‹ Rhétorique franc̜aise, composée pour l'instruction de la jeunesseChapitre 3 sur 40 · MMM · texte numérisé non relu

MMM

6 RHÉTORIQUB

VOS (tescendans* Que de choses renfermées dans ces deux mots !

La pensée est délicate, lorsque l'ob^ jet qu'elle représente ne se peint qu'en partie y de manière pourtant que le reste puisse être afs^ément deviné. Le sens de cette espèce de pensée n'est ni bien visible , ni bien marqué. Il semble que l'écrivain l'a caché à demi > afin que le lecteur le cherche et le devine; ou du-moins, il le laisse seulement entrevoir , pour lui donner le plaisir de le découvru* toutà-faît.

Les empereurs romains prenaient le nom de père de la patrie dès qu'ils montaient sûr le trône. Trajan, parvenu à l'empire , refusa pendant long-twaips ce titre y et ne le prit que quand il crut I avoir mérité. Pline, son panégyriste, lui dit h ce sujet : Fous êtes le seul à- qui il soit permis d'étt^e le père de la patrie avant de le devenir. Cette pensée est très-délicate : elle laisse plus de choses à entendre qu'elle n'en dit ; savoir , que Trajanétait en effet, et dans le cœur de ses sujets, le père de la patrie avant qu'il en portât le nom^^

Boileau ne loue pas moins finement Louis XIV. On en jugera par ces vers d'une épitre à ce monarque :

Je D^ose de mes -vers vanler ici le prix.

Toatefois si quelqu'un ^^ ^^^^ faibles écrits Des aua iDjorieia peut i^yiter Toutrage,

Peut-être pour ts^gloû*e aura-t*il son usage. Et, comme tes exploits étonnant tes lecteurs, Seront à peine crus sur la foi des «uieors, - Si quelqn^esprit malin les vent traiter de fables , On dira quelque jour, pour lesc rendre croyatjes : Boileaii, qui dans ses y ers plein de sincérité 5 7adis à tout son siècle a dit la vérité, Qui mit à tout blâmer son étude et sa gloire , A pointait de ce roi parlé, comme Tbistoire.

Tout ce morcieau est pensé et rendu avec la plus grande délicatesse. En voici un autre qui ne lui est certainement point inférieur. Le poète , dans une ^pîire sur la vie cha/mpétre, feint qu'à son retour de la campagne , un de ses amis lui parle des victoires du roi":

Dieu sait comme \es Vers cbez tous s'en vont couler, Dit d^ abord nn aHii qui yeut me cajoler, Et dans ce temps guorier et fécond en Achilles, Croit que Ton fait les^vers conune Von prend les villes. Hais moi, dont le génie est mort en ce mpiuent, * Je ne sais que répondre a ce Vain compliment: Et jostenaent confus de mon peu d'abondance, Je me fais un cbagrin du bonbeur de la France.

Cette louange est si bien assaisonnée , qu'il semble que ce n'en est pas une.

Quelle finesse 9 quelle délicatesse dans cet air d'humeur qu'affecte le poète dans ce refus simulé de faire l'éloge du roi , lors même qu il le loue si bien ! C'est le comble de 1 art, ^

Ne craimons point ici de multiplier les exemptes. Vpyez ces beaux vers de Racine dans son idylle sur la phix. La dernière pensée est pleine de délicatesse. *

8 BBéTOBIQUB

Qu^il règne , c« béret , quUI triompbe toujoftr*]^ Qa*«Tee hà loit toujourt la pitix o« la victcmref Que le court de aea «ne dvre autant que le cours

B« ]« Seine et de la Loire.

Qil4l t4gne^ cie li^ro», qu'il triooiflie' toujours f

Qwïï ▼m'euiant que fa gloire.

Ce qiaatf ftiû Se mademoiselle Scûderi, sur le goût du grand Condé pour la culture des Oettrs » est aussi frès-délieat :

ËB voyant ces pei^eU qu-un illustre gperrier Arrose dé la main qui gagna d^s batailles, 3otiviens-toi qtfAp<AUin bàtiésait dei mu#iUe#/ £t ne t'éiouMe point .que iCars «oit jairdinièr.

If

Outre la délicates&e .qui s6 trouve dans les pensées , il y en a une autre oui est dans les sentimens , et k laquelle le cœur a plus de part que Tesprit* Voici un sentiment très-délicat , que Racine^ dans sa tragédie de Béréhic^^ donne à Titus y émjpei^eur de Rome , parlant de cette reine • de Palestine , qu'il devait épènser \

Depuis èinq ans entiers, chaque jour je la vois, £t crois toujours la toir pout la premiàrè fois.

