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QUATRIÈME DISCOURS PRONONCÉ À LA DISTRIBUTION DES RÉCOMPENSES
le 11 décembre 1771
DU GRAND STYLE ET D'UN STYLE DÉCORATIF FONDÉ SUR UNE IDÉE MOINS GÉNÉRALE DE LA NATURE
Messieurs,
Le mérite et le rang de chaque art est en proportion de l'effort d'esprit qu'il demande, ou du degré de plaisir qu'il
donne à l'esprit. Selon qu’on observe plus ou moins ce prin-
cipe, notre profession est estimée soit un art libéral, soit un métier mécanique. Entre les mains de l’un elle élève les plus grandes prétentions et s'adresse aux plus nobles facultés ; entre les mains d’un autre elle est réduite à une matière de pur ornement, et la fonction du peintre descend aux proportions modestes d’un embellissement de nos appartements.
Cet effort de l'esprit, unique circonstance qui véritablement ennoblisse notre art, fait la grande différence qu’il y a entre l’école Romaine et l’école Vénitienne. J’ai observé dans l’un de mes précédents discours qu’une forme parfaite s'obtient en rejetant les détails et en ne retenant que les idées générales ; j'essaierai maintenant de prouver que ce principe, démontré métaphysiquement juste, s'étend à toutes les parties de l’art, qu'il donne le grand style dans l'invention, dans la composition, dans l'expression, et même dans le coloris et dans l’art de draper.
L'invention dans la peinture ne comprend pas l'invention du
sujet, celui-ci étant communément fourni par la poésie ou par l'histoire. Quant au choix, un sujet n’est bon que s’il excite un intérêt général. IL faut que ce soit quelque exemple tantôt d’une vertu magnanime, tantôt d’une souffrance héroïque. Il faut que dans l’action ou dans l’objet, il y ait quelque chose où les hommes soient concernés en général, et dont s’émeuve vivement la sympathie HAE | Rigoureusement parlant, il n’y a pas de sujet dont l'intérêt
soit universel; à peine y en a-t-il dont l'intérêt puisse être
réputé général; mais il y a des événements et des caractères si universellement connus dans tous les pays où notre art est recherché, qu'on peut les regarder comme propres à notre objet. Tels sont les grands événements de l'histoire et de la fable grecque et romaine, que les études de Ia jeunesse et la suite des communes lectures rendent familiers et intéressants à tous les peuples de l’Europe, sans qu’ils soient dégradés par un rapprochement avecles mœurs vulgaires d’aucune nation. Tels sont aussi les sujets que fournit l’Écriture Sainte, qui, outre qu'ils sont généralement connus, sont respectables par le rapport qu'ils ont avec notre religion. Comme il faut que le sujet qu’on choisit soit généralement
connu, il n’est pas moins nécessaire qu'il soit tenu libre de
tout ce qui partagerait l’attention du spectateur. Quand on vous
raconte une histoire, chacun se forme dans l'esprit une idée de
l’action et de l’expression des personnages qui y ont part. Le talent de représenter cette imagination sur la toile, est ce
. qu'on appelle invention chez un peintre. Et comme dans l’idée . qu’on se fait ainsi, l'esprit n'entre pas dans tous les petits
détails du vêtement, du meuble ou de la scène, de même
| quand le peintre veut représenter le sujet, il veille à ce que
ces circonstances ne frappent pas plus le spectateur qu'elles ne l’ont frappé lui-même quand il a conçu son sujet.
