PRETORIA ET LES BOERS
joie. Voilà qui va faire du bien aux affaires, le marché va monter; mais que de mauvaises affaires vont être lancées à la faveur de cette bonne nouvelle. Le président Kriigcr aurait beau jeu pour faire des spéculalinns sur la Bourse, mais il ne joue pas, les Boërs ne sout pas des spéculateurs, tout le moiule le sait.
Ce qui m'avait l'air d'un jeu dans tout cela, c'était la combinaison qui avait dû se passer en décembre dernier, lors de la machinaiîon du complot contre le Transvaal. Cecil Rhodes savait tout ce qui allait arriver, Chamberlain aussi, le président Kriiger aussi, et naturellement Jameson aussi, bien (|ue personne ne voulût l'avouer ensuite. Rhodes devait dire à Chamberlain : « Laissez-moi faire, je suis sûr de réussir. » Et Chamberlain disait en Angleterre : « Laissons-le faire, il pont réussir, n Kriiger, de son côté, disait sans doute placidement à ses Boers iutimcs : « Laissons-les faire, nous sommes sûrs de les arrêter. » Mais entre eux ils se taisaient; c'était un lubist avec un mort. Le mort, ce fut le pauvre Jameson.
Rhodes avait pourtant des chances de gagner la partie, et s'il eût eu à Johannesburg le major Forbes, celui qui battit le roi Lobengula, au lieu de son frère le colonel Rhodes, les choses se seraient passées plus sérieusement. Il eût fallu aussi un mouvement afrikander mieux défini, plus de sentiment, et moins de finance.
Les Boers ne sont pourtant pas si mal disposés qu'on
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le croit vis-à-vis de Rhodes; ils lui en veulent surtout de s'être montré trop impérialiste. Je lisais à Pretoria même un ouvrage fait par un lioer, M. de Vaal ; c'est le récit d'un voyage de l'auteur au Mashonalaud en compagnie de Cecil Rhodes. L'admiration et la sympathie pour Rhodes n'y sont point dissimulées, et certains épisodes du récit témoignent des rares qualités de générosité, de bonté et de désintéressement de celui qu'on a appelé le roi saus couronne de l'Afrique du Sud.
Cette littérature sud-africaine, qui compte déjà un grand nombre de volumes en anglais ou en boer, a un cachet de vérité et de simplicité que j'avais bien peu conr.n auparavant. L'histoire de la guerre de Lobengula par le major Forbes en est un beau spécimen; j'ai rarement lu quelque chose d'aussi véridique, l'auteur signalant tout ce qui lui arrive, de bien comme de mal, ses fautes comme sa fermeté. Ce sont drs modèles de franchise, une vertu qui devient rare môme eu France, et que l'Afrique du Sud doit peutêtre un peu à ses premiers colons français.
Faut-il faire maintenant le procès des Boers, après qu'ils ont fait celui des Anglais? Ils ne sont pas cependant des modèles parfaits, et ils font bien souvent des tracasseries stupides aux étrangers, même à ceux qui leur veulent le plus de bien, comme les Français. Dans les chemins de fer, notamment, l'on n'a pas idée des lenteurs des trains, des arrêts inutiles, de l'arbitraire
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avec lequel le moindre employé a le droit d'inflijîer une amende d'une livre et plus à un voyageur pour un billet en refard, etc., etc. Les transports qui doivent rapporter, comme les charbons, sont taxés à dp« prix exorbitants. C'est là un des beaux effets du monf»pole. IVous ne parlerons pas des autres monopoles ffe la dynamite, ni de la douane et de ses tarifs. Il y a peut-être des raisons à tout cela, et dans toute administration, au Transvaal comme ailleurs, il y a do* gens indignes. D'ailleurs l'administration du Transv^^ï est beaucoup plus hollandaise que boer; il ne faut P'*»* tout rejeter sur les Boers.
On ne peut pourtant pas exiger de paysans, qui Te sont depuis des générations, qu'ils deviennent tout à coup des gens très civilisés. Il en est beaucoup qui étaient allés volontiers au Charterland, et à qui Rhodes avait donné des fermes, et c'est tout ce qu'ils demandent en Afrique : de l'espace et des troupeaux. Ils sont admirables comme pionniers, comme trekkers, selon leur terme, pour ouvrir un pays et soumettre les nègres, ou bien comme fermiers, pour vivre des produits de leur terre, mais ils sont en retard comme industriels, administrateurs, financiers. Et justement sur ces divers points ils se sont trouvés avec les premiers financiers et industriels du monde entier, Lo conflit n'a pu tarder à se produire. Donnons-leur In temps, et tout finira par s'arranger dans l'Afrique dw
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Sud; le bon sens des uns, l'audace et la ténacité des autres ne peuvent que produire les meilleurs résultats, parce que précisément les uns possèdent ce qui manque aux autres. Chacun son métier, et les vaches seront hien gardées; les Anglais apporteront les ca[)ilaux pour développer les mines et les affaires, et les Boers apporteront la colonisation agricole et l'art de dominer les noirs et de les utiliser.
C'est une chose très difficile et très longue que d'étudier les hommes, et je suis loin de me flatter de connaître les Boers : je ne puis cependant m'empècher de protester contre les articles venimeux de certains journaux qui leur attribuent toutes sortes de basses qualités d'esprit et de cœur. Ils sont plus près de la nature que nous, gens civilisés, mais ils ne sont pas pervertis : j'ai eu l'occasion d'être reçu dans plusieurs fermes, et j'y ai trouvé partout la famille bien unie et bien constituée, l'autorité du père respectée, et la mère estimée et aimée, et je ne parle pas sans affection aussi des enfants, que j'ai vus tout jeuuos dressés à réunir à cheval les nombreux troupeaux do moutons ou de bœufs, très obéissants sur un signe de leur père et prêts à lui rendre tous les services. Il n'y a qu'à voir le regard avec lequel ils écoutent celui qui leur témoigne de la bonté pour comprendre la droiture et le naturel de leurs cœurs; il y a longtemps qu'on a dit que les yeux sont le miroir de l'àme.