: D^nà la v^ tragédie d^Hm^ace par* Cornet /i!6 3. Siibine,' native d'Albe, et femme dUii» "citoyen ^ de Rome , voit la guerre aUiiméê entl^e ces deux villes. Ces sentimens » que: lui prête le ppëtç, n*ont pas moins^ de délicatesse que de vérité :

Âlbé, où j'àl coroÂlèntié de respirer le jour, Albe, mon cher pays et mon premier amour,

FRANÇAIâB. A

Lorsqu'entre nous et tdi je toUIa guerre omerte, Je^ crains notre victoire autant que notre perte. Bome , !ii tu te plains que c'est là- te tra&ir j Fais-toi des ennemis que je puisse haïr.

La pensée est naïve , qudnd Tobjet qu'elle représéote ê'offre à Tesprit sans que celui-ci paraisse l'avoir cherchée.

Elle consiste , dit le P. Bouhours ( * ) , dans je ne sais quel air simple et ingénu , mais spirituel et . raisonnable » tel qu'est celui d un villageois de bon sens, on d'un enfant qui a de i esprit. En voici un exempie dans ce quatrain de Gombaud:

Colas est mort de maladie :

Tu veui que )^en pleure le sort.

Hé1a«! que vosix-tu que j'en die?

Colas vivait, Colas est- mort.

Telle est encore la pensée de cette épitaphe, faîte par Searrott:

Cingtt qui fut d^e belle taille j

Qui savait danser et c&antef,

Faisait des vers vaille que vaiUe,

Et les savait bien réciter.

Sa race avait quelqu'autiqùaiile ,

£t pouvait des Kévos^ compter.

Même il aui*ait donné babille ,

S'il en avait voulu tâter. , '

Il parlait fort bien de la guerre ^ V<

Des cieux , du globe de la terré ,< *^

Du. droit civil , du dl^it canon y

£t connaissait a^sez les choses

Par leurs effets et par leurs causesr

Était- il bonnéte homme ? OH-! no». " • '

(**■) Mani€*re de bien peh^r, rt.<^î)iâl:

xJbM.

tO RHÉTOniQDB

Il y a cependant une certaine finesse dans la pensée dé cette épîtaphe , et surtout dans celle du quatrain : mais c'est une finesse qui n'exclut point la naïveté.

Voici une petite pièce de vers qui finît par un trait vraiment naïf :

Un Tieil ivrogne, ayant trop bu d^uo coup , Même de deux, tomba coiitip une borne.

Le choc fut rude : il resta sur le coup , ' Presqu^assommé, Toeil Lagard et l'air morne. Un savetier, de près le regardant , T&tait son pouls, et lui tirant la manche :

Las! ce que c^est que de nous cependant j Yoiià Tétat où je serai dimanche.

Il ne faut pas confondre la pensée naïve avec la pensée naturelle. Celle-ci représente toujours un objet qui s'est trouvé dans le fond du sujet qu^on traite.

Elle est née, pour ainsi dire, du sujet même , parce qu'elle s'y rapporte entièrement et directement. Il semble au lecteur qu'il l'avait dans la tête avant de la lire , et que par conséquent elle n'a exigé auculi effort de la part de l'écrivain. Mais, quoiqu'efle fût dans le sujet, il n'a pas été bien facile à celui-ci de Vy voir et de l'en tirer. Toute pensée naïve est naturelle: mais toute pensée naturelle n'est pas naïve , parce que le naturel peut avoir quelque chose dé grand, de sublime; au lieu que le naïf a toujours quelque chose de petit ou de moins .élevé.

Ferrés';, citoyen romain ^ exerçant en

FftANÇAISE« 11

^iciie la" prétare, charge qui consistait à rendre la justice , voulait ^s*approprier les' colosse^i de Cérès et de Triptolème.

Mais il ne put les faire emporter à cause de leur énorme pesanteur. Cicéron, dans une de' ses oraison^ contre ce concussionnaire , dit de ces statues : Leur beauté tes mit en^danger d'être prises ; leur grandeur les sauva: Yoilà une pensée naturelle , tirée du fond de la chose , qui n'a absolument rien d'étranger au sujet, et qui parait n'avoir rien coûté à Vorateur. Celle-ci de Mainardj sur la mort d'un enfant, ne l'est pas moins.

Oo doit regretter sa mort,

Mais sans accuser le sort

De cruauté ni d'envîe. "

lie siècle est si vicieux ,

Passant, qu'une courte TÎe

Est une faveur des eieux.

Voyez encore celle-ci du même auteur, sur un père alQigé de la mort de sa fille. Le père s'adresse au ciel :

Hàtc ma fin que ta rigueur diffère ; Je hais te monde et n'y pii^tends plus rien.

Sur moi» tombeau ma fille devrait faire Ce que je fais maintenant sur \e sien.

