‹ Reynolds, discours sur la PeintureChapitre 20 sur 302 · Celui du Belvédère · texte numérisé non relu

Celui du Belvédère

être de vous rappeler ce que nous a enseigné le professeur d'anatomie‘ touchant la position naturelle et le mouvement des pieds. Il a observé que la manière de les tourner en dehors était contraire aux intentions de la nature, comme on peut voir par la structure des os, et par la faiblesse qui résulte de cette manière de se tenir. À cela nous pouvons joindre l'habitude de porter la tête droite, de faire saillir la poitrine, de marcher les jarrets tendus, et plusieurs autres actions semblables que nous connaissons pour être Le résultat de la mode, que la nature n’a jamais avouées, auxquelles il est sûr qu’il a fallu nous plier étant jeunes.

Je n’ai cité qu'un petit nombre de ces exemples, dans lesquels la vanité ou le caprice ont contribué à gauchir et à défi-” gurer la figure humaine ; votre mémoire y pourra ajouter un millier d’autres pratiques mal comprises imposées à l'effet de déguiser la nature, par nos maîtres à danser, nos coiffeurs, nos tailleurs, dans leurs différentes écoles de difformité.

Quelque permission qu'on accorde aux arts d'ornement et de luxe de sacrifier à la mode, il faut l’exclure absolument de l’art de peindre ; ces bâtards du caprice et de la fantaisie ne doivent jamais être reçus pour les vrais enfants de la nature ; il faut que le peintre se dépouille de tout préjugé en faveur de son siècle et de son pays, qu’il méprise tous les costumes qui n’appartiennent qu'au lieu et au moment, et regarde seulement les façons générales qui sont partout et toujours les mêmes, car il adresse ses ouvrages aux hommes de tous les pays et de tous

les temps, il demande à la postérité de lui fournir ses specta-

teurs et dit avec Zeuxis : /n æternitatem pingo?.

En négligeant de distinguer les habitudes modernes des facons naturelles du corps, on est conduit à ce style ridicule que quelques peintres ont pratiqué, quand ils ont donné

. aux héros de la Grèce les airs et les grâces en usage à la cour ‘de Louis XIV : absurdité presque aussi grande que s'ils les

avaient habillés à la mode de cette cour.

MANN TEUuNter:

a. Rapporté par Plutarque dans le De Amicorum multitudine.

Eviter cette erreur et ne point s’écarter de la vraie simplicité de nature, est cependant une tâche plus difficile qu’il ne peut sembler à première vue. Les préjugés auxquels on nous a habitués à l’égard des modes et des coutumes, et qu’on appelle avec raison une seconde nature, rendent trop souvent difficile de distinguer ce qui est naturel de ce qui vient de l’éducation ; ils nous inspirent une préférence en faveur des modes artificielles; il n’est presque personne qui ne soit sujet à suivre ces préjugés locaux, s’il n’a d’abord rectifié son esprit, et réglé le caprice de ses affections par l’idée éternelle et invariable de la nature.

Ici donc, comme précédemment, ayons recours aux anciens pour nous instruire. Une étude diligente de leurs productions vous rendra capables d’atteindre à la réelle simplicité de la nature ; vous fera remarquer mille choses qui n'auraient pas manqué de vous échapper si vous n’eussiez étudié que la nature. Aussi bien je ne puis m'empêcher de croire qu'à cet égard les anciens avaient la tâche plus facile que les modernes. Ils n'avaient que peu de chose ou rien à désapprendre : leurs mœurs étant comme approchantes de cette précieuse simplicité; tandis que l’artiste moderne, avant de pénétrer la vérité des choses, est obligé de lever un voile dont la mode du temps les recouvre.

Après avoir poussé jusqu’à ce point nos recherches sur le grand style dans la peinture, si nous supposons que l'artiste a trouvé la vraie idée de la beauté, idée par le moyen de laquelle il peut donner à ses ouvrages un dessin correct et parfait, si nous Supposons avec cela qü’il a acquis la connaissance des pures facons de la nature, ce qui lui donne la simplicité, le reste de sa tâche sera peut-être beaucoup moindre qu'on n'imagine communément. La beauté et la simplicité tiennent une place si grande dans la composition d’un grand style, qu'à celui qui les a acquises, il reste peu de chose à apprendre. Cependant n’allons pas oublier qu’il y a une noblesse de conception qui passe tout ce qu’on peut offrir en fait de représentation pure, füt-ce des formes les plus parfaites ; il y a un art d'animer et d’ennoblir les figures par une grandeur intellec-

SUR LA PEINTURE de

tuelle, de leur imprimer l’apparence d’une sagesse philosophique ou d’une héroïque vertu. Ceci ne peut être acquis qu’à celui qui à étendu la sphère de son esprit par une variété de connaissances, et qui échauffe son imagination au contact des meilleures productions de la poésie ancienne et moderne.

