‹ Reynolds, discours sur la PeintureChapitre 252 sur 302 · Même lieu, n · texte numérisé non relu

Même lieu, n

Vandyck, bien dessiné, surtout la tête qui est d’un beau caractérer

LES RÉCOLLETS

RuBEens. — L’autel dans le chœur est le fameux Christ entre les Larrons, de Rubens‘. Pour donner du mouvement à ce tableau, il a choisi le moment où un bourreau perce le côté du Christ, tandis qu'un autre, avec une barre de fer brise les jambes de l’un des larrons, lequel, dans une agonie convulsive, que son corps exprime parfaitement, a arraché l’un de ses pieds de la croix à laquelle il était cloué. L'expression dans l’action de cette figure est merveilleuse ; l'attitude de l’autre est plus tranquille, et son regard tourné vers le Christ mourant exprime parfaitement son repentir. Cette figure est également admirable. La Vierge, saint Jean et Marie Cléophas se tiennent debout dans une grande expression de douleur et de résignation ; tandis que la Madeleine, qui est aux pieds du Christ, qu’on peut supposer qu’elle vient d’embrasser, regarde avec beaucoup d’horreur le cavalier armé d’une lance. Comme son expression n’emporte ni grimace ni contorsion, la beauté de ses traits n’est point altérée. C’est de beaucoup le plus beau profil que j'aie jamais vu de Rubens et je crois d'aucun autre peintre; et l'excellence du coloris y est au delà de toute expression. On trouvera peut-être du raffinement dans ce que je dis, qu’on peut supposer que la Madeleine vient de baiser les pieds du Christ; cependant Rubens a certainement voulu que nous eussions cette idée, comme on peut voir par la disposition des mains qui sont étendues du côté du bourreau, l’une par devant et l’autre par derrière la croix; ce qui fait croire qu'elles l'ont entourée ; et 1l faut se rappeler qu’en général on représente la Madeleine baisant les pieds du Christ : c’est sa place et son emploi dans ces sortes de sujets. Le bon Centurion mérite qu'on ne l’oublie pas ; il se penche en avant, une main posée sur l’autre, appuyé sur la crinière de son cheval, levant les yeux vers le Christ avec beaucoup d'expression.

1. Quelquefois nommé le Coup de lance, maintenant au musée de la ville, n° 297 du catalogue.

Le génie de Rubens ne s’est jamais montré avec plus d'éclat que dans ce tableau ; c’est de tous ses ouvrages celui qu'il a terminé avec le plus de soin. Le tout est conduit avec un art consommé ; la composition est hardie et extraordinaire, avec des circonstances dont personne ne s'était avisé avant lui, telle que celle de faire briser les jambes, et l’expression de la Madeleine, auxquelles on peut ajouter la disposition des trois croix, placées en perspective d’une manière rare et pittoresque : la plus proche porte le larron dont on brise les jambes, ensuite vient celle du Christ, dont la figure est plus droite qu'à l’ordinaire afin qu'elle contraste mieux avec celle des deux larrons ; enfin la dernière est celle du bon larron. Cet arrangement est très intéressant, mais il est de ceux que peu osent aborder, et auxquels il fallait le hardi génie de Rubens. C’est ici et dans de semblables compositions qu’on trouve proprement ce maître, et non dans de petits tableaux de madones. On s'aperçoit que Rubens a fait quelques changements dans ce tableau, après que Bolswert eut fait son estampe. Le cavalier en train de percer le côté du Christ, tient sa lance d’une manière fort gauche dans l’estampe, le dos de la main par-dessus, et ne la saisit qu'avec trois doigts, l’index posant tout de son long; tandis que dans le tableau le dos de la main est dessous et que les doigts serrent la lance de toute leur force.

L'autre défaut auquel on a remédié dans le tableau est l’action du bourreau qui casse les jambes du larron : dans l’estampe ses deux mains sont par-dessus la barre de fer, ce qui produit un mouvement faux; dans le tableau toute la disposition est changée, et ramenée à la manière naturelle dont chacun s’y prend pour tenir une arme : la main droite posée par-dessus et la main gauche par-dessous la barre.