Les pensées qui portent en elles-mêmes de l'agrément, n ont pas besoin d'être ornées par l'expression. Elles doivent être rendues telles qu'elles se présentant à l'esprit de î'écrivaîn. Les mots sonores et briilans affaibliraient souvent une pen-

19 RflilTOBIQUE

sée forte. Si yous. ajoutez ^k une pensée hardie, des >?^pressions Qiaghifiques . et {Mo^peuses, VOU& la rendrez, outrée.^ Si .vi^us embelliriez une pensée Qaïye, une pensée vive, l'une et Tautrè cesseront de r^tre. Mon tmii nest plix$,, et ie vis eneorel voilà une pei)^ vive. Si vous dit^s:. Moîh ami est descendu dans le sombre ^pirt, des i(Âortsf et je jouis encore, de la\lufp^ière! elle sera traînante; elle aura perdu ^oute sa vivacité.

Pensées M J a oLes pçnsées qui n'ont par elles-

'i'iT^' P" H>ê«i6S d'autre mérite que celui de la vé-

1 expression. ; — v,- ~ ■ ■ *

ri té. Ces sortes de pensées se présentent en foule à tout homme d un sens droit , et naissent sans effort du sujet que traite l'écrivain. Elles sont simples, cojoamunes, et souvent triviales* Il faut nécessairement les revêtir des ornemens de l'expression, pour leur donner un certain air de nouveauté y de grandeur, de m)blesse, ou un ayitre agrément quelcon-' que. Si i'ècravain sacré avaii dit siiùplemeut du conquérant le plus renommé qui ait jamais existé , du grand Alexandre : Il fut le maître de la terre; eette pensée n'aurait par elle-même rien de fort ni d'éclatant. IVJiais il dite la terre se tut en sa présence; et cette expression donne à la pens^ 4ç 1^' vivacité , d<ç l'énergie et de la g;randeur. Èi Slallust^ avait dit siip^plement de ce Jf tVArte/(i^te ,• qui disputa pendant tiçente ans Pompire

FHAKCAISB» l3

de I!Asie aux Romaios : /( avait une g^rande tailU^ ia pensée aurait été commune. Mais >en disant <[ue ce capitaine était armé d'une grande taille^ il la rend noble et^ hardie*

Rien de plus vrai , de plus juste , mais en -même -temps de plus simple et de plus commun que cette pensée : La mort n*épargne personne. Voyez comme Ho*race la relève , et la rend , en quelque façon , neuve. La mort, dit-il , renverse égaUfnen€ les palais^ des rois et , les ca* banes des pauvres. Une autre pensée vraie, mais commune, et tout- à -^ fait dénuée d'agrémens, est celle-ci : le chag/rin n6 dikre p€^ toujours^ Notre La Fontaine lui doiine de l'élévation et de l'éclat, en la présentant sous cette image charmante : .

Sur les ailes àvL temps ]a tristesse s^enrole.

/U ne me reste à faire qu'une courte , mais a^sez importante observatipn , conternant les pensées: c'est que le fond en est presque toujours te méine dans tous tes écrivains q^i traitent le même sujet.

La seule manière de les rendre met une distapce infinie entre ks hops et les maa> vais. Uipi^olyte, dans la Pàèdre de. Pradon, dit à A^rici^: ' V

Depuis que je vous vois, j'abandonne la cbaise :

Elle fit autrefois mé'i plaisirs. lei pi us doux^

£t qUAQd j'y yai^.) <^e n^est qp,B pour peoser à vous.

l4 RHÉTORIQUE

Voici comme Racine exprime ces mêmes pensées et ces mêmes sentimens :

Mon arc, mes javelots V mon cbar, tout mUmportune j Je ne me souviens plus des leçons de Neptune. Mes seuls gémissemeiis fout retentir les bois , £t mes coursiers oisifs ont oublié ma voix.

A la seule lecture de ces vers, on jugera sans peine que Racine avait bien raison de dire : Je ne pense pas mieuà^ que Pradon et Coras; mais j'écris mieusD qu*eux.

Du Style en général.

Les anciens appelaient style ^ raiguille dont on se servait pour graver les lettres sur les écorces d*arbre , ou sur des tablettes enduites' de cire. £lle était pointue par un bout et aplatie par l'autre, pour qu'on pût effacer quand oa le voulait. Ce mot signifie aujourd'hui la manière dont nous rendons nos pensées. "* Style coupé, Lc stylc cu général , ou, si l'on veut, ^rfôSique. considéré dans sa forme, peut être coupé ou périodique. II est coupé j lorsque les phrases ne peuvent point se diviser en plusieurs parties. Telles sont celles-ci de Bossuet, dans son Discours de l'Histoire universelle. -

« L'o.rgueil de Démétrius souleva le » peuple. Toute la Syrie était en feu.

