‹ Reynolds, discours sur la PeintureChapitre 78 sur 302 · PORT EN CE ME · texte numérisé non relu

PORT EN CE ME

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en voyage, se livrât à tous les mouvements que les objets exciteraient naturellement en lui, que de suivre la routine qu'on lui aurait prescrite : car tout ce qu'il fera sans amour contribuera fort peu à son avancement, rien ne pouvant être bien compris, rien ne pouvant être bien fait, si l’esprit l’accueille avec résistance, si la main l’exécute servilement. %

Il est à désirer, il est même nécessaire à la santé de l’esprit, qu'il soit récréé et rafraichi par une variété dans l’étude, et que, dans la route uniforme et ennuyeuse de l'instruction, il soit quelquefois soulagé et même trompé, si l’on peut dire. D'ailleurs il y a dans les esprits tant de constitutions différentes, qu'il ne faut pas espérer de tracer une méthode qui convienne à tous. Il est inutile d'en prescrire à ceux qui n'ont aucun talent; et ceux qui ont du talent ne manqueront pas de se faire

leur méthode à eux- -mêmes : méthode réglée sur leurs dispo-

sitions particulières et sur la connaissance a ils ont de leurs besoins. | L: |

Aussi bien, qu'on ne s’imagine pas que je ile étendre ceci aux commençants. La première partie de la vie du jeune artiste, comme celle des autres écoliers, doit être nécessairement un temps de contrainte. La grammaire et le rudiment, quelque fastidieux qu'ils soient, doivent être sus. Mais ces fondements une fois posés, il faut que cette contrainte cesse. L’habitude une fois prise de copier comme il faut tout modèle qu'on place devant nos yeux, on peut sans crainte je crois s’en remettre au hasard de l’avancement futur du jeune artiste, supposé qu'il travaille d'une part, et que de l’autre ses efforts soient orientés sagement.

Un amour de son art, un désir die d'atteindre à la perfection, feront plus que suppléer : à la méthode absente. En le laissant ainsi à lui-même, j'avoue qu'il pourra se laisser entrainer

à quelque entreprise au-dessus de ses forces ; mais l'essai qu'il en fera aura du moins cet avantage, quil apprendra à connaître ce qui lui manque ; et cette découverte seule est un profit très clair. Je n'y vois d'inconvénient possible que le découragement. Mais le découragement n’est pas un mal

pire que la lenteur de progrès qui résulte de tâches trop faciles à remplir.

Quelque avantage que présente la méthode pour l’expédition des affaires (et je suis bien d'avis qu’elle en a), j'ai peu de confiance dans son pouvoir quand il s’agit d'atteindre la perfection de quelque art. En effet j'ai toujours fortement soupconné que cet amour de la méthode, dont quelques-uns font tant d'affaire, n’est en réalité au fond qu’un certain dégoût de l'effort. Elle tient à un défaut de l'énergie nécessaire pour nous mettre immédiatement à l’œuvre ; on se paie du besoin de méthode pour s’excuser de ne rien faire. J’ai connu des artistes de qui on peut bien dire qu'ils ont passé leur vie, ou le plus précieux de leur vie, à faire des plans d’études, sans commencer jamais. [ls étaient résolus de passer à la pratique à cette époque ou à cette autre, quand un certain moment serait arrivé, quand les circonstances seraient favorables, quand ils se trouveraient en un certain endroit mieux approprié pour

‘étude. On voit des hommes ainsi faits partir avec la sincère et ferme résolution de. travailler avec ardeur quand ils seront arrivés à la fin de leur voyage. Mais le même manque d’entrainement, provenant de la même cause qui chez eux leur faisait différer le travail jusqu’à ce qu'ils en eussent trouvé le plan, se fait sentir encore en Italie ; de sorte qu'ils reviennent au logis sans avoir fait presque aucun progrès.

Dans la pratique des arts ainsi que dans la morale, il faut se surveiller soi-même avec une extrême vigilance. Une fausse apparence de zèle, qui nous dérobe notre ‘indolence, risque d’endormir tout soupçon de l’oisiveté où nous laissons mourir nos forces. Des préparations infinies, un tracas

d'enquêtes et de recherches, ou dans un autre genre une

application mécanique à copier, ne sont souvent que la couverture d’un SRE qui redoute le travail véritable, le travail de la pensée. Ve |

Telles sont les raisons pour lesquelles j'ai refusé d'indiquer aux jeunes peintres quelque règlement d'étude que ce soit pour leur voyage en Italie. Je m’en suis remis à leur propre sagesse, une sagesse qui ne manquera pas de s’accroître par

une application soutenue, si l'amour de leur profession la dirige en même temps qu’une déférence à l’égard des modèles reconnus, Quant aux applications de ces maximes générales, je présenterai ici différentes observations que j'ai faites en réfléchissant sur les notions erronées ou sur les habitudes vicieuses qui, dans plusieurs artistes nés pour l'avancement de l'art, ont contrarié la perfection.

