CHAPITRE XV
LA CÔTE EST d'aFKIQUE.
C'est dans le but de retrouver, en passant à Boira, les bagages que j'avais laissés quatorze mois auparavant à Umtali, et qui n'avaient pu me suivre plus loin dans le Cliartcrlau'l, que je revins en France par la côte est de rAfri(|ue.
J'allai m'embarquer à Duiban, désirant passer une liuilaine de jours dans cette ville qu'on appelle déjà le lîrighton de Johannesburg. î-cn ;jae la distance soit plus grande, le trajet est plus r.":>'iie que pour allor à Lorenço-Marquez : il faut vin,n*-quatre heures au lieu de vingt-sept à vingt-huit. Je quittai Johannesburg à sept heures et demie du soir. Vers dix heures, je dis un adieu à la petite ville de Heidelberg, dont les lumières brillaient à distance dans la nuit noire, puis je m'endormis jusqu'au matiu.
Bientôt nous entrons dans la colonie de Natal, et le changement se manifeste surtout par la présence d'un
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restaurant. Jusque-là, les Boers n'avaient pas ilaiç'|né s'occuper de ce délail; bien qu'il soil déjà tard, il a été impossible de rien obtenir nulle part.
Quant au paysage, il est toujours aussi uniforme jusqu'à la desconte des hauts plateaux. Là, il devient plus pittoresque et rappelle celui qui lui correspond sur la ligue de Lorenço-Marquez. Ce sont des ravins profonds encaissés dans des montagnes aux sommets rocheux et aplanis : c'est un caractère commun à tous les paysages de l'Afrique du Sud, ces sommets aplanis des montagnes.
Ce n'est guère qu'à partir de trois ou quatre heures de la côte que l'activité de la colonisation se manifeste par des plantations d'arbres, des jardins, des prairies irriguées, des fermes et des chalets. Pielermaritzburg est dans ce joli cadre vert, d'un vert plus opulent que celui de l'intérieur de l'Afrique; ou y reconnaît la culture.
Plus près encore de la côte, ce sont des plantations de canne à sucre, de bananiers, et toutes sortes de cultures : les grands arbres indigènes attestent la puissance du sol et manifestent de plus en plus le climat semi-tropical. La nuit tombe, et les ombres des arbres viennent accroître l'obscurité. Mais peu à peu on sent venir des émanations salines, la mer se fait connaître de loin. Du haut d'une pente, on dislingue les lumières de Durban, encore à près d'une heure de distance, et
la lumière électrique du phare au sommet du " bluffn .
Peu à peu ce sont des fanaux électriques près de la voie, la senteur de la mer s'accentue, ou en croit déjà sentir la houle, la brise est forte, l'atmosphère est humide, bien que le ciel soit embrasé d'étoiles; nos pores, trop longtemps habitués à la sécheresse des hauts plateaux, s'ouvrent avec délices à cette humidité bienfaisante. On est en août, et les soirées sont bonnes. Enfin voici une grande gare éclairée à l'électricité; nous sommes à Durban.
Nous allons au Beach Hùtel, l'hùtel de la Plage; il y a une certaine distance depuis la gare. Des nègres nous transportent enjitirùcha, une sorte de chaise à deux places et à deux roues, et nous roulons sur une belle route, dans la nuit éclairée par des fanaux électriques. Devant nous s'agitent les jambes du nègre, qui file presque aussi vite qu'un cheval. C'est fort curieux, ces hommes-chevaux, qui font eux-mêmes leur boniment et piaffent pour se donner des airs de coursiers fringants.
Au Beach Hôtel, situé sur la plage même de Durban, c'est enfin le véritable bruit de la mer qui nous berce ; elle est là sous nos fenêtres, et l'on s'endort, paisiblement bercé par ce bruit continu, monotone et pourtant varié, qui a toute la puissance contenue des choses infinies. Le matin, ma première pensée est pour la mer; à l'aurore je me lève, je veux voir le
soleil se lever sur cette immensité, et je vais me rouler dans les vagues et l'écume avec les délices de ceux qui sont avides de se mêler ainsi avec la nature et qui en ont été longtemps privés.