FRANÇAISE. l5

» Jonathàs sut profiter de la conjonc- » ture. Il renouTela Talliance avec les Romains » • Le style 'cesserait ici d'être coupé , si de ces quatre phrases on en faisait une seule ; par exemple celle-ci :

L'orgueil de Démétrius souleva le peuple; et tandis que toute la Syrie était en feu, Jonathàs, qui sut profiter de la conjoncture, renouvela Falliance avec les Borna ins.

Le style périodique est composé d'un enchaînement de périodes travaillées avec art. La période est une phrase qui a plusieurs parties distinguées, mais dépendantes les unes des autres , et tellement liées entre elles , que le sens demeure toujours suspendu jusqu'à la fin.

Chacune de 'ces parties , prise séparément , se nomme membre. Quelquefois les membres d'une période sont composés d'autres parties qu'on appelle mcises. II y a des périodes de cieux , de trois y et de quatre membres. Eu voici des exemples :

Si la loi du Seigneur tous toudiç ^

Si 1« measonge vous fait peur y

Si la pitié dans votre cœur

Règne aussi bien qu^en votre bouche.

{ Premier membre , qui renferme trois incises, et dont le sens, quoique marqué , n'eët pas complet , laissant quelque chose à désirer ) :

taxiez, âU des hommes ^ pourquoi

l6 BHéTORIQUB

Faut-U qu^une haine farouche Préside aux jugemens que tous lancez sur moi ?

( Second membre , qui présente le sens complet. ) Faites la même application aux exemples suirans :

« S'il y a uqe occasion au monde où » Tâme pleine d'elle-même soit en dan- » ger d'oublier son Dieu ( prem^ter m^m.- » bré ) , c'est dans ces postes éclatans où » un homine » par la sagesse dé sa con-* i duite , par la grandeur de son courage , » par le nombre de ses soldats , devient p comme le Dieu des autres hommes » ( second msm,bre ) , et rempli de gloire, » en lui-même , remplît tout le reste du » monde d'admiration , d'amour ou de » frayeur ( troisième msm,bre ) » . Mascaron, Orais. fun. de Turenne,

a Soit qu'il fallût préparer les affaires » ou les décider, chercher la yictoira » avec ardeur, ou l'attendre avec pa- ». tience {prem^ier membre ) ; soit qu'il » fallût prévenir les desseins 4^ enne- » mis par la hardiesse, ou dissiper les » craintes et les jalousies des alUés par » la prudence ( second m>em>bre ) ; soit » qui! fallût se modérer daiiâ la pros- » pèrité, ou se soutenir daps les mal- » heurs de la guerre {troisième membre) :

» son âme fut toujours égale» {quuf^ième membre ) . Flécliicr , Grata. fUn. de^ Turenne.

FRAIfÇA.IflB« 17

^ Ces péri(Mles à quatre membres se nomment aussi ca/rréM*

Il y a /encore des pàriodos à cinq meiù> bres y dont Tusage cependant ne doit pas être bien fréquent» k cause de rimpa*^ iience qu'a fe lecteur ou l'auditeur de ▼mr le sens terminé. Voici une période de cette espèce » tirée de la réponse de Buffon au discours de La Coridafnincs .fe jour de sa réception à l'Académie française :

c Avoir p^couru Tun et l'autre hé* misphère, traversé les continens et les mers y surmonté les sommets sourcilleux de ces montagnes embrasées »

où des glaces étemelles bravent égale* ment et les feux souterrains et les feux dp midi {premier membre); s'être livré à la pente précipitée de ces cataractes écornantes» dont les eaux suspendues semblent moins rouler sur la terre que descendre des nues {second msm,bre); avoir pénétré dans ces vastes déserts , dans ces solitudes immenses , où Ton trouve à peine quelques vestiges de l'homme, 0*1 la rtature, accoutumée au plus profond silence , dut être étonnée de s'entendre interroger pour la première fois ^ ( troisième m>embr^ ) ; avoir plus' fait , en un mot , par le seul motif de la gloire dés lettres , que l'on ne fit jamais par la soif de l'or (^uatrièm>e membre) : voilà ce que connaît

l8 RHÉTORIQtJ£

j» de fous l'Europe, et ce que dira la » postérité {cinquième membre) ».

Le nombre , c'est-à-dire celte harmo-.

nie qui résulte de l'heureux choix et de l'arrangement des expressions , fait toute la beauté de la période. Cette cadence nombreuse doit accompagner les chutes de chaque incise et de chaque membre , et se faire sentir surtout à celle du dernier. La période doit aussi présenter à l'esprit une suite d'idées enchaînées sans la moindre contrainte , qui enchérissent les unes sur les autres , et qui , dans leur marche soutenue , dans leurs gradations^ tendent tdlutes à la chute commune et finale. Il faut en bannir avec soin les mots qui riment ensemble , éviter de même la rencontre des voyelles qui , en se heurtant, peuvent former un son désagréable ; car, comme le dit BoiteaUj*

La plus noble pensée Ne p!att point à l'esprit , si Toreille est blessée (*} .

