ce à cause du progrès lent des choses, qui fait de l'élégance et du raffinement les derniers en date des effets de la richesse et de la puissance.
Des considérations simplement mercantiles ont souvent fait envisager le projet d’un établissement de ce genre. Mais une Académie fondée sur ces principes serait incapable de répondre même à des intentions si bornées. Sans une origine plus relevée, aucun bon goût ne peut se former dans les manufactures; tandis que, lorsque les branches plus hautes des arts du dessin fleurissent, les applications secondaires ne manquent jamais de prospérer.
Le Roi que nous avons le bonheur de Bo den a conçu le projet de cet établissement dans sa véritable dignité; c'est en roi d’une nation puissante, éclairée, polie et commercante, qu’il encourage son peuple aux arts ; et je puis vous féliciter aujourd'hui, Messieurs, de l'accomplissement du désir que vous formiez depuis si longtemps.
Les délibérations innombrables et stériles que j'ai eues avec quelques-uns des membres de cette assemblée pour concerter des plans et des projets, montrent à quel point il était impossible d'y réussir sans la protection royale”. Mais peutêtre y a-t-il eu des temps où la protection royale même serait demeurée sans effet; il ne peut donc que nous être agréable de penser que des circonstances universellement favorables nous promettent la gloire et la prospérité.
Il yachez nous maintenant plus d'excellents artistes que notre nation n’en a connu en aucun temps de son histoire; il y a dans la noblesse un désir général de se distinguer par
1. Tel que la Société pour l’encouragement des Arts, des Manufactures et du Commerce d'Angleterre, fondée en 1754, et dans les salles de laquelle eut lieu l’exposition de peinture de 1760.
2. La Corporation des Peintres anglais, formée le 26 janvier 1765, n’avait été dans sa courte existence qu’un foyer de cabalés stériles. Imaginés à diverses reprises, les plans de réforme n’aboutirent que par l'intervention royale et la fon-
dation de l’Académie. Reynolds ne consentit d'en: être que quand il fut assuré de cette intervention.
son goût et par. sa connaisance dans les beaux-arts, il y a dans tout le peuple un plus grand superflu pour rémunérer les artistes; et, par-dessus tout, nous avons pour patron un prince qui, connaissant le prix de la science et du bon goût, tient pour dignes de son attention tout ce qu'il y a d’arts au monde capables d’adoucir et d’orner l'esprit.
Après tout ce que nous devons à Sa Majesté, quelle excuse pourrions-nous avoir si nos progrès ne répondaient pas à la sagesse et à la libéralité de l’institution? Que notre constante application soit donc la preuve de notre reconnaissance, afin que, si nos résultats demeurent au-dessous de son attente, notre application et notre zèle méritent au moins sa protection.
Mais, dans quelque mesure que nous réussissions, nous devons être persuadés d’une chose, c’est que cet établissement contribuera au moins à avancer nos connaissances et à nous rapprocher de cette perfection idéale que le génie a pour partage de contempler toujours sans l’atteindre jamais.
Le principal avantage d’une Académie, c’est, en donnant des professeurs en état de former des élèves, d’être encore un dépôt de tous les grands modèles de l’art. Ces modèles sont les matériaux sur lesquels il faut que le génie travaille, et sans lesquels l'esprit le plus vigoureux risque de demeurer stérile ou de s’égarer. Grâce à l’étude de ces modèles, on peut acquérir tout d’un coup l’idée de la perfection, résultat de l’expérience accumulée des siècles. Grâce à cette étude les progrès lents et laborieux de nos prédécesseurs dans l’art nous fraient une route plus courte et plus facile. Le jeune peintre saisit d’un coup d’œil les principes que de nombreux artistes ont mis toute leur vie à établir; n’ayant besoin que des effets, il s'épargne ainsi la pénible recherche au moyen de laquelle ces principes ont été reconnus et fixés.
Combien d'hommes dont les grandes qualités naturelles ont été perdues pour la nation, faute de ces facilités! Ils n'ont point été à portée de voir ces admirables productions du génie, qui tout d’un coup embrasent l’âme et forcent son admiration.