Je suis prêt à convenir que la représentation de quelques
détails particuliers a souvent pour effet de donner un air de vérité à un tableau, et d'augmenter beaucoup l'intérêt qu'on y prend. On ne doit pas rejeter tout à fait ces détails; mais s'il
y a quelque chose dans l’art qui demande de la délicatesse, ,
c'est l’économie d’un moyen qui, selon la CHU qu'on \ 4, /, } 00 met à le choisir, aide si i fort à la vérité, ou rabaisse si fort |" date | la grandeur. É bar
“Quoi qu'il en soit, l'erreur la plus dangereuse et qu’on commet le plus communément, est du côté d’un excès de détail ; } | ainsi c'est au défaut dans lequel plus de peintres D the t qu’il faut qu’on porte le plus d’attention. L'idée générale est l'essentiel du but auquel nous tendons. Toutes les petites choses, quelque parfaites qu'elles soient à leur manière, doivent être sacrifiées sans pitié aux grandes. L'artiste ne se demandera pas quelles sont celles qu'il peut admettre sans trop de : blâme ; il ne pensera pas faire assez si celles qu’il admet peuvent y être; il faut pour son bon renom qu’elles ne puissent}, pas ne pas y être, que, faute de les avoir représentées, la perfection du tableau eût été manquée. 4
C'est ainsi qu'en ajoutant au principal groupe un second ou un troisième, et une seconde ou troisième masse de x lumière à la principale, il est essentiel de prendre garde que :
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ces actions et ces lumières subordonnées ne contrarient point, ! soit chacune en particulier, soit toutes ensemble par leur : somme, l’action ou la lumière principale : il faut seulement | + qu’elles fassent partie du tout, qui serait imparfait sans elles. Cette règle peut être appliquée à tous les genres de peinture. : à Dans le portrait même, la grâce, et j'ose dire la ressemblance, à pe consistent plus à saisir l'air général de la physionomie, que | dans une imitation exacte ‘de chaque trait. " A4 0 "De même, il faut que les figures se trouvent placées sur un ss sol, qu’elles soient drapées, qu’il y ait un fond, qu'il y ait des . jours et des ombres ; cependant il ne faut pas qu'aucune de ces parties semble avoir détourné l'attention du RUES il
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faut qu’elles soient ménagées de manière à ne pas s’emparer de celle du spectateur. En faisant l’analyse d’un tableau, nous reconnaissons assez la difficulté qu'il y a eu pour un peintre à É ajuster ensemble le fond, les draperies et les masses de lumière; | nous savons qu'une part considérable de la grâce et de l'effet du morceau tient à cela ; mais cet art est si bien caché, même à un œil habile, qu’il ne reste aucune trace de ces parties se-
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64 QUATRIÈME DISCOURS condaires dans la mémoire, quand on n’a plus le tableau sous les yeux.
Le grand but de l’art est de frapper l'imagination. Le peintre, à cause de cela, doit éviter de montrer les moyens qu'il y emploie; le spectateur doit seulement en éprouver le résultat. Un artiste ordinaire ne veut pas qu'aucune partie de ses peines soit ignorée du spectateur. Il prend autant dé soin de faire apercevoir les parties secondaires de son travail, que le grandartiste en met à les cacher. Dans les ouvrages d'espèce inférieure, tout apparaît comme étudié et chargé ; tout est van- #terie et affectation. Les ignorants sortent. de voir ces peintures l'admiration à la bouche et le vide dans l’âme.
Mais il ne suflit pas que dans l'invention l'artiste restrotetie et tienne au second rang toutes les parties inférieures de son sujet ; il estégalement nécessaire qu'il s’écarte quelquefois de la vérité historique, en recherchant la grandeur de la composition. | ne 20 On peut voir par les Cartons de Rabat ta duels point Le grand style exige: de ses sectaieurs une conception et une représentation poétique affranchie du joug étroit des faits. Dans tous les tableaux où le maître a représenté les Apôtres, il les a dessinés avec une grande noblesse, il leur a donné toute la dignité dont la nature humaine est susceptible ; cependant l'Écriture Sainte rapporte expressément qu’ils n'avaient point cette apparence respectable, et saint Paul en particulier dit de lui-même qüe son apparence était médiocre. On dit qu'Alexandre était petit; cependant ce n’est pas ainsi qu'ün peintre doit le représenter. Agésilas était petit, estropié et de mauvaise mine; aucun de ses défauts ne doitse montrer dans-un tableau dont il est le héros. Je me conforme à l’usage en donnant à ce genre le nom de peinture historique, on bee l'appeler poétique, et poétique elle est en effet. LT NINS
Tout ceci n’est pas dénaturer un fait, c'est. dou une liberté poétique permise. Un peintre de portraits conserve la
1. Pour la tenture Vaticane des Actes des Apôtres ; gardés en ce temps-là au château d'Hamptoncourt, aujourd’hui au musée de Kensington.