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habillement, relativement fixe et établi, quoique sur un fondement fort léger ; et c’est sur ce fondement que la mode se donne carrière. Celui qui invente avec le plus de succès de nouvelles modes et des habits du meilleur goût, ne manquerait pas sans doute, en appliquant ses capacités à de plus grands objets, de montrer une égale adresse et de porter la même correction de goût dans les ouvrages les plus relevés de l’art.
J'ai parlé du goût dans le vêtement, qui est certainement un des objets de moindre importance auxquels ce mot soit appliqué ; cependant comme j'en ai fait la renaue même en cela il y a un vrai et un faux, quelque étroit qu'en soit Le fondement, d’après lequel on juge légitimement de la mode particulière d'une nation. Quant aux moyens de déterminer à quels costumes des différents siècles et des différents peuples il faut donner la préférence, ils sont bien plus restreints encore, puisque ces différents costumes semblent s'éloigner tous autant de la nature. Supposons qu'un Européen, après qu'il s’est rasé le menton, qu'il s’est couvert de faux cheveux, ou qu'il a noué les siens en nœuds raides et réguliers aussi peu ressemblants que possible à la nature, qu'au moyen de la graisse du porc il les a rendus immobiles et qu'il y a jeté de la poudre au moyen d’une machine de la plus grande régularité ; supposons, dis-je, qu’accoutré de la sorte il rencontre. un Indien qui a passé autant de temps à sa toilette, qui avec le même soin a mis son ocre jaune et rouge sur les parties attentivement. choisies de son front et de ses joues ; de ces deux hommes mis en présence, le premier qui s’avisera de rire, c'est celui-là qui est Le barbare. s
Toutes ces modes sont indifférentes ; elles ne méritent ni recherche ni effort ordonnés à les améliorer, tout changement qu'on pourrait y faire, ne pouvant avoir pour effet de les rapprocher de la nature. Le seul cas où l’indignation contre quelqu'une de ces modes serait de mise, c’est quand l'opération qu’elles exigent est douloureuse ou nuisible à la santé : comme les pratiques d’Otaïti, ou l’usage des femmes d'Angleterre de se lacer trop étroit. Quant à ce dernier point, il n’y a pas
longtemps que le professeur d'anatomie’ a pris l’occasion de vous faire voir à quel point cette pratique nuisait à la santé et conduisait même à la mort.
Il en est à l'égard du vêtement comme à l’égard des choses d’une plus grande importance. Les modes doivent leurorigine à ceux à qui leur rang, leur naissance ou leur fortune donnent l’ascendant sur les autres hommes. Beaucoup des ornements de l’art, ceux du moins dont on ne peut donner de raison, nous sonttransmis, sont adoptés et empruntent leur crédit, de la compagnie dans laquelle nous sommes habitués à les voir. Comme la Grèce et Rome sont les sources d’où ont coulé pour nous toutes sortes de perfections, nous ajoutons de bon gré au respect qu'elles réclament en retour du plaisir et de l'instruction qu'elles donnent, l'approbation de tous les orne-
ments et de toutes les modes qu’elles nous présentent jusque,
dans leur vêtement. En effet, on peut observer que, non con-
tents d'admirer leurs costumes dans les statues qui nous res- /.
tent d'eux, nous ne faisons point difficulté d’habiller les statues des capitaines ou des sénateurs de notre temps de la cuirasse romaine ou de la toge, poussant la chose au point de de ne pouvoir souffrir une statue autrement vêtue.
Les figures des grands hommes de ces nations anciennes nous sont venues par la sculpture; par la sculpture nous ont été transmis tous les meilleurs échantillons de leur art. Ces deux points font que nous avons associé la dignité de la figure humaine
aux personnages ainsi représentés, et la vérité de l’art au style / de ces représentations : cela si étroitement, qu’il ne nous est
plus possible de séparer l’un de l'autre dans notre esprit. Il n’en est pas de même en peinture, parce que, n'ayant point de bons portraits des anciens, cette association d'idées n'a pu
se faire. Il est sûr que nous ne voudrions pas plus peindre un
général d’à présent en habit militaire romain, que nous n’aimerions donner à une statue l'uniforme actuel de nos troupes. Mais à défaut de portraits des anciens en peinture, pour faire voir combien nous sommes sujets à cette espèce de préjugés;
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142 | SEPTIÈME DISCOURS | 2 remarquons que les meilleurs d’entre les peintres modernes 2 obtiennent de nous le même hommage. Le grand nombre de $ À | parfaits portraits dont Vandyck a enrichi la nation Anglaise, N à * ne sont pas admirés seulement dans les qualités qu'ils expo- = ” sent, on en aime jusqu'aux modes d'habillement qui se portaient {Y MS
au temps du peintre. Il n'est personne de nous qui ne se souvienne combien il était commun il y a quelques années de rencontrer des portraits peints par fantaisie dans ce costume, et cette habitude n’a pas entièrement cessé. De cette manière \ il faut convenir qu’on ne laissait pas de donner à ces peintures “médiocres quelque chose de l’air et de l’effet des ouvrages de ae à partant de les faire paraitre meilleures qu’elles ‘étaient. Il est vrai qu'elles ne paraissaient telles qu’à ceux étaient en état de faire cette association d'idées, laquelle étant une fois faite, l'effet était irrésistible. Mais cette asso- - ciation tient aussi de la nature, et se rapporte à cette vérité secondaire qui vient de la conformité au préjugé et à l'opinion universelle ; elle n’est donc pas purement imaginaire, Outre le préjugé qui nous rend favorables à l’habillement des anciens, d’autres raisons peuvent trouver place de préférer l'effet qu'ils | produisent. Au nombre de ces raisons il faut mettre la simplia cité d'un vêtement qu'une seule pièce d’étoffe compose, et qui | n'offre point ces formes singulières et bizarres dont toutes les autres espèces d’habillement s’embarrassent.