,La période ne sera ni trop courte , ni trop longue. Si elle était trop courte, elle n'aurait point assez de consistance pour être embellie des grâces de l'harmonie.

Si elle était trop longue, elle manquerait de mouvement , et fatiguerait l'attention du lecteur. Un des plus beaux modèles à suivre pour la coupe des périodes,

(*) Art poct. , ch. L ~

FRANÇAISE. Ig

est FUchier. Voyez comme celle-ci est harmonieuse :

« Mais rien n'était si formidable que » de voir toute l'Allemagne « ce grand » et vaste corps , composé de tant de 9 peuples et de nations différentes, dé~ 9 ployer tous ses étendards, et marcher B vers nos frontières pour nous accabler » par la force , après nous avoir effrayés » par la multitude ».

On voit que les chutes ou cadences de chaque incise et de chaque membre t sont bien marquées par les mots formidable, Allemagne s vaste corps, différentes, étendards, frontières, multitude.

Ici , les idées paraissent s^étendre pour avoir plus de grâce. Vous allez les voir»

dans la phrase qui suit , se serrer et se presser pour avoir plus de force :

« Il fallait opposer à tant d'eîmemis » un homme d un courage ferme et as* 9 sure , d'une capacité étendue , d'une 9 expérience consommée; qui soutint la 9 réputation , et qui ménageât les forces 9 du royaume; qui n'oubliât rien d'utile 9 ni de nécessaire ; qui ne fit rien de su- 9 perflu ; qui sût , selon les occasions , 9 profiter de ses avantages ou se relever 9 de ses pertes; qui filt tantôt le bou- 9 clier, tantôt l'épée de son pays; capa- 9«ble d'exécuter les ordres quil aurait 9 reçus-) et de prendre conseil de lui- 9 même dans les r.6ncontre$ » .

!■ \à Tl I t.M..

20 ^ RHÉTOBIQIÎJÉ

On sent la • différence de l'harmonie dans ces deux périodes. Dans celle-ci , elle est forte, vive, rapide; daïis l'autre, elle est douce, mais en -même -temps majestueuse. C'est à cette variété cfue l'écrivain doit s'attacher , pour se faire lire avec un plaisir et un intérêt qui se soutiennent jusqu'à la fin.

Le style périodique a plus de noblesse, d'harmonie et de dignité que le style coupé. Celui-ci est plus léger, plus vif, plus brillant. Ni l'un ni l'autre ne doivent être exclus d'aucun sujet. H faut ilftéme les employer tour-à-tour, potîr répandre de la variété dans un ouvrage.

Cependant on peut dire en général que te style périodique convient mieux auit sujets nobles et séii^èux , et le style coupé aux sujets agi^éables et badins.

On peut conclure de ces notions préliminaires sur les pensées et le style ea général , qu'il faut bien prendre garde , quaigid les pensées ont en elles-mêmes des agrémens, à ne pas les en dépouiller par le mauvais emploi des expressions; et que , quand elles n^en ont pas , il faut s'appliquer à leur en donner par l'expression même. Il est essentiel .pour cela de savoir, i.* quelles doivent 'être les quatïté^ du style; 2.® qu'est-ce que le style figuri; S.** quelles en sont les différentes espèces. C'est ainsi que l'on Connaîtra les tours , les ornemens , le»

P'EANÇAISB. 21

richesses variées que bous fournît DOtre langue , et que l'on apprendra en*mémetemps l'art de les employer , en fixant son attention sur l'usage qu'en ont fait les bons écrivains.

tlHAPITRE PREMIEH. ' Des QtmliUB du Style.

A^uEi.QUB sujet que Ton Irake» cri guette que »oit la f(Hrme du st jle que Ton oib^ ploie , on ne doit jamais oublier que t^ principie et le fondement de l'art d'écri»

est , suivant Horaae , \e bon sens , c'estrà-dire, ce jugement droit, celle raison sage qui retient toujours dans de justes bornes l'esprit le plus vif et le plus brillant, l'imagination la plus féconde et la plus impétueuse. BoiieaUj qui a senti toute la vérité de ce précepte , a dit après le poète latin :

Aimez donc la raison. Que toujours vos écrits Empi'unteiil d'elle seule, et leur lustre et leur prix (*).

-Les qualités, ou agrémens du style,

auxquêUeis il faut principalement s'atta-

•cher, sont la olarté et la eouveatance:

toutes les autres sont comprises dans ces

..Il ■ III .11. ■- i L PI I. ■ I II II I I <

{^y.Art poét. 5 ch. h

S8 RHiTOBI^UB

deux là. Je vais les faire connaître , et je dirai ensuite un mot des défauts qui leur sont opposés.

