‹ Reynolds, discours sur la PeintureChapitre 79 sur 302 · En 1508, par le pape Jules II · texte numérisé non relu

En 1508, par le pape Jules II

que je vais marquer sont d’une autre espèce, elles sont l’écueil des artistes distingués par leur promptitude et par leur facilité dans l'invention. C’est sans doute un don magnifique et digne d'envie que de pouvoir faire sur-le-champ le dessin de quelque sujet que ce soit; c’est un talent que tout artiste doit certainement désirer d’avoir ; malheureusement la manière dont il s’acquiert, habitue l'esprit à se contenter des premières pensées qui lui viennent, sans choix ni réflexion. Le jugement, après qu’on l’a longtemps maintenu dans ce rôle d'approbation passive, perd peu à peu la faculté d'agir quand cette action serait nécessaire.

À cause de cela ceux qui ont ce talent doivent jusqu'à un certain point faire tout le contraire de ce qu'ils ont l’habitude, ou du moins changer la tournure de leur esprit. Les grands ouvrages destinés à survivre et à affronter Le jugement de la postérité, ne sont pas le fait de la précipitation. Un temps est nécessaire pour réfléchir et pour délibérer. Je me rappelle qu'étant un jour à Rome à admirer le Gladiateur combattant dans la compagnie d’un éminent sculpteur‘, comme j’exprimais mon admiration pour la composition de l’ensemble et pour le soin rigoureux que l'artiste a pris de conformer chaque muscle au moment précis de l’action représentée, mon compagnon me dit qu’un ouvrage si parfait requérait presque la vie d’un homme. é Si nous portons les yeux autour de nous, nous trouverons je crois que dans un art voisin, la poésie, ce qui est vite fait est vite oublié. Le précepte et l’exemple d’un grand poète sur cette matière est digne d'attention. Métastase”, qui s’est acquis dans toute l’Europe un nom si justement célèbre, commenca Sa carrière par être improvisateur, espèce de poète assez commune en Italie. Il n’y a pas longtemps qu’un de ses amis lui demanda s’il ne croyait pas que l’habitude d'inventer et de réciter des vers impromptu, qu’il avait prise dans sa jeu-

1. Peut-être Wilton, membre de l’Académie de Londres, qui se trouvait à Rome en même temps que l’auteur.

2. Célèbre auteur d’opéras italiens et de toutes sortes de poésies, établi à Vienne, mort en 1782.

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nesse, avait servi à son éducation. [Il répondit qu’au contraire cet exercice lui avait fait le plus grand tort, parce qu'il s'était accoutumé par là à la négligence et à l’incorrection ; plus tard il lui avait fallu se corriger et prendre l'habitude différente de mettre du choix dans ses pensées, et de les exprimer avec précision.

Quelque extraordinaire que cela paraisse, il est pourtant certain que les inventions des peintres improvisateurs (comme on peut les appeler) présentent, malgré leur prétention de ne donner rien que d'eux-mêmes, très peu d'invention originale. Leurs compositions sont en général des lieux communs, sans intérêt, sans caractère, sans expression : pareils à ces discours

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fleuris qu’on entend quelquefois et qui n’apportent aucune

idée nouvelle.

Qu'on n’aille pas croire que je conteste ici l'usage, l’avantage, la nécessité même, d’une facilité d'expression, qui consiste seulement dans la science du dessin. Au contraire, cette aptitude du peintre à dessiner ses inventions, ne saurait être portée trop loin. Une seule chose est à craindre, c’est qu’il en reste là, et qu’il ne prenne plus ensuite la peine de corriger ses inventions sur la nature, ni de regarder pour son instruction d’autres ouvrages que les siens.

Je ne dis pas qu’un peintre qui se recueille pour délibérer de quelque ouvrage, doive tirer d’ailleurs toutes ses idées ; son savoir ne doit pas se borner à dessiner sur-le-champ la figure humaine dans toutes les variétés d’action, il faut encore

qu’il soit en possession de tous les principes de la composi-

tion, et qu'il sache prévoir, en composant, l'effet des masses de orge et d'ombre qui conviennent à la composition. Son esprit est alors tout occupé de l’ensemble. Ce n’est qu’ensuite qu’il passe à la détermination des figures et des attitudes particulières. Ne 1

Voilà le moment que je regarde pour l'artiste comme celui d'ouvrir son portefeuille ou le cahier dans lequel il a mis en réserve toutes les inventions heureuses, toutes les attitudes expressives et extraordinaires qu'il a rencontrées dans le cours de ses études; non seulement pour l'avantage qu’il y a dans

cette provision de matériaux appliquables à ses ouvrages, mais encore pour le fruit qu'il pourra retirer d’une étude plus intime des idées des grands maîtres, qui le mettra à même d'inventer dans le mème style.