Il n'y a personne encore ; la plage s'étend en arc de cercle immense, à perte de vue; le sable est d'une extrême finesse, il recouvre peu à peu les arbres et les hauts buissons qui viennent mourir sur ses bords, tandis que de l'autre côté, ce sont des vagues qui viennent doucement le refouler lui-même, tout en soulevant cliaque fois de longues traînées d'écume. Elles ont l'air de peu de chose, ces vagues, mais lorsqu'on va les recevoir, elles vous recouvrent facilement tout entier, et leur force vous repousse irrésistiblement vers le rivage. Nullecabine de bain : la plage est telle que lorsqu'elle appartenait aux nègres; seulement, comme je le vis ensuite, les hommes ont fait choix d'un endroit plus éloigné, par courtoisie pour les dames : et il y a tant de place sur cette plage infinie qu'on ne songe pas à se la disputer.
Pendant huit jours, je connus ainsi les délices des bains de mer dans ce séjour admirable de Durban. Pendant la journée nous faisions des courses à cheval dans les bois environnants, ou bien à Béréa, cette côte forestière parsemée de villas qui paraît un fantastique et immense parc naturel, et que je crois bien unique au monde. Le soir, c'était toujours le même charme
de retrouver le bruit des vagues et de passer la soirée, sous lavéranda obscure, àregarder,sur les eaux noires, les lumières des vapeurs et des voiliers ancrés au large. Car la passe de Durban est trop petite, et, malgré les améliorations qu'on a faites à l'entrée du port, les gros navires ne peuvent traverser la barre. Les requins viennent quelquefois s'aventurer jusque-là, et il ne fait pas bon de vouloir s'y risquer à la nage.
Un soir, vers quatre boures, pendant que nous étions plusieurs à prendre un bain de mer, voilà un nuage qui crève tout à coup sur nos tètes, et une pluie torrentielle qui vient rejoindre l'eau de la mer. A'ous nous précipitons vers nos vêtements et nous voilà courant à toutes jambes vers l'hùtel dans des costumes de sauvages, tout en cbercbant à nous babiller. Il y avait vingt bonnes minutes à faire ainsi sur ce sable, si fin qu'on y enfonce à cbaque pas. Nous arrivâmes lieureuscment, et grâce à ces retards, à ne pas causer trop de scandale, mais non sans avoir perdu quelque pièce de vêtement plus ou moins importante. Le lendemain la mer avait tout emporté. Ce sont là les surprises des bains de mer, qui sont loin d'être désagréables dans un climat aussi doux que celui de Durban, où l'on est dans l'eau comme dans son élément naturel.
Cependant, au matin du 12 août, le bateau allemand, le Kanzler, par lequel je devais retourner eu France, venait jeter l'ancre au large, en face du Beacli
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Hôtel, et, dans raprès-midi, un remorqueur venait le conduire dans riniérieur du port de Durban. C'était pourtant un vapeur de 3,600 tonnes, le plus beau de la compagnie cette année encore, car deux autres plus grands, de cinq mille trois cents tonneaux, le Herzog et le Konig, sont déjà prêts à commencer leur service. Il n'est rien de si facile que de se transporter, avec ses bagages, à bord d'un bateau amarré à quai, et je n'avais pas beaucoup de bagages, puisque la plus grande partie devait être en ce moment sur la route d'Lmtali à Beïra. L'installation dans ma cabine fut donc bientôt faite; je vins m'y endormir le soir même, et lorsque je fus réveillé le lendemain à l'aurore, par des bruits prolongés, nous francbissions la barre et bientôt nous étions en pleine mer, laissant derrière nous Durban encore endormi sur sa plage silencieuse et déserte.
