‹ Rhétorique franc̜aise, composée pour l'instruction de la jeunesseChapitre 4 sur 40 · I. /)• l'Obscurité du Style · texte numérisé non relu

I. /)• l'Obscurité du Style

U obscurité, y le plus crand vice du dis-

Obscurité ' a'j '1» • J 1

«lu style dans cours ^ Tient dc 1 expressïou ou de la pen- 1 expression, g^^ même. Ello vîcni de Texpression , quand on arrange mal les mots^ quand on emploie dos termes équivoques, c*est-àdire , susceptibles de divers rapports , île diverses interprétations. Dans cette phrase : U orateur arrive h sa fin, qui est de perswider , d'une façon toute particulière :

ces derniers mots sont mal placés , et parlà 'deviennent susceptibles de divers rapports , puisqu'on pourrait les faire rapporter au verbe persuader , quoiqu'on effet ils se rapportent aux mots , arrive à sa fin. La phrase serait nette et sans la moindre obscurité , si elle était construite ainsi : Uorateur arrive d'une façon toute: particulière à sa fin, qui est de persuader.

Remarquez la même faute dans la phrase suivante : S'il est vrai que cê

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prince ait traité les Catalans attachés à son ennemis avec tant de hauteur , c'est peut-être qu'il s'imaginait trouver, à leur défaut y une ressource puissante dans un autre capitaine non moins habile.

II fallait dire T s'il est vrai que ce prince ait traité avec tant de hauteur les Catatans attachés à son ennemi y etc.

L'abbé d^OliveP, dans ses remarques sur Racine^ fait une observation bien juste et bien solide sur ce vers de la tragédie à*Andromaque :

Sans espoir de pardon , m'ayez-TOtis condamnée ?

Voilà , dit-il, ce qui s'appelle une phrase louche. Sans espoir de pardon, regarde Andromaque , et m,'ayez-vous condanhnée y regarde Pyrrhus. Il fallait , sans espoir de pardon, me vois-je condamnée, afin que la phrase entière tombât sur Andromaque; ou l'équivalent de ceci»

m'avez-vous condamnée sans m,e laisser aucun espoir de pardon, afin qu'elle ne tombât que sur Pyrrhus. On me dira qu'il y a ici une ellipse. Mais qu'il y ait telle figure qu'on voudra , il n>e suffit que la phrase soit louche , pour être bien con-' vaincu qu'elle mérite d'être blâmée.

♦ Il n'est personne qui n'approuve bien volontiers cette remarque de 1 abbé d'O/ivet, dont le style est si pur et si agréable. ^ Osons dire en effet que ces mots , me . vois-^e condamnée, au- lieu de m^'avez-^

VOUS condamnée s n'auraient pas rendu le vers de Racine moins poétique. Ainsi , d'un côté» l'imagination du lecteur n'aurait pas été moins flattée par l'harmonie du vers , et de l'autre , sa raison aurait été pleinement satisfaite par l'entier déreloppement du sens de l'auteur.

Ce qui rend le plus souvent le style obscur dans l'expression, c'est le mauvais emploi » où l'équivoque des pronoms. Si l'on disait , par exemple : Nous ne trou-vons point la critique qu^a faite Eugène, (fun ouvrage cf Ariste , dans le recueil de ses œuvres ; ce fvonom , ses, formerait une équivoque qui mettrait le lecteur dans l'impossibilité déjuger si c'est dans le recueil des œuvres a Eugène, ou dans celui des œuvres A*Ariste. Il faudrait , suivant le sens qu'on voudrait marquer ^ dire à-peu-près : nous ne trouvons point dans le recueil des œuvres cf Eugène , la critique qu'il a faite dCun ouvrage d'Ariste ; ou : nous ne trouvons point dans le recueil des œuvres cf'Ariste » la critique dun de ses ouvrages, qui a été faite par Eugène.

Un auteur a dit: Hvpéride a imité Démosthène en ce qu'il a de beau. On né voit certainement pas ici auquel de ces deux substantifs se rapporte ce pronom iL Si c'est à Démosthène, l'auteur aurait dû dire : Hvpéride a imité Démosthène en se que celui-ci a de beau. Si c'est à Hy-

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péridôs il aurait pu dire , en ajoutant une ^pithète pour arrondir sa phrases Hyper ide a imité, en ce qu'il a de beau, € éloquent Démosthène.

Voici encore une suite de phrases dont le sens est louche. €. François I.*' érigea » Vendôme en duché-pairie , en faveur » de Charles de Bourbon , et il le mena » à la conquête de Milan , où il se corn- 9 porta vaillamment. Quand ce prince » eut été pris à Pavie, il ne voulut point » accepter la régence qu'on lui propo- » sait : il fut déclaré chef du conseil. H X» continua de travailler pour la liberté » du roi; et quand il fut délivré , il con- » tinua à le bien servir » .

Le lecteur oui ne serait pas au fait de rhistoire» n aurait- il pas bien delà peine à démêler les divers rapporU du mot prince et du pronom il, employé tant de fois ? L'historien , loin de faire un si fréquent usage de ce pronom , aurait dû répéter plusieurs fois le nom dont il tient la place. C'est ce que font les meilleurs écrivains, plutôt que de rien laisser dans le discours qui présente un sens entortillé.

