‹ Reynolds, discours sur la PeintureChapitre 294 sur 302 · Maintenant au musée de Cologne, n° 52 du catalogue · texte numérisé non relu

Maintenant au musée de Cologne, n° 52 du catalogue

sente un saint qui parait refuser une mitre placée devant lui, composition de près de cent figures, plusieurs dans de bonnes attitudes naturelles et bien inventées.

On prend plus d'intérêt à ces anciennes peintures qu’à tant de tableaux bourrés de lieux communs, de plusieurs de nos peintres modernes.

Les œuvres du génie, où de grands défauts sont unis à de grandes beautés, offrent seuls à la critique une matière digne d'elle. Le génie est toujours hardi, impétueux et extraordinaire ; par là, en même temps qu’il commande l'attention, il est assuré de provoquer la critique. Au contraire l'artiste timide, froid et monotone, échappe à la censure et ne mérite point d’éloge. Le degré élevé où Rubens est monté dans l'estime du monde, fait une raison suffisante de nous engager dans l’examen de ses mérites.

Sa gloire est répandue sur une grande partie du continent, sans qu’on lui connaisse même de rival ; et l’on peut dire avec vérité qu'il a enrichi son pays, non au sens figuré du mot par les grands exemples qu’il laisse à l’art, mais par ce que plusieurs regarderont comme un avantage plus solide, je veux dire le profit tiré des étrangers que ses ouvrages attirent continuellement à Anvers. Il est sûr qu’on n’y va que pour les tableaux de Rubens. A cet égard il n’a pas moins été le bienfaiteur de Dusseldorf. On regarde la galerie de tableaux qui s'y trouve comme une des plus considérables du monde; mais si les ouvrages de Rubens en étaient enlevés, j'ose dire que cette grande collection serait au moins réduite à la moitié de sa valeur.

Pour étendre encore plus sa gloire, Rubens donne à Paris un de ses ornements les plus remarquables, dans la galerie du

Luxembourg ; et, sià tout cela on joint le grand nombre de villes, d’églises et de collections privées dont un tableau de Rubens fait toute la richesse, on ne peut hésiter à le placer au premier rang des peintres les plus illustres.

Quoique je n’aie pas changé d’avis au sujet de ses qualités et de ses défauts, cependant après avoir vu ses plus grandes compositions, où il a eu plus de moyens de développer ses plus excellentes qualités, mon admiration pour son génie s’est naturellement augmentée. C’est seulement dans de grandes machines que ses talents trouvent un champ à leur mesure. Ils montent et grandissent au pied de la lettre en proportion de la toile qu’on offre à leur développement. Dans ses tableaux de chevalet, on ne voit pas sa supériorité, ni même dans les parties prises à part de ses grands ouvrages; rarement dans ces proportions on lui trouve d’éminentes beautés. Ces beautés ne consistent ni dans des attitudes, ni dans des expressions particulières, mais dans l'effet général, dans le génie qui domine et illumine l’ensemble.

Je me rappelle avoir remarqué l'effet contraire dans un

tableau de Diétreci, que je vis dans une collection particulière à Bruxelles. Ce génie dominant brillait dans ce tableau par son absence ; quoique chaque figure füt bien dessinée, et

que le peintre eût donné la plus grande attention à leur atti-, tude particulière, comme il eût fait si c’avait été une suite de *!

figures académiques. Rien n’y semblait laissé au hasard ; toutes les Nymphes {le tableau représente un Bain de Diane) étaient ce que les dames appellent en attitude ; et cependant, sans les reprendre ni pour l’incorrection du dessin, ni pour aucun autre défaut, je trouvai ce tableau aussi froid et aussi insipide qu’il y en ait dans le monde.

Les tableaux de Rubens ont cette qualité qui ne manque jamais au génie, de fixer l'attention et de commander l'admira-

Page 1