Le jour suivant, nous étions à Delagoa-Bay, ravis de parler français à ces Portugais de Lorenço-HIarquez, dont il semblerait que c'est la langue maternelle, tant ils la parlent bien. Je revis la place des Kiosques, qui a un si fort cachet de ville coloniale française, la pointe Vermeille et ses villas ombragées de palmiers. Le mouvement de ce port s'accentue chaque jour, les terjaius et les maisons y augmentent de valeur, et c'est justice, car c'est ici le plus beau, le seul vrai port de l'Afrique australe. L'on entreprend l'assainissement
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des marais, mais je ne vois pas eucorc de wharf oii les bateaux puissent accoster; il faudrait ici une administration bien autrement active que celle des Portugais.
Nous passons là deux jours, et après deux autres jours encore, nous voici à Beïra. Là, comme rannée dernière, c'est le drapeau français qui flotte au plus haut des mâts sur cette cùle basse et boisée. Nous débarquons pour deux jours; il y a eu des changements depuis l'anuée dernière : voici le wharf en fer sur pieux à vis construit par la Chartered Company pour un tirant d'eau de douze mètres. Au delà, la voie ferrée s'étend à perte de vue dans la plaiue ; elle est achevée jusqu'à Fontesvilla, sauf le pont de la Pungwe, mais cet ouvrage sera construit incessamment, et l'on ira directement en chemin de fer de Beïra à Massi-Ressi, dans les premiers mois de 1897.
En ce moment, tous les moyens de transport sont accaparés par les troupes et les approvisionnements de la Chartered Company. ïl y a la guerre contre les noirs au Mashonaland, il y a eu la rinderpest qui a détruit les bœufs. Bref, c'est uq miracle que l'on puisse encore transporter des bagages.
Le 18 août, nous étions à Mozambique. Voilà une ville telle que je ne me l'étais jamais imaginée; c'est une île étroite, formée uniquement par des coraux et sur laquelle on a bâti une ville. 11 y a de grands vides
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SOUS cette île, et lorsqu'on fonce un puits, on a des chances de rencontrer l'eau de mer. La côte est à plusieurs kilomètres de distance, et il n'existe aucune communication avec elle autrement que par bateaux il eût pourtant été facile de jeter un pont sur les bancs de coraux qui affleurent jusqu'au rivage. Mais les l'ortugais avaient une telle défiance des noirs de la cote qu'ils préféraient se tenir bien isolés dans leur ile.
Ils y ont bâti une énorme forteresse en pierres de taille venues des Indes à grands frais, et ces lourds bastions rappellent tout à fait nos châteaux du moyen âge. Seulement, ici, ils font un contraste curieux avec le climat tropical et le ciel toujours bleu. Dans la forteresse il y a une chapelle et des prisons où l'on jouit d'une fraîcheur délicieuse, presque trop grande. Autrefois, elle était à quelque distance de la mer; aujourd'hui ses murailles y plongent directement, et même en maint endroit les coraux s'enfoncent en retrait par dessous.
Voici le beau jardin de Mozambique, de bellesavenues, de grands arbres; les quais et les rues sont d'une merveilleuse propreté. Des bancs d'un vert éclatant attendent les promeneurs qui n'existent plus. Les maisons sont d'une blancheur éblouissante, avec des toits en terrasses jiour drainer les eaux des pluies dans des citernes ; mais la plupart paraissent inhabilées; à Ira-
cers les fenêtres et les portes grandes ouvertes, on voit de vieux meubles qui s'abîment dans des chambres où la chaux se désagrège. Personne dans les rues, sauf de-ci de-là des nègres qui battent le sol en cadence pour l'affermir contre les pluies, et des zébus, ces bœufs à haute bosse, qui transportent de la terre et des pierres dans des charrettes. On dirait une ville en train de mourir et que la solitude envahit peu à peu.