ARTICLE I«

De la Clarté du StyU.

é'Sw*^wr ^* lumière du soleil frappe nos yeux ^ dan» sans quo nous y fassions attention : telle "'^*' doit être, suivant la pensée de Quintilien {\) , la lumière qui brille dans un ouvrage d'esprit. Un écrivain ne pense , ne parle que pour les autres. Son pre^ mier devoir est donc de parler d'une ma* nière à se faire entendre , d'une manière même à ne pouvoir n'être pas entendu.

Une pensée a besoin d'être .présentée dans tout son jour , pour être bien saisie du lecteur. Pourquoi affecteriez - vous de l'envelopper et de ne la présenter qu'à demi? Croiriez-vous par là montrer de la finesse , de la profondeur » de l'esprit?

Quelle erreur ! L'esprit n'a consisté ni ne consistera jamais dans une manière de s'exprimer entortillée , mystérieuse et presque énigmatique. "^

Ce que j^appelle esprit, c^est la vive peiolure Ues naïves beautés qu^ëtale la nature., Qui fait que dVn coup-d^œil le lecteur aperçoit - Uu objet tout entier et tel qu^il le conçoit (a).

(i) Delust., 1. 8, c. 3.

(a) Pope , Essai sur la Critique , trad. par Fabbc du Resnel.

Voilà le bon esprit , l'esprit vrai , l'esprit seul agréable » qui fait le mérite d'un ouvrage , la gloire d'un écrivain » et le charme du lecteur. Oui , il faut qu'à la première lecture » avec une médiocre attention , sans gêne et sans étude , on trouve un sens net et développé. Si l'on est obligé de le chercher , le* style manqua de clarté , et par-là même est vicieux.

Il est donc du devoir de l'écrivain,* de donner à ses pensées toute l'explication et toute la clarté qu'il faut, pour que ses lecteurs les comprennent parfaitement. S'il doit, suivant le précepte d'/foriwîe, tâcher d'être court , c est sans rien omettre de ce qui est essentiel et nécessaire. Mais , en fuyant toute brièveté obscure , jl prendra bien garde ^ enmême-temps , de ne pas tomber dans l'excès contraire , la prolixité. On évite ce défaut, en passant sous silence tout ce qui est superflu , c'est-à-dire , tout ce qui peut être aisément entendu sans être exprimé.

Four être clair dans votre style, ne Moyens dites ni plus ni moins qu'il ne faut; et dL»*" pour parvenir à ce point , plus difficile *°** *^^^^' H plus délicat qu'on ne pense , concevez bien votre idée, saisissez-la toute entière, einbrassez-la dans toute son étendue : il est impossible que vous ne la rendiez de même « sans rester au-dessous , sans aller

34 RHiTORIQVE

au-delà. Quand Timage que nous nous formons d'un objet est claîre et lumineuse dans notre esprit , elle doit nécessairement se montrer telle aux yeux du lecteur. Réfléchir long-temps sur son sujet, le posséder pleinement; arranger toutes ses pensées avec ordre , et les enchaîner si bien qu'elles paraissent naître sans effort les unes des autres; voilà le vrai moyen de mettre tout -à -la -fois de Tensemble et de la clarté dans son style.

Avant doDc que dVcrire, apprenez à penser.

Selon que nqtre idée est plus on moins obscure^ 'L'expression la ftiiit ou moins n«tte ou plus pure. Ce que Ton conçoit bien s^ énonce clairement, £t les mots pour le dire arrivent aisément (*).

Observez aussi à la lettre ce précepte si spge que donne La Bruyère, Tout écrivain , dit-il , pour écrire nettement , doit se mettre à la place de ses lecteurs , examiner son propre ouvrage comme quelque chose qui lui est nouveau , qu'il lit pour la première fois , où il n'a nulle part , et que l'auteur aurait soumis à sa critique; et se persuader ensuite qu'on n'est pas entendu seulement à cause que l'on s'entend soi-même , mais parce qu'on est en effet intdlh'gible.

Un moyen encore infaillible d'écrire avec clarté , c'est de placer les mots

' « ' I I I I ■ ■ I II I II I I I II II m iim^^^-^^immÊm*

(*) Boihau, , Art poét.^ èh. I.

rBÀNCAlSC. s5

dans le discours , suivant les régies de la syntaxe. Rien de plus juste qûedes'assujétir aux lois de la langue qu'on parle; lois fondées sur une dialectique très-^fine et très-solide, sur cette logique naturelle»

avec laquelle naissent tous les hommes bien organisés; lois qui accoutument l'esprit à une marche toujours droite et toujours ferme , dans les diverses routes qu'il peut se frayer. Un écrivain , correct dans son style, est /Ordinairement exact dans les choses , et s'expri6e toujours d'une manière si claire et si intelligible , que rien de ce qu*il veut dire n'échappe à la vue des esprits les moins pénétrans. La ^ plupart des fautes de langage , dit FoUairc, \ sont au fond des défauts de justesse.