De même, quoique ce soit l’idée favorable que nous avons recue des anciens, nos maitres dans l’architecture, qui nous ait engagés de même à adopter leurs ornements, et quoique nous sachions assez que ni la nature ni la raison ne sont au fond de la préférence que nous donnons à ce style particulier, cependant si quelque architecte prenait texte de cette vérité pour inventer quelque nouvel ordre que je suppose d’une égale beauté, cette invention ne réussirait point; et l'architecte n’aurait pas le droit de se plaindre, les anciens ordres ayant ce grand avantage d’avoir pour eux le préjugé et l usage. En faisant ainsi, on abandonne ce qui a tous les préjugés en sa
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1. Reynolds lui-même l’a employé. A noter l’expression de « costume ne » employée par Jansen pour désigner le costume de Vandyck.
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Re à SUR LA PEINTURE 143 $ LR N faveur, pour prendre ce qui ne saurait avoir d'avantage que | s N Y la nouveauté, laquelle se détruit bientôt elle-même, et de à LS ÿ D + WU toute manière ne peut soutenir la concurrence de l'habitude. + è S à) e Les anciens ornements, qui jouissent de la possession, ne UN % devraient être changés, que si ce qu’on met en place était : | 3 “ non seulement supérieur, mais l'était d’une supériorité telle *,
S NS qu 11 y eùüt de quoi balancer le mal et la confusion que l’inno- S, V €
1 ; & vation traine toujours après elle. y. LR ‘2 À cela on peut ajouter que la durée des matériaux contribue
RQ souvent à donner l'avantage à un objet sur un autre. Les orne-
F 4 = ments d'un édifice, dont le goût a surtout affaire, sont compo-
.&. sés de matériaux plus durables que ceux dont sont faits nos
* Y vêtements ; à cause de cela les premiers élèvent des préten-
:2 »7 tions plus hautes à un préjugé favorable.
LS On doit sans doute être fort circonspect envers ce dont 1ù À nous ne pouvons pas plus nous débarrasser que de nous- La z mêmes. Nous sommes des êtres de préjugé ; ni nous ne + pouvons, ni nous ne devons entreprendre de l’arracher ; tout
+ notre devoir est de le régler par la raison; ce qui ne consiste 1,7 presque qu’en un point : forcer les préjugés locaux et temponn raires à céder aux préjugés durables. ?
| En conséquence, celui qui dans le portrait désire ennoblir +. son sujet, que nous supposerons être une dame, évitera de la!
£ LS: peindre dans le costume moderne, dont l’air familier suffit pour . © … détruire toute dignité. Il aura soin que son ouvrage corres- , K\s Ÿ ponde aux idées et à l’imagination qu'il sait devoir régler le À + jugement des autres. Il donnera à la draperie de sa figure un "à LS air antique pour y mettre la dignité, et conservera quelque w * chose du costume actuel pour y sauver la ressemblance. De » +:
y . Fu 2 | « cette manière son ouvrages accordera avec le préjugé que nous * avons en faveur des choses que nous voyons continuellement,
S . et le parfum de simplicité antique répondra à ce qu'on peut.
É É x appeler notre préjugé érudit et savant, sé UE Il n’y a pas longtemps qu on a fait une statue à Voltaire‘,
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que le sculpteur, méprisant les égards qu’on doit avoir pour le
." ‘ 1. Ouvrage de Pigalle en 1770, maintenant retiré au Palais pins dans la
La bibliothèque de l'Institut.
