PREMIÈRE LETTRE
Monsieur,
J'ai pris beaucoup de plaisir à votre satire de ces critiques superficiels, dont le jugement, quoique juste dans sa sphère, ne s'élève cependant qu'à des beautés inférieures, et qui, incapables de saisir l’ensemble, décident sur le vu d’une partie, du mérite des grands ouvrages. Mais il y a une espèce de critiques encore pire, l'espèce de ceux qui jugent sur des règles étroites et trop souvent fausses, lesquelles, encore même qu’elles fussent vraies et fondées en nature, sont incapables de servir longtemps dans une GORE des beautés sublimes de génie. Car toute partie d’un art qu'on peut exécuter ou critiquer d’après des règles, n’est plus le fruit du génie, puisque le génie suppose des perfections hors de Ia portée des règles. Quant à moi, je ne prétends être autre chose qu'un flâneur, et j'aime à donner mon avis d'après mes impressions toutes simples, sans tant d'efforts de réflexion. Je suis persuadé qu’un homme chez qui ces perceptions manquent de rectitude, fera de vains efforts pour y suppléer par des règles. Celles-ci pourront bien le mettre à même de raisonner plus savamment, mais non de distinguer avec plus de justesse. Une autre raison qui fait que je n’ai plus de goût pour l'étude de la critique, c'est que les critiques, autant que jai pu remarquer, se privent du plaisir de goûter les belles choses, en faisant profession de les aimer. Car, comme ils sont toujours RAA de ces règles, un tel besoin de critiquer les possède, qu’au lieu de remettre les rênes de leur imagination entre les mains de leur auteur, leur esprit examine sans cesse s’il a bien observé ces
règles.