MÊME SUJET. — DU CARACTÈRE DANS LE STYLE
Messieurs,
Je continuerai dans ce discours le sujet commencé dans le précédent. Mon intention avait été de vous exhorter à poursuivre les plus grandes perfections de l’art. Mais j'ai peur en ce point particulier de n'avoir pas été compris. Il y a des personnes qui s’imaginent, quand on met à sa place quelqu'une des qualités qu’elles prisentau-dessus des autres, qu’on les méprise absolument. C’est là une fort grande erreur ; car rien ne reçoit au contraire son vrai lustre, que mis à la place qui lui convient. Les choses qui dans leur propre sphère se révèlent les plus dignes d’estime, perdent cette estime et deviennent un objet de dérision, quand, par une espèce de violence, on prétend les porter dans une autre plus élevée ; et de là s'ensuit une double source de désordre : l’une, de tenir une situaiion qui ne leur est pas naturelle, l’autre, de chasser du premier rang ce qui est d’un trop grand prix pour tenir avec grâce cette position inférieure à laquelle des choses d’un moindre prix seraient bien mieux appropriées.
En un mot, mon conseil est celui-ci : que votre attention principale se porte aux mérites du premier rang. En parvenant à les saisir, et en ne saisissant que cela, vous n’en êtes pas moins dans une première place. On pourra regretter le grand
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nombre de beautés qui vous manqueront peut-être, vous pourrez être un peintre très imparfait, mais vous serez du moins un artiste imparfait du premier ordre
Si, lorsque vous serez parvenu à ce degré, vous pouvez ajou-= ter quelqu'une des qualités subordonnées ou toutes, je voudrais que vous ne les négligeassiez pas. Mais cela demande au moins autant de circonspection et de prudence de votre Met que d’ardeur et d'activité.
Une multiplicité d'objets est sujette à distraire l'esprit; et cette échelle de perfection, que je voudrais qu’on conservât toujours, court ainsi le plus grand risque d’être bouleversée . ou même détruite.
ya des beautés qui supportent d’être unies ensemble et qui gagnent même à cette union; il y en a d’autres dont les natures sont contraires, et l'effort pour les joindre ensemble ne fait que produire une confusion entre des principes disparates. L’effort pour réunir des excellences contraires (en matière de formes par exemple) dans une seule figure, ne peut éviter de produire un monstre, à moins qu’on ne s'enfonce dans l’insipidité, en affaiblissant l’expression et en effaçant tout caractère.
Cette remarque est juste jusqu’à un certain point, relativement aux passions. En voulant conserver la plus parfaite beauté sans la moindre diminution, il est impossible d'exprimer les passions, qui toutes produisent plus ou moins, même sur les plus beaux visages, la contorsion et la difformité.
Le Guide, faute d’avoir su choisir des sujets adaptés à ses idées et à ses facultés, ou, si l’on veut, par l'effort qu'il fait pour conserver la beauté où elle ne peut être conservée, a fort mal réussi à cet égard. Ses figures sont souvent engagées dans des sujets qui demandaient beaucoup d'expression; cependant sa Judith et Olopherne, sa Salomé avec la tête de Saint Jean-Baptiste‘, son Andromède, et même son Massacre des Innocents*, n'offrent guère plus d'expression que sa Vénus ornée par les Grâces.