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À idées recues, a représentée entièrement nue et aussi maigre et décharnée qu'on dit que l'original l'était. L'effet fut tel qu'on devait l’attendre : l'ouvrage est resté dans l'atelier, quoiqu’on | l’eût destiné à servir de monument public à la mémoire de & Voltaire, car il avait été fait aux frais des gens d'esprit ses contemporains, et de ses admirateurs.
è Celui qui voudrait réformer une nation chez qui le mauvais ‘ goût prévaudrait, n’atteindra pas son but en allant droit contre le courant des préjugés. Il faut que l'esprit des hommes soit préparé à recevoir ce qui est nouveau pour lui. Réformer est l'ouvrage du temps. Un goût national, quelque mauvais qu'il soit, ne peut être changé tout d'un coup; il faut céder quelque Atutr A4 chose à la prévention qui s’est emparée de l'esprit. Grâce à Re tlttét cette précaution, on peut espérer d'amener les gens à des idées PE qui les auraient d’abord choqués, si on avait cherché à les intro- ‘43 duire par la violence. Lorsque Baptiste Franco ‘ fut employé
conjointement avec le Titien, Paul Véronèse et le Tintoret, à décorer la bibliothèque de Saint-Marc, ses ouvrages plurent, selon Vasari?, beaucoup moins que ceux des autres : la manière l sèche de l’école Romaine étant peu faite pour charmer des yeux accoutumés à Péclat et à la richesse des Vénitiens. Si Les | Romains avaient été juges de l’ouvrage, il est à croire que la préférence aurait été précisément contraire, car dans les plus nobles parties de l’art, Baptiste Franco n’a peut-être pas été au-dessous d'aucun des peintres ses rivaux. |
Messieurs, Le principal objet, la fin maitresse de ce discours a été de démontrer la réalité d’une règlé du bon goût, comme 1 il y en a une de la beauté corporelle; j'ai voulu faire voir 5 qu’un goût faux et dépravé est une chose aussi facile à aperce-
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ï voir et à connaître, que n'importe quelle difformité ou laideur ; dans notre figure extérieure, et que cette connaissance dérive 4 de l’uniformité des sentiments des hommes, prise comme ;
| point de départ pour connaître les habitudes constantes de la 4 nature, d’où résulte l’idée d’une beauté parfaite. -
ù 1. Vénitien de naissance, mais stylé à Rome à l’imitation de Michel-Ange, mort en 1580. ; 2, Ed. Milanesi, t. VI, p. 586. ÿ
Si ce que j'ai avancé est vrai, qu’outre cette vérité ou beauté fondée sur les lois uniformes, éternelles et immuables de la nature, et qui par conséquent ne peut éviter d’être une, qu'outre cette vérité, une et immuable, il y a aussi ce que nous avons appelé des vérités apparentes ou secondaires qui résultent des préjugés, des modes, des opinions, des goûts locaux et temporaires ou d’une association accidentelle d'idées; s’il est avoué que ces dernières n’en ont pas moins leur base, quelque étroite qu’elle soit, dans la façon essentielle de notre esprit, il s’ensuit que toutes ces vérités ou beautés méritent et réclament l'attention de l'artiste, à proportion qu elles sont capables de durée, et qu'il leur est accordé d'influence. J'ajoute que, ne devant pas passer leurs justes bornes, il ne faut pas que, dans un goût bien réglé, elles préviennent ou affaiblissent l’action de ces principes généraux qui seuls peuvent donner à l’art sa dignité vraie et durable.
Il dépend certainement de vous d'acquérir cette justesse de goût, si vous écoutez la raison ; c’est d’elle, c’est de la philosophie, que vous recevrez la balance où sont pesées les prétentions diverses dont votre esprit perçoit les causes.
On reproche à cet usage de la philosophie de corrompre la matière du goût ; on objecte qu’elle choque et restreint les élans de l'imagination, et qu’elle engendre cette timidité que trop d'attention à ne pas faire de fautes, à ne rien faire contre la raison, ne peut manquer de produire. Mais crainte n’est pas raison, n’est pas philosophie. Le vrai esprit de la philosophie est, en donnant la connaissance, d’inspirer une mâle confiance et de mettre une fermeté de raison à la place d’une vaine présomption. Un homme de goût véritable est toujours à d’autres égards un homme de jugement ; et les inventions qu’on dédaigne ou qu’on craint de soumettre à l’examen, ont ordinairement, j'en ai peur, plus de rapport aux rêves d’un cerveau malade, qu’à l’enthousiasme d’un génie vrai et bien portant. Dans les plus grands élans de la fantaisie ou de l’imagination, du commencement à la fin, il faut que la raison préside, encore que la réflexion soit le champ où elle exerce Le plus de pouvoir.
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