Il n’y a pas de doute que l’estampe a été gravée sous la surveillance de Rubens. Il sera bon de remarquer que la disposition des masses de lumière dans l’estampe diffère beaucoup de celle du tableau ; ce changement ne vient pas d’inattention, mais d’un dessein formé : une composition en couleur exigeant une méthode différente de celle qu’on doit observer dans le noir et blanc. Nous avons ici l’autorité de ce grand maître du

chir-obscur pour assurer qu'une gravure demande des masses de lumière et d’ombres plus larges et en plus grand nombre qu'une peinture.

Dans le tableau, la principale et la plus forte lumière est le corps du Christ, peint d’une couleur remarquablement claire et brillante. Elle est fortement contrastée par la carnation brune des larrons (peut-être le contraste est-il trop grand), qui ne produit pas un grand effet comme lumière. La draperie de dessus de la Vierge est sombre, et celle de dessous pourpre sombre ; celle de saint Jean est gros rouge sombre ; aucune partie de ces deux figures n’est éclairée dans le tableau, sinon la tête et les mains de la Vierge ; au contraire elles forment dans la gravure la principale masse de lumière de toute la composition. Le graveur a certainement produit un bel effet; et je suis comme assuré que s’il n’avait pas fait ce changement, 1l n’aurait obtenu qu’une lourde et noire gravure.

Lorsque Rubens jugea qu'il était nécessaire de faire dans la gravure une masse de lumière de la draperie de la Vierge et de saint Jean, il fallut également que cette lumière se présentât dans un aspect compact et d’une belle forme. Il fut dont nécessaire d’ombrer toute la figure de la Madeleine, laquelle dans ce tableau est au moins aussi claire que le corps du Christ ; sa tête, son linge, ses bras, ses cheveux et les pieds du Christ forment une masse aussi claire que celle du corps du Christ. On voit par là que certaines parties exigent d’être assombries comme d’autres exigent d’être éclairées; il y a donc à cet égard une science qu’il faut qu’un graveur entende bien, avant d’oser risquer aucun changement dans le tableau qu'il prétend graver.

La même chose se remarque dans beaucoup d’autres estampes conduites par les graveurs de Rubens et de Vandyck : ils y ont toujours introduit plus de lumière que ne leur en fournissait le tableau ; et cette circonstance mérite de fixer l’attention des graveurs.

Je me suis arrêté plus longtemps à cet ouvrage qu'à tout autre, parce qu’il m'a paru mériter plus qu’une attention ordinaire ; c’est certainement un des premiers tableaux du monde,

394 VOYAGE AUX PAYS-BAS pour la composition, le coloris, et ce qu’on n’eüt pas attendu de Rubens, pour la correction du dessin.

Du côté du grand autel il y a un petit Crucifiement, également peint par Rubens *, qui est admirable. Une estampe par H. Snyers.

FRANK-FLORE. — Dans le même chœur il y a un autre Crucifiement, par F. Flore, avec un nombre de figures ; plusieurs, des portraits où il y a beaucoup de vérité, principalement dans les femmes. |

RuBens. — L’autel de Saint-François, peint par Rubens ?. Le saint reçoit la communion accompagné de plusieurs religieux de son ordre. Il est presque nu, sans dignité, et ressemble plus à un lépreux qu’à un saint. Quoiqu'il y ait de bonnes têtes dans ce tableau, il mérite peu d’être recommandé à cause de la répugnance qu’inspire la principale figure. Une gravure par Henri Snyers.

La Vierge à genoux sur un croissant renversé, et couronnée par Dieu le Père et par le Christ ; au-dessus d'elle est la Colombe, et à ses pieds est un groupe d’anges°. Rien ne mérite qu'on l’admire, si ce n’est Le coloris ; il faut convenir que l'éclat de la lumière qui part de derrière ces trois figures est frappant. Une gravure par Paul Pontius.

VanxDyck. — Une Notre-Dame de Pitié * par Vandyck, avec Saint Jean et deux Anges. Ca été un des tableaux les plus touchants de ce maître ; mais le coloris en est passé. L'expression de la Vierge est admirable, et égale au moins à celle du tableau d’Annibal Carrache du cabinet du duc d'Orléans : on croit la voir intercéder avec le sentiment de la plus profonde douleur. Saint Jean désigne le Christ à un des anges ; l’autre ange se cache le visage.

Comme la draperie de la Vierge et le ciel sont exactement de la même couleur, il en résulte un mauvais effet ; le linge est remarquablement drapé.

1. Maintenant au musée de la ville, n° 313 du catalogue. 2. Même lieu, n° 305.

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