Une main ainsi exercée et un esprit ainsiinstruitne pourront manquer de porter l’art à un degré de perfection plus haut que tout ce qu’on a pu voir jusqu à présent dans ce pays. Un tel artiste dédaignera les promenades timides de l’art, qui, quelque lucratives qu’elles soient, ne peuvent jamais lui assurer une réputation durable. Il laissera penser aux peintres ordinaires que les meilleurs tableaux sont ceux qui trompent le mieux l’œil du spectateur. Il laissera ces peintres exposer, à l'exemple du fleuriste et de l’amateur de coquilles, les moindres différences par lesquelles dans une même espèce un objet se distingue de l’autre ; lui cependant, pareil au philosophe, considérera l’abstrait de la nature, et dans chacune de ses figures représentera le caractère de l’espèce.

Si l’art n'avait affaire que de tromper les yeux, il n’y a pas de doute que le peintre des plus petits détails ne füt le plus propre à réussir ; mais ce n’est pas à l’œil, c’est à l'esprit que le peintre de génie souhaite de s’adresser, et il n’y a pas de danger qu’il perde un seul moment à ce quine sert qu'à amuser les sens, à partager l'attention et à contrarier le grand dessein qu’il forme de parler au cœur.

Voilà l'ambition que je voudrais exciter en vous ; etle seul objet que je me suis proposé dans tout ce discours, est cette grande et unique idée, qui donne à la peinture sa dignité véritable, qui lui mérite le nom d’art libéral, et l'élève au rang de sœur de la poésie.

Une chose est peut-être arrivée à beaucoup de jeunes étudiants dont l’application était assez grande pour surmonter toutes les difficultés, et dont l'esprit était capable d’embrasser les vues les plus étendues ; c’est que, faute d’avoir été bien dirigés dans le commencement, ils ont consumé leur existence : dans les routes médiocres de l’art, sans se douter jamais qu’il y en avait une plus noble. Comme le remarque fort

bien Vasari', Albert Durer aurait probablement été un des plus grands peintres de son siècle (et il vivait à une époque privilégiée à cet égard), s’il eût été instruit des grands principes de l’art que ses contemporains entendaient et pratiquaient si bien en Italie. Mais n'ayant par malheur jamais connu d'autre manière que la sienne, nul doute qu'il ne l'ait regardée comme parfaite.

Quant aux divers genres de peinture dont les prétentions ne s'élèvent pas si haut, ils sont nombreux. Il n’y en a pas un qui n’ait son mérite, quoique aucun ne puisse entrer en concurrence avec cette idée universelle et prééminente de l’art. Les peintres qui se sont appliqués à rendre des caractères bas et vulgaires, ceux qui expriment avec exactitude les différentes nuances des passions telles qu’elles ont lieu chez les hommes du commun, comme on en voit dans les ouvrages d'Hogarth, méritent de grands éloges; mais, comme leur génie a été employé à dessujets bas et bornés, les éloges qu'onleurdonne doivent être limités de même.

Les bambochades et les querelles de Da Val de Téniers, le même genre de sujets chez Brouwer et Ostade sont excel-

lents en leur genre ; et leur mérite comme la louange qu'on

en fait seront à proportion que, dans ces sujets bornés et dans

ces formes particulières, ils auront introduit plus ou moins de

l'expression des mêmes passions telles qu’elles se montrent dans la nature prise en général.

Ce même principe peut être appliqué aux batailles du Bourguignon* et aux galanteries françaises de Watteau, et même, si l’on s’avance au delà de la représentation des objets animés, aux paysages de Claude Lorrain et aux marines de Vande Velde *. Tous ces artistes ont au titre de peintre le même droit en général qu'un satirique, un faiseur d’épigrammes, de sonnets, d'églogues ou de poèmes didactiques ont au titre de poète.

Page 1