Qu'on ne dise point que la grammaire nuit aux élans du génie , aux grâces de l'imagination , à la chaleur du sentiment.

Il est constant qu'un habile écrivain peut, sans cesser d'être correct , embellir le discours de tous les ornemens dont il est suséeptible. Les idées les' plus profondes, les plus brillantes , les plus sublimes, se , ^montrent sous sa plume , avec toute leur force , tout leur éclat , toute leur gran-' deur, sans que les règles de la langue soient violées. Si cette vérité pouvait être contestée, il serait assurément bien facile de citer en preuves une infinité d'exemples tirés de nos meilleurs écrivains. Tout homme qui les a lus aveo^quelque atten-

26 BHiTOHIQVE

tion» a dû. voir, qoa-seulement que leurs plusr beaux morceaus^ sont précisément ceux où les lois grammaticales sont observées avec la plus grande exactitude ; mais encore qu'il y en a bien d'autres auxquels il ne manque , pour être vraiment beaux» que^Tarrangement des mots et des phrases , selon ces mêmes lois. Ne reprochons donc point trop de sévérité hBoileaUs lorsqu'il dit :

Sans la laogue , en un mot, Tauleur le plus divin , Est toujours, quoi qu^il fasse, un méchant écrivain (*].

^ Convenons cependant avec les grammairiens, même les plus rigides, qu'il est des circonstances où le génie , l'imagination et le sentiment ne doivent point s'attacher en esclaves serviles à certaines lois de la grammaire. Bien plus , elle autorise elle-même là violation de ces règles, comme on le verra dans l'article du gallicisme et des figures de construction ; et dès-lors ces fautes cessent d'être des fautes. S'il est quelquefois permis d'en faire de réelles, elles ne doivent nuire, en aucune manière, à la clarté du discours; elles doivent être légères ^ et de plus, rachetées par des. beautés, saillantes. En voici un exemple, qui s'offre à ma mémoire: ce

(*) Art Poct. 5 cîi. I.,

FRAlfÇAXSB. 2J

sont ces quatre vers oh Brébeuf embellit l'idée de Lucain sur Técriture.

Cest de lui que nous Tient cet art ingénieux De peindre ta parole et de parler aux jeux .

£t par des traits divers de figures tracées , Donner de la couleur et du corps aux pensées.

Oq a remarqué que les règles exactes de la langue ne sont point observées dans le dernier vers. Il aurait fallu dire, ds donner A Voilà une faute légère » qui doit disparaître à la faveur de la beauté de la pensée.

ARTICLE IL De fa Convenance du Style.

L'assortiment du style aux idées qu'on Anoriimeat eiqprime , et au sujet qu'on traite , est ce jdtwT p«r"]ii qui en fait \a, convenance. Pour que le ^J/^g^J, style soit assorti aux idées, il faut qu'elles soient rendues par les seules expressions qui leur sont propres. Les paroles sont les images des pensées / comme celles-ci .

sont les images dçs objets. Elles doivent représenter les pensées aussi fidèlement que celles-ci représentent les choses. La même conformité , qui doit se trouver entre la portée et l'objet^ doit se trouver aussi entre la parole et la pensée.

Attachons-nous donc à la propriété des termes » c'est-à-dire , aux mots qui >

^8 BHÉTORIQfJE

sont les vrais signes représentatifs de nos idées. II y en a qui ont un caractère y soit de richesse^ soit de vivacité, soit d'énergie » etc. €eux-là sont faits pour une pensée qui est dans le même genre.

C'est à la faveur de l'expression « qu'une pensée noble se montre dans toute sa no- Messe , une pensée vive dans toute sa yîittcité , une pensée énergique dans toiute son énergie.

Un terme propre rend l'idée toute entière : un terme peu propre ne la rend 4ju'à demi: un terme impropre la défigure. Il est, par conséquent, essentiel de n'employer que des termes qui ne disent ni trop ni trop peu, et pour cçla , d'en connaître la véritable signification. Tous les mots en ont une qui leur est particulière. Les synonymes qui se ressemblent par une idée commune , sont néanmoins distingués l'un de l'autre par quelqVîdéè accesisoire et particulière à chacun d'eux.

En* voici un exemple pns au hasard dans l'excellent ouvrage de l'abbé Girard sur cette matière.