La phrase suivante , sans être précisément louche , n'est pas à l'abri d'une juste critique : cet illustré infortuné fut conduit à Pignerol, oh M* de Saint-- Mars était commandant. Lorsqu'il fitt nommé à la lieutenance de roi de Sainte-

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marguerite ^ il emmena avec lui so?^ captif. Le rapport de ce pronom il ;, placé avant le verbe rumimer^ est-Il bien . sensible au premier coup d'œil , et ne &ut-il pas que le lecteur réfléchisse un

feu pour le voir? C'e^ un soin que auteîir aurait pu aisément lui éparj^ner »

en disant : Cet illustre infortuné fut conduit à Pignerol, où. M. de Saint-Mars était com>mandant. Lorsque celui-ci fut nom/mé à la lieutenance de roi de Sainte^ Marguerite^ il emmena avec lui son captif

Si je pouvais soupçonner que ces remarques, parussent minutieuses ou trop . sévères , je répéterais ici que Fécrivain , ne prenant la plume que pour instruire »

ou pour amuser ses lecteurs, doit, par l'arrangement des mots et des phrases , leur 'faciliter tous les moyens possibles de pénétrer promptement et sûrement le vrai sens dé ce qu'il veut dire. Quintilien ne veut pas qu'on donne, au lecteur ou à l'auditeur la peine de rien éclaircir.

obsrorité Juobscurité qui vient de la pensée , ia style dans çg^ ^^ qu'on appelle du salimatiasy ou

la pensée, ^j ri & ^

«u ga imat.as du ohebus. Le salvmatta^ est une suite de phrases qui n ont aucun sens raisonnable, et auxquelles on pe comprend rien. Il a été comparé à un épais brouillard , qui nous empêche tout-à-fiiit de voir. Le phébus n'est pas si obscur : il

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sicnifie , ou paraît signifier T{uelque chose. C est un brouillard dans lequel il entre quelque rayon de lumière. Mais cette lumière est trop faible pour que nous puissions distinguer les objets. Maync^d disait à un écrivain de son temps , qui tombait dans le phébus et le gaUnut" tias :

Mon ami, chasse bien loin Celte noire rhétorique :

Tes écrits auraient besoin D^un deTin qui les explique.

Si ton esprit veut cacher Les belles choses qu**!! pensé, Dis-moi , qui peut tVmpécher De te servir du silence P

Le conseil était très-raisonnable. Il yauf mieux se taire , que de parler pour n'être pas entendu.

J'écris principalement pour les jeunes gens; et c'est en dire assez p^r qu'on sente la nécessité où je suis de leur faire connaître les fautes de style échappées à nos meilleurs écrivains. Mais comme je suis bien, loin de croire que mes observations puissent être une règle pour eux y je me' suis imposé la loi de m' appuyer toujours de l'autorité des critiques sages et éclairés , dont le goût sûr et les connaissances profondes sont généralement reconnus. Je vais donc citer encore Racine, toujours admiré» mais toujours bien apprécié , quant au style

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par Tabbé d'Olivet. Voici la remarque de cet habile grammairien sur ces vers que le poète met dans la bouche de Mithrî*

date: Apprenez qu'il nest^point de

nais,

Qni sur le trône assis , d^ enviassent peut-être Au-dessus de leur gloire un naufrage élevé , Que Borne et quarante ans ont à peine achefé.

Je suis arrêté 9 dit-il , par le grand nom de Bacine, qui ne permet point d'appeler ceci du galimatias. On aura beau me dire avec Racine le fils, que kasarder ces alliances de mots n appartient qu'à celui qui a le crédit de les faire approuver; je conviendrai qu'en effet , lorsqu'un vers ronfle bien dans la bouche d'un acteur , quelquefois le parterre ne demande rien de plus. Mais il n'est pas moins vrai qu'un auteur ne doit jamais courir après un bel arrangement de mots , sans avoir égard à la clarté des idées , et à la justesse des métaphores, s --X'abbé d^Olivet termine cette remarque en citant le P. du Cerceau, qui dans ses réflexions sur la poésie française , s'exprime ainsi : J'avoue que je n'entends pas trop bien ce que signifie un naufrage élevé au-dessus de la gloire des autres rois, et encore moins ce que veut dire , achever un naufrage. Ces expressions figurées ont d'abord quelque chose qui éblouit » et l'on ne se donne pas

la peine de les examiner » parce qu'on les devine plutôt qu'on ne les entend.

Mais quand on y regarde de près » on est tout surpris de ne trouver qu'un barbarisme brillant dans ce qu on avait admiré.