Les idées fausses et les mauvaises habitudes ont fait bien pus de mal aux élèves, et j'ajoute aux professeurs mêmes, qu'aucun défaut dans les méthodes.

Du penchant à la paresse ou de quelque fausse notion vient cette disposition de l’esprit qui porte à s'appuyer toujours sur les autres. Les élèves ainsi disposés ne cessent de parler des prodigieux progrès qu’ils feraient s’ils avaient seulement l'avantage de recevoir les leçons d’un certain maître. Le soin qu'il leur incombe de prendre d'eux-mêmes, ils voudraient le rejeter sur lui. Or il faut bien qu'ils sachent que, le rudiment passé, ce qu'on peut nous enseigner de notre art est peu de chose. Le maître le plus habile ne peut guère faire autre chose que de mettre entre les mains de l’élève le bout du fil qui doit le conduire.

Il est vrai qu’on peut nous indiquer le bien et le mal des ouvrages de nos prédécesseurs, on peut expliquer les principes sur lesquels ils ont travaillé, enfin on peut dérouler devant nos yeux les grands modèles laissés par les anciens ;

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mais c’est en vain qu’on dresse le festin le plus somptueux, si les hôtes ne prennent pas la peine de se servir. sa

L'Académie elle-même, où se rencontrent tous les moyens 7! nécessaires à l’étude, risque à cause de cela même et parce qu'on n’y laisse aucun obstacle à vaincre pour s'instruire, ë d’inspirer le relâchement. Il n’est pas rare de voir de jeunes artistes contrariés par toutes sortes d'obstacles, prendre de telles forces dans le combat qu’ils mènent pour s’en affranchir, qu'ils priment leurs compétiteurs, pourvus et comblés de tous les moyens d'apprendre. Quelquefois aussi les espérances qu’ils donnent pour en avoir tant fait avec si peu de moyens, leur e ont valu des protecteurs qui les ont mis au centre de toutes 4

les commodités d'étude ; à partir de ce moment leur zèle s’est ralenti, et d’autres ont repris l'avantage.

Des hommes ainsi faits ressemblent à ces animaux qui ne mangent que lorsqu'il y a peu de fourrage, qui l’arrachent avec peine au travers d’un râtelier, et qui refusent d’y toucher quand on le leur offre en abondance et avec facilité.

Peut-être un effet de ce genre vient-il aussi de ce que les facultés défaillent devant l’abondance des matières, comme il arrive qu’un voyageur désespère d’arriver à la fin de son voyage, quand toute l’étendue de la route qu’il lui faut parcourir est déployée devant lui.

Parmi les qualités morales que l'élève a le devoir d’entretenir avant tout, il faut compter une juste confiance en lui-même, ou plutôt dans les CAGE de l’application constante qu’il est résolu d'exercer.

Lorsque, sur la recommandation de Bramante, l’architecte du Pape, Raphaël fut choisi‘ pour orner le Vatican de ses ouvrages, il n’avait encore rien fait qui marquât une grande supériorité sur ses contemporains. De plus il était encore très jeune; ce qui n’empêcha pas qu'il eut sous sa direction les artistes Les plus considérables du temps : et on sait de quelle sorte ils étaient. Un moindre esprit aurait certainement fléchi sous un pareil fardeau ; et si l’on en jugeait d’après le caractère doux et paisible qu'on attribue à Raphaël, on serait porté à croire que ce fut son cas; mais au contraire ses forces semblèrent grandir à proportion qu'il en avait besoin, et il n’est pas déraisonnable de croire que c'est grâce au hasard qui tout à coup le plaça dans un rang si haut, que furent accomplis les chefs-d'œuvre dont il étonna le monde.

Mais les erreurs sur lesquelles j'ai dessein d’attirer surtout votre attention, ne sont pas celles que commettent les hommes dénués de mérite ; il s’agit des méprises où tombent les hommes de talent, en estimant au-dessus de sa valeur quelque beauté réelle quoique subordonnée. Les erreurs dont je viens de parler sont celles des esprits paresseux et timides; celles

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