‹ Reynolds, discours sur la PeintureChapitre 240 sur 302 · D’Arimathie · texte numérisé non relu

D’Arimathie

SAINTE-WALBURGE

RuBens. — Le grand autel du chœur est le premier grand ouvrage public que Rubens exécuta après son retour d’Italie*. Au milieu est le Christ cloué à la croix avec quantité de figures qui s’efforcent de diverses manières à la dresser. Une de ces figures paraît fort échauffée, tout son sang refluant à son visage sous l’action d’un violent effort ; d’autres dans des attitudes forcées, qui, en montrant l'énergie avec laquelle on s'applique à cette tâche, fournissent l’occasion désirée par les peintres d'affronter les difficultés de l’art dans les raccourcis, et dans la représentation des actions momentanées. Ce sujet, que Rubens a probablement choisi lui-même, était l’occasion admirable de montrer ses talents variés à ses compatriotes, et c'est certainement un de ses tableaux les meilleurs et les plus animés.

Le tumulte qui règne dans toutes les parties de cette peinture forme un beau contraste avec l’air de résignation du Sauveur crucifié. La ligne que décrit le corps du Christ est extrèmement bien imaginée. Il faut avouer que la forme du Christ ainsi que des autres figures tire un peu sur le pesant ; mais le contour est noble, libre, coulant. L'idée de jeter obliquement la croix d’un coin du tableau à l’autre est heureusement imaginée et tient un peu dela manière du Tintoret. Elle donne au sujet un air nouveau et rare ; et il faut dire qu’il n’est pas moins rare par la beauté. Le contraste du corps avec les jambes est admirable et point exagéré.

Les volets sont la continuation du sujet. Celui de droite a un groupe de femmes et d'enfants qui paraissent être saisis de la plus grande émotion et de la plus grande horreur à cette vue. La Vierge et saint Jean, qui sont derrière, sont représentés, avec beaucoup de jugement, comme plus résignés. Sur l’autre volet sont les officiers à cheval, et derrière eux les deux larrons que les bourreaux clouent sur la croix.

1. Retiré dans la Cathédrale, où il occupe, en pendant de la Descente de Croix, le bras gauche du transept.

Il est difficile d'imaginer un sujet mieux fait pour montrer le talent d’un peintre dans la composition ; au moins Rubens a eu l’art de le faire servir dans un haut degré à cet effet. Les figures nues du Christ et des bourreaux lui ont fourni un ample moyen de prouver ses connaissances de l’anatomie du corps humain dans les différents caractères. Il y a aussi des femmes de différents âges, qu’on regarde toujours comme une nécessité dans toutes les compositions afin de produire de la variété ; de plus il y a des enfants et des cavaliers, et, pour avoir toute l’échelle des variétés, il y a même ajouté un chien, dans une attitude animée, la gueule ouverte, comme s’il haletait, admirablement bien peint. Ses animaux sont toujours des morceaux de prix ; les chevaux ici sont parfaits dans leur espèce, d’un beau caractère, animés au plus haut point. Rubens, qui savait son talent à représenter des chevaux, en mettait le plus souvent qu’il pouvait dans ses tableaux. La partie de celui-ci où se trouvent les chevaux, est certainement la meilleure pour le coloris, et elle a une fraicheur qui manque aux deux autres tableaux, mais je crois qu’ils ont souffert du soleil.

La partie occupée par les cavaliers est placée au sud-ouest,

tandis que les autres, qui sont à l’est et au sud-est, se trouvent plus exposées, J'ajoute que ce danger n’existe plus maintenant, les Pères ayant pris soin de mettre à la fenêtre un volet qui garde la peinture du soleil.

Pour une raison ou pour une autre, le tableau du milieu, de même que le groupe des femmes, n’a pas un coloris qui réponde à son mérite à d’autres égards. Il y a une sécheresse de ton, il y domine un jaune d’ocre qui le fait ressembler à un dessin au crayon jaune. Je compare ici Rubens avec lui-

même ; il n’y a presque pas de peintre sous Le nom duquel ils

ne pussent passer pour excellents même à cet égard. On dirait que les chairs comme tout le reste manquent de gris, ce qui n’est pas le défaut général de Rubens ; au contraire ses demiteintes sont souvent trop grises.

La draperie bleue qui couvre le milieu de la figure au pied de la croix, et le ton gris de quelques armures, sont presque tout ce qu'il y a de couleurs froides dans ce tableau ; ce qui

Page 1