‹ Reynolds, discours sur la PeintureChapitre 31 sur 302 · Les prédécesseurs de Raphaël · texte numérisé non relu

Les prédécesseurs de Raphaël

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de pinceau qui suppose beaucoup de pratique et donne l’apparence de la facilité ? Quelques-uns de ceux qui sont ici se souviennent, j'en suis sûr, d’un peintre de fleurs‘ qui se vantait de ne point travailler pour la foule : le goût italien seul était ce qu'il professait, et méprisant la multitude, il en appelait hardiment à l’élite quant à l'admiration qu’il méritait. Son idée du goût italien était de peindre aussi noir et aussi sale qu'il pouvait, et de laisser le brillant et la fraicheur des coulèurs à ceux qui aimaient mieux gagner de l’argent qu'être immortels. L'effet fut tel qu'on pouvait le prévoir. Car ces petits avantages sont essentiels ici, et sans ce mérite, l'ouvrage du peintre ne durera pas même autant que les objets qu'il représente. | | :

Ce que je viens d'avancer a de qnoi nous convaincre qu’il y a deux styles différents dans la peinture d’histoire : le grand style et le style brillant ou décoratif.

Le grand style se soutient par lui-même, et ne demande ou même ne permet pas l’addition des beautés inférieures. Le style décoratif a aussi son mérite particulier. Et quoiqu'il ne soit pas impossible de rassembler ces deux styles dans une espèce de style composite, il ne faut pas s'attendre que ce troisième égale seulement l’un des deux autres. L'un et l’autre style ont du mérite, et l’un et l’autre peuvent être excellents dans leur rang, pourvu que leur essence soit gardée, et que les idées particulières de la nature n’y soient pas confondues avec les générales. Le moindre des styles compris dans ces catégories est encore difficile à atteindre, et comme la première place était déjà occupée par les grands maîtres dans chacune d’elles, quelques-uns de ceux qui les ont suivis trouvèrent qu'il n'y en avait plus pour eux ; sous l’aiguillon de l’ambition et par amour de la nouveauté, cherchant en même temps sans doute à prendre le chemin le plus court, ils tâchèrent de se faire une place entre deux. Ils y sont parvenus en formant une union des différents ordres. Mais de même que le style

1. M. Fry propose de reconnaître ici Cooper, mentionné par Walpole (Anecdotes of painting, éd. de 1986, t. IV, p. 110), comme peintre de fruits et de fleurs dans la manière du Caravage, mort en 1743.

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majestueux et sévère souffrait d’une union avec le style fleuri, de même le style décoratif de Venise était à quelques égards dénaturé par la simplicité qu'on voulait y introduire.

On peut mettre en fait que le grand style est toujours plus ou moins gâté par les mélanges inférieurs ; mais quant au style du second ordre, il ne laisse pas de faire voir par des exemples qu'on peut l'améliorer en empruntant du grand. C’est ainsi qu'un peintre de portraits qui veut ennoblir son sujet, n’a pas de meilleure ressource que de le rapprocher d’une idée générale. Il omet tous les petits défauts et particularités du visage, et, dans le vêtement, change la mode du jour en un costume d'aspect moins éphémère, qui ne rappelle aucune idée commune à cause de son caractère familier. Mais si l'on considère la ressemblance d’une figure individuelle comme le seul objet à poursuivre, le peintre de portraits sera sujet à perdre plus qu'il ne gagnera à cette dignité prise de la nature géné-

rale. C’est une tâche très difficile que d'ennoblir le caractère .

d'un portrait sans nuire à Ja ressemblance, laquelle est le

premier objet des exigences des personnes qui se font

peindre.

Parmi ceux qui ont pratiqué le style composite et qui ont réussi dans cette entreprise périlleuse, le plus en renom est sans doute le Corrège. Son style est fondé sur la grâce et sur l'élégance modernes, auxquelles s'ajoute quelque chose du grand style. Une lumière et un coloris larges, l’idée générale dans les draperies, un contour lié et coulant, tout conspire chez lui à cet elfet. Venant après le Corrège (peut-être son égal), le Parmesan a su donner de la majesté aux gentillesses des formes efféminées en les unissant à la simplicité des anciens, en même temps qu'à la grandeur et à la sévérité de Michel-Ange. Il faut cependant convenir que ces deux hommes extraordinaires, en cherchant à donner à leurs œuvres le plus haut degré de la grâce, ont peut-être quelquefois excédé ses limites, et sont tombés dans le plus haïssable des défauts haïssables, l’affectation. C'est le fait des hommes de génie de redouter la froideur et l'insipidité, de ne s’en croire Jamais assez loin. C’est le fait

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78 QUATRIÈME DISCOURS NS +4 en particulier de ces grands maîtres de la grâce et de l’élégance,

Dans leur grâce bizarre et leurs bonds téméraires, Sûrs d’exciter en nous d’autant plus d'intérêt Que plus ils approchaient des parages qu’on haît!.

Souvent dans leur course hardie, ils côtoient le bord du ridicule ; le spectateur en prend alarme, et en même temps admire leur vigueur et leur intrépidité.

Cependant pardonnons les erreurs du génie. Dans les peintres même les plus vantés, aucun n’en a été absolument exempt; mais eux-mêmes nous ont mis en mesure, par la bonté de leur pratique générale, de rectifier leurs erreurs soit recherchées, soit accidentelles. Il est certain que les plus grands maîtres même n’ont pas toujours été sur leurs gardes ; et il n’y a peutêtre pas de défaut qui ne puisse se couvrir de quelque autorité respectable : mais il ne faut regarder comme parfait que le style où les plus nobles principes sont également observés. Seuls doivent être mis au premier rang les artistes qui ont étendu les limites de l’art, et qui lui ont donné sa plus grande

dignité en exposant aux yeux les idées générales de la nature. Chaque art se règle et s’établit en somme sur un seul principe fondamental. Les ouvrages soit des peintres, soit des poètes, soit des moralistes et des historiens, qui sont bâtis sur les idées générales de la nature, ne périssent jamais ; tandis que ceux dont l’exisience est liée à des mœurs particulières, à quelque vue partielle de la nature, ou au changement de la mode, ne sauraient avoir de durée que celle des objets qui les ont mis en cours. Le présent et l'avenir peuvent être considérés |! comme rivaux; il faut que celui qui courtise l’un s’attende à | être dédaigné de l’autre.

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