Le chancelier Bacon parle avec éloge des provisions que Démosthène et Cicéron avaient faites pour secourir leur invenfion ; et il explique leur méthode par une de ces fines comparaisons qu’on lui connait. Comme ces matières spéciales ne

tiennent pas immédiatément à la peinture, il n’est pas néces- :.:

saire que je cite le passage auquel je fais allusion : j’observerai seulement qu’une telle préparation est en totale opposition avec les idées répandues dans le monde touchant le génie et l'inspiration.

Dans un autre endroit, le même illustre auteur, parlant de ses propres Essais, remarque qu'ils traitent « de ces choses où il s’agit le plus de la vie et du caractère des hommes, dont on apprend beaucoup par l'expérience et peu dans les livres ». Le sujet de ces Essais est donc ce qu’un artiste appellerait invention ; et cependant nous pouvons douter que même le génie de Bacon, quelque grand qu’il ait été, eût jamais pu faire ces observations, si son esprit n'avait pas été dressé et instruit par la lecture des observations des autres. Sans cette lecture, au moins n’aurait-il pas pu dire que ces Pensées. 3 n “étaient PAS

dans les livres. dr Ciné LA 4

Je sais que plusieurs artistes de rs renom Chien RÉ

n'avoir jamais regardé hors d'eux-mêmes, et que même ils 0?

croiraient déroger, s'ils empruntaient de quelque autre peintre. Mais quand on réfléchit à cela et qu’on compare les ouvrages de ces peintres avec ceux des maîtres qui au contraire se sont aidés des inventions d’autrui, on est aisément convaincu du grand avantage de cette dernière méthode. À t #4 Les deux artistes les plus remarquables pour leur prompti- A tude d'invention, ont été Lucas Giordano et Lafage:: l’un en peinture, l’autre en dessin. a he han rare Énbh. 24

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1. Français renommé pour ses dessins, qui sont en grand nombre, mort en

1684. ÿ . ds ; L” s $ F. # sd PRÉ 4

a12 DOUZIÈME DISCOURS

A des talents aussi extraordinaires que ceux-là, on ne peut refuser le nom de génie; mais rappelons-nous que c'était

cette espèce de génie mécanique qui opère sans que l'esprit

y prenne beaucoup de part. Dans toutes leurs œuvres, qui sont (comme on peut s’y attendre) fort nombreuses, c’est en vain qu'on chercherait quelque chose d’original et de frappant. Cependant, suivant les idées répandues au sujet de l'originalité, ils ont autant de droit que personne à ce qu’on les loue de cette qualité, car ils ont pris fort peu des autres; et j'ajouterai que tout artiste qui sait distinguer la perfection de l’insipidité, empruntera encore bien moins d'eux:

Comparons maintenant la pratique de ces peintres et de tous ceux qui leur ressemblent, à celle du plus grand des peintres. Je suppose que tout le monde convient que nul n’a jamais possédé un plus grand pouvoir d'invention, n'a jamais eu moins besoin d’assistance que Raphaël. Cependant, quand il dessinait un de ses plus grands et de ses derniers ouvrages, les Cartons”, il est visible qu'il avait sous les yeux des études

d’après Masaccio. Deux nobles figures de saint Paul qu'il avait

trouvées dans ce maître, sont accommodées dans ces Cartons. L'une a servi pour la Prédication d'Athènes, l’autre pour Elymas frappé d’aveuglement?. Une autre figure de Masaccio, dont la tête appuie sur sa poitrine en fermant les yeux, comme abimée dans ses réflexions, a servi pour l’un des auditeurs de la Prédication de saint Paul. Le plus grand changement que Raphaël ait fait aux deux figures de saint Paul, consiste dans l'addition des mains gauches, qu'on ne voit pas dans l'original. Raphaël gardait ce principe (dont on ne devrait jamais een) de montrer les deux mains de la principale figure, PONS qu'on ne puisse pas demander ce qu’elle fait de celle qu’on ne voit pas. Pour le sacrifice de Lystre, il a pris toute la cérémonie comme on la trouve à peu près dans

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