SAINT-AUGUSTIN
RuBEens. — L'autel dans le chœur est de Rubens. La grandeur du tableau, le grand nombre des figures et l’art avec lequel tout est conduit, obligent de regarder ce tableau comme une des plus considérables entre les productions du maître.
La Vierge et l'Enfant Jésus sont représentés à distance, assis en haut sur une espèce de piédestal, avec des marches pour y monter; derrière la Vierge est Saint Joseph; à droite est Sainte Catherine qui recoit l’anneau du Christ; Saint Pierre et Saint Paul sont dans le fond, et à gauche sur les marches Saint Jean- Baptiste, avec son agneau et des anges; en bas sont Saint Sébastien, Saint Augustin, Saint Laurent, Saint Paul ermite et Saint Georges en armure; en manière d’anneau pour unir la partie supérieure avec la partie inférieure du tableau, sont quatre Saintes en train de gravir les degrés. Le sujet de cette composition, si on peul appeler un sujet ce qui ne représente aucune histoire, est dépourvu de tout moyen d’intéresser le spectateur ; il faut donc en chercher ailleurs le mérite, dans l’excellence de l’art, dans l’éloquence, si l’on peut dire, de l'artiste. Et en cela le peintre a montré les plus grands talents, trouvant moyen de placer plus de vingt figures qu'aucun sujet ne rassemble, sans cohue. Le tout montre autant d'animation, autant de mouvement qu'il est possible dans un tableau où il n’y a rien à faire ; et la distribution des masses de clair et d’ombre égale le discernement dont la disposition des figures fait preuve.
Le Titien a peint un semblable sujet, qui se trouvait dans l’église des Saint-Nicolas de’ Frari! à Venise, où il a représenté
1. V. p.343. Autres réflexions sur le tableau de Rubens, p. 199.
les mêmes saints, tous placés sur une même ligne, sans aucune liaison entre eux, et au-dessus la Vierge avec l'Enfant Jésus, qui n’avait également rien de commun avec le reste du tableau. Les deux parties étaient si bien séparées qn’on en a fait depuis deux tableaux différents : la partie inférieure formant celui qui est aujourd’hui dans la collection du pape au Capitole.
Par cette disposition, le Titien s’est certainement épargné beaucoup de la peine et de la recherche que la composition exige. Plusieurs appellent simplicité ce défaut d'art; mais une simplicité qu’on ne peut attribuer qu’à la paresse ou à l’ignorance, ne mérite pas beaucoup de recommandation. Comme on ne peut accuser le Titien d’ignorance, il faut conclure que ce fut inattention ; et de fait 1l a prouvé assez qu’il n’y avait pas faute de savoir, par un autre tableau du même genre’ dans l’église des Frari à Venise, où le sujet est traité d’une manière tout à fait différente. Ici la Vierge et l'Enfant sont placés sur un autel, au lieu d’un piédestal; Saint Pierre appuyé sur l'autel un livre ouvert à la main, et regardant Saint Georges et une autre figure à genoux. De l’autre côté est Saint François, les yeux levés vers le Christ, ét recommandant à sa protection un noble Vénitien et quatre autres figures, qui sont à genoux. Rien ne peut égaler la simplicité et la majesté de ces figures. Elles se présentent de profil, regardant droit devant elles, de la manière la plus naturelle ; sans aucun contraste ni affectation dans leur attitude. La figure de l’autre côté est également de profil et à genoux; ce qui, en donnant un air de symétrie à ce tableau, ajoute aussi à sa grandeur et à sa simplicité. Il faut avouer qu'un tel effet était au-dessus de Rubens ; je veux dire que s’il en eùût eu l’idée, il ne s’y serait pas arrêté. La manière de Rubens est souvent trop artificielle et trop pittoresque pour le grand style. Le Titien savait très bien qu'une symétrie et une simplicité qui donnent l'impression d’être au-dessus des recettes de l’art qu’on appelle pittoresques, réalisent en soi la grandeur.
Il y à une dignité tranquille dans la composition du Titien, et une agitation et un fracas dans celle de Rubens : l’une est splen-