Il arrive très-souvent que l'obscurité du style vient , non pas précisément du fond des pensées , mais du tour qu^on emploie pour les rendre. Ne nous lassons

fias , lorsqu'il s'agit d'instruire / de citer, es observations de nos plus grands eénies et de nos meilleurs écrivains. Un tour heureux y àii Montesquieu en parlant de quelques auteurs modernes , leur parait plat, parce qu'il n'a pas l'air d'avoir coûté : une idée mise galamment »

mais en habit simple , ne parait pas piquante à ces messieurs^ ils veulent lui donner des grâces de leur façon ; ils la tournent , ils la serrent , et , après bien \ "des soins , ils arrivent à être entortillés , pour avoir voulu être délicats , et à être obscurs , pour avoir eu envie d'être vifs.

IL De P Affectation du Style.

L* Affectation du style est un éloîgnement du naturel. Dire en termes trop recherchés des choses simples et communes, pour les faire paraître plus grandes et plus ingénieuses qu'elles ne le sont

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en effet , c'est être affecté dans son style* Cette affectation comprend le néologisme et Y enflure, NéoUgismti Le néplogisnie ne consiste pas seulement à introduire des mots nouveaux qui sont inutiles. Ce qui le caractérise encore, c'est le tour recherché des phrases , et surtout Tunion bizarre de plusieurs mots

Îui ne peuvent point aller ensemble* utnatte a dit que tes grandes réputations sont presque toujours posthumes ; et ' Fontenelle, dans l'éloge de BemouHli, mathématicien célèbre, awQSon ^oniavait été son précepteur. Voilà deux exemples de néologisme. On dit bien qu'un ouvrage est posthume, lorsqu'il a été publié après la mort de son auteur ; mais c'est contre la raison même de dire qu'une réputation est posthume, parce qu'un auteur ne peut point acquérir uAe réputation après sa mort. 11 est ^encore plus ridicule de dire qu'un savant a eu son goût pour pré^ cepteur. Un précepteur est un homme qui instruit des enfans; et assurément on ne peut pas donner au goût d'un individu la iigure d'une personne, quoique en poésie on personnifie le goût en général ,.

et qu'on le représente sous la forme d'un dieu.

Ce sont donc là des façons de parler toutes nouvelles, que les hommes de goût réprouvent , et que les bons écrivains ont le plus grand soin d'éviter. II

faut» à leur exemple, n'employer que celles qui sont autorisées par l'usage. Ce n'est pas qu'on ne puisse quelquefois unir deux mots connus qui n'ont jamai»

été liés ensemble; mais il faut que cette liaison soit juste, fondée sur la véritable signification de ces mots , et ^ ce qui est bien à remarquer^, nécessitée par le besoin réel d*exprimer une belle ' pensée , qui ^ sans cela , ne serait pas bien entendue.

\! enflure du style consiste ou à présenter des pensées simples , et communes sous des expressions sonores et pompeuses , ou à dire des. choses exagérées, et qui n'ont qu'une vaine apparence de grandeur. Elle naît ordinairement du trop grand désir de briller , ou de l'excès d'une imagination déréglée. Nous ne saurions être trop en garde contrç ce défaut du style , puisque nos meilleurs poètes mêmes , ceux dont l'esprit était frappé sur le grand , y sont quelquefois tombés. Voyez cette strophe de l'ode de J.-B. Rousseau sur la naissance du duc de Bretagne {frère aîné de Louis XV) .

Où suis-je ? Quel nouTeau miracle - Tient encor mes sens enchanlés ?

Quel vaste, quel pompeux. spectacle, Frappe mes yeux épouvantés ?

Un nouveau monde vient d'éiîlore :

Ij' univers «e réforme encore X)ans les ab)racs du chaos :

£t pour réparer ses ruines ^

Enflur».

4a KHÊTORIQtE

Je Tois , des demeures diyines , Descendre ua peaple de héros.

On a trouvé que des yeux épouvantés par un pompeux spectacle ^ tandis que tous les autres sens sont enchantés y Punivers qui se reforme après qu'un nouveau, monde vient d'éçlore^ et un peuple cfo héros qui descend des demeures divines pour réparer les ruines de ce nouvel univers, étaient une véritable enflure dans la pensée et dans l'élocution.

Le même défaut a été remarqué dans ces vers de la tragédie de Phèdre, où Bacine fait dire à Théramène , qui raconte la mort d'Hyppolite , qu'une mon-' tagne humide s'élève à gros bouillons sur le dos de la plaine liquida.

Le début de la tragédie de Pompée du grand Corneille, offre de très-beaux vers ; mais ces débordem^ens de parricides; ces champs empestés; ces monta^gnes de morts privés d'Iionneurs suprêmes, et que la nature force à se venger; ces troncs pourris qui font la guerre au reste des vivans , ont été regardés comme une véritable enflure.

Il est aisé de juger que ce défaut du style est bien voisin du phébus. Il rend de plus un ouvrage froid , parce que les termes ampoulés , emphatiques et sonores , mais vides de sens , ne disent rien ni au cœur ni à l'esprit. Pour éviter l'enflure et l'excès qui lui est oppT>sé ,

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fl faat faire un juste emploi des images tet des ornemens. Si nous les répandons avec profusion et sans choix , notre style sera boursoufflé. Si nous les négligeons trop , notre style sera faible et »ec- On va voir quels sont ces ornemens^ et Puisage qu'on doit en faire.

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