Les mots déclarer j, découvrir, manifester, révéler, déceler, ont une signification commune, qui est de faire connaître ce qui était ignoré, Mais chacun d'eux en a aussi une qui lui est particu^ lière. Déclarer, c'est dire les choses exprès et de deiseîn, pour en instruire ceux i qui l'on ne V«ut pas qu'elles demeurent

csiChéçs. Découvrir, c* est montrer ^Boit de. deasein y soit pai: inadvertancQ » ce qui avait été caché jusqu'alors. MfStnife^ ter,; c'est produire aîi-dcjhors les sentimens intérieure. Révéler^ c'est rendre public ce qui a été confié sous le secret* Déceler, eest nommer celui qui a fiait la chose, mais qui ne Teut pas en être cru Fauteur. Ces mots ne peuYènt donc pas ,«n bien dçâ occasions , être employés indifféremment l'un pour l'autre. Celui qui rend précisément notre idée » est le seul dont nous devons, nous servir.

Observons ici que notre langue, quoique assez riche pour qui la sait bien manier, peut cependant s'enrichir encore davantage' sous la plume d'un bon écrivain. Ainsi les mots nouveaux ne doivent pas être proscrits; mais on exige que pour être employés à propos , ils soient nécessaires, sonores et intelligibles. Sans ces trois conditions, toute expression nouvelle sera déplacée et vicieuse. Loin d'enrichir la langue , elle ne servira qu'à la gâter. .

Le style sera assorti au sujet , si l'on Aitortimcnt joint à la propriété des termes la propriété pÏH?propîilîi des agrément , c'est-à-dire , si l'on donne .desagf^mtm. au style les seules agrémens qui lui conviennent relativement au sujet. Il y a des f phrases , des mots , des tours qui ont de 'éclat et de la grandeur: ceux-là sont .destinés à paraître dans les genres élevés. Il

5o RBiTOBIQUE

y en â d'autres qui n'ont aucune illustration : ceux-là sont faits pour le genre médîocï>e.

Tous les sujets qu'on traite appartiennent ou à la mémoire , ou à la raison , ou au sentiment ; ou à l'imagination. Dans ceux qui appartiennent à la mémoire » l'écrivain expose» raconte : il faut que son style soit uni, facile*, naturel et rapide. Dans les sujets qiri éppartiennent à la raison , l'écri- Tain sepr«6pose'd'instruire : il faut que son style soit grate, méthodique, précis»

ferme , énergique. Dans les sujets qui ap*, partiennent ali sentiment , l'écrirain veut toucher : il faut que son style soit doux , insinuant, vif, animé, pathétique. Dana le» sujets qui appartiennent à 1 imagination, l'écrivain cherche à plaire : il faut que son style soit fin , jgracieux , élégant» Tarie. U cherche à plaire par l'imitation :

il faut que son style soit riche , brillant , fleuri , nombreux et pittoresque.

VoUà à-peu-près tous les agréînens , toutes les qualités que peut et que doit avoir le styie , selon la diversité des sujets : agrémens qui ont tous un même principe et une source commune , la propriété des termes. U suffira de dire simplement en quoi ils consistent , pour en donner une idée claire et distincte.

Le style est uni , quand on n'y voit ni expressions, ni pensées bien remarquables; facile, lorsqu'il ne sent point le

FRANÇAISE. 5l

travail; naturel , quand il n'est ni recher»

cbé, ni forcé; rapide» quand il attache et entraine.

Le style est grave , quand il évite les saillies et les plaisanteries ; méthodique , lorsqu'il marche avec ordre , ne se permettant aucun écart; précis:), quund jl rend les idées avec le moins de mots 'qu'il est possible; ferme et énergique, quand la justesse des expressions répond à la solidité des pensées.

Le style est doux et insinuant , quand il fait concevoir et sentir les choses sans efforts; vif et animé , quand les idées sont pressées et se succèdent avec rapidité; pathétique, lorsqu'il remue, agite, transporte, subjugue.

Le style est fin , quf nd il Qiontre , sous des expressions simples, des idées choisies ; gracieux , - quand il est plein de pensées délicates et de descriptions rian tes ; élégant , lorsque les expressions sont bien choisies et bien arrangées; varié, lorsqu'il se fait remarquer par la multiplicité des tours et des ornemens. Il est riche, lorsqu'il abonde en idées et en expressions ; brillant et fleuri , lorsqu'il éclate en images; nombreux, quand il a un mouvement agréable qui flatte l'oreille ; pittoresque, lorsqu'il représente vivement les objets.

it RBÉTORIQUi:

ARTICLE IIL Des Défauts du StyU.

Tousv jiè&f défauts opposés aux qualités OH agrémeus dn style , peuvent être rapjportés à deux r principes qui compren-

'hent tous lès autres : ce sont Vobseurlté

'et V affectation;

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