Un artiste aussi grand que Raphaël, il est vrai, n’a pas
eu l'avantage de se former dans une Académie; mais. Rome entière, et les ouvrages de Michel-Ange.en particulier, furent une Académie pour ce grand homme: A la vue: de la chapelle : Sixtine’, il s’éleva tout à coup:d’un goût sec, gothique, insipide même, aheurté aux distinctions serviles d'objets individuels:et particuliers, à ce style sublime:en qui les représentations particulières s’agrandissent par les idées générales et invariables de la nature.
On peut se représenter les écoles dela: science comme environnées d'une atmosphère de connaissances flottantes, où chaque esprit trouve quelque chose :d’analogue à ses propres conceptions, pour s'en nourrir, Le savoir qui s’acquiert ainsi, a toujours:quelque chose de plus général, de:plus utile, que celui qu'on 'inculque par des enseignements domestiquesret des méditations particulières. Aussi bien chacun reconnaît qu'un jeune homme recoit plus facilement des:instructions de ses compagnons d'étude, dont lesprit est à peu près de niveau avec le sien, que de ceux qui lui sont beaucoup supérieurs. Ce n'est jamais que de ses égaux qu’on recoit le feu de l’émulation.
Il y a de plus un avantage qui sera celui de notre Académie et dont les autres nations ont manqué : c’est que: nous n'aurons rien à désapprendre. C’est: un éloge que les artistes de nos jours peuvent réclamer avec justice:: ils ne se sont point égarés jusqu'ici dans la carrière qu'ils ont parcourue. Ainsi les efforts de génie que nous pourrons faire dans la suite seront dirigés vers leurs propres objets; il n’en sera pas de | nous comme dans d’autres écoles, où celui qui s'avance le plus, \ ne fait aussi que s'éloigner davantage du droit chemin.
Rempli donc, comme je suis, de cette opinion favorable à l'égard de mes associés dans cette entreprise, il me siérait mal de vouloir donner des instructions à qui que ce’soit d’entre eux.
1. Légère erreur : c’est le carton de la Guerre de Pise, exposé dans le Palais dela Seigneurie de Florence, qui fit sentir à Raphaël l’inflûence de Michél:Ange. Cette influence se montre depuis 1504. Celle de la chapelle Sixtine ne saurait
être assignée que dans les derniers ouvrages, dans l’histoire d'Héliodore et dans l’Incendie du Bourg, au: Vatican.
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Mais comme de ‘pareils établissements ont souvent échoué dans d'autres pays, et qu’on: ne peut s'empêcher de rappeler avec regret les grandes choses qui auraient, pu se faire et que l'erreur a:fait avorter, je demanderai qu’il me soit permis de présenter quelques réflexions capables de corriger ces erreurs el de suppléer à ces défauts. Je supplie messieurs les Professeurs et Visiteurs! d'en adopter et d’en rejeter ce: qu’ils jugeront à propos.
Je voudrais:en premier lieu que l’on exigeât des élèves qu’ils se conforment implicitement aux règles de l’art telles qu’elles sont établies par la: pratique des grands maîtres. Je. voudrais qu’on leur fit regarder ces modèles, portés jusqu’à nous par l'approbation des âges, comme des guides infaillibles et parfaits et comme des objets de leur imitation. Je voudrais qu'aucun d'eux ne les prit pour une matière offerte seulement à sa critique.
Je suis persuadé que c’est là Le. seul moyen de faire des progrès dans les arts. Celui qui commence par soulever des doutes aura terminé sa carrière avant de se rendre maitre des premiers éléments. Débuter par suivre ses idées, c'est : avoir fini ses études, au moment même où on les commence. Aussi ne doit-on rien négliger pour détruire cette erreur vulgaire, que les règles sont les entraves du génie. Elles ne sont des entraves que pour ceux qui n'ont point de génie, semblables à ces armures qui servent aux corps robustes autant d'ornement que de défense, et dont le poids n’est insupportable qu'aux faibles et aux mal conformés, à qui elles nuisent au lieu de leur être utiles.
Jusqu'à quel point il est permis d’ enfreindre les règles de l’art, et, comme dit le poète*,
D'aller saisir la grâce au delà de l'art même,
peut être plus tard un objet de réflexion, quand les élèves