Il y a plusieurs Français à Mozambique : d'abord les employés du câble de Madagascar, qui habitent une grande maison aux vastes pièces désertes devant un jardin que personne ne cultive, puis des commerçants qui font le trafic des arachides, le seul de ce pays.
J'ai eu la curiosité de goûter des mets indéfinissables du pays. Dans de vastes salles blanchies à la chaux, des gamins noirs agitent de grands éventails. Le soir, il y a tellement de mouches qu'il faut emporter les lampes dans une autre pièce et manger dans l'obscurité. Sur les quais et dans les rues, la nuit, des gamins accourent chasser ces importunes mouches pour obtenir quelques sous. La mendicité est affreuse; seuls les Indiens font encore ici quelques affaires.
Nous passons deux jours entiers à Mozambique ; c'est plus qu'il n'en faut pour en faire la connaissance complète. Cette ville a eu sa splendeur, et il y en a encore quelques restes; malheureusement, ou a démoli plusieurs anciens édifices, comme la cathédrale.
qui existait encore Tan dernier, mais qui gênait un passage. Plusieurs maisons ont des restes d'architecture intéressants : la principale est celle qui sert de siège au gouvernement de Mozambique.
C'est un ancien couvent de Jésuites, avec une chapelle, précédé d'un jardin, sur les quais et en face de la mer. Le bâtiment est très grand ; la façade, régulièrement percée de petites fenêtres, a peu d'intérêt, mais il y a une cour intérieure au delà d'un veslibule de colonnes qui a encore une certaine grandeur. De chaque côté d'un perron en marbre, deux hautes ligures en bronze, je crois, représentent des pages en costumes portugais du moyen âge. Le reste de l'architecture est aussi de style moyen âge et vient évoquer la splendeur de la marine portugaise, après les Vasco de Gama et les audacieux aventuriers qui ont découvert cette côte de l'Afrique.
Mais comme tout cela est loin maintenant ! Ces restes sont en train de mourir. L'Anglais, qui est le voisin, pourrait seul maintenant ressusciter cette côte, rouvrir le commerce avec l'intérieur; il le convoite, et il réussira avec ses millions. Les Portugais ont tout abdiqué ici ; ils songent même à quitter définitivement Mozambique pour installer leur gouverneur à Lorenço- Marquez, et là encore ils ne tarderont pas sans doute à baisser leur pavillon devant l'Union Jack.
Un dernier regard sur Mozambique avant de partir.
La rade est pleine de ces bateaux indiens qu'on appelle des sampans ou des banyans, et que nous trouvons partout sur la côte est de l'Afrique. Ils jaugent souvent moins de cent tonnes, et viennent pourtant des Indes à travers l'océan Indien, profitant de la belle saison. Ce sont des voiliers en bois. Leur poupe domine de beaucoup la proue, et ce baut gaillard d'arrière est couvert de fines sculptures sur le bois poli, dans le genre des galères et des caravelles du moyen âge et de Christophe Colomb. L'avant s'abaisse comme pour mieux fendre les vagues, et j'imagine qu'il faut rester à l'arrière pour ne pas être inondé. Le mât unique est fortement penché vers l'avant ; il est peu élevé et porte une grande voile carrée : tout est à l'inverse de nos voiliers, et il paraît cependant que ces banyans peuvent prendre une très grande vitesse. Mais ils courent souvent risque de naufrage, et on me dit que les marins et les commerçants indiens font leur testament avant de s'y embarquer.
Xous devions avoir encore une autre surprise à Dar- Es-Salam, le principal port de la colonie de l'Est africain allemand. Mais cette fois c'est une agréable surprise. Le port est une baie profonde tout encadrée de forêts vertes, de grands palmiers et d'arbres très touCfus qui se touchent les uns les autres et viennent plonger dans la mer. C'est un lac eutouré de bois, une perle bleue enchâssée dans du vert. Tout sourit à l'œil ; il est
impossible de contempler une nature plus riante. Et pour être eu harmonie avec elle, ou a construit sur les bords de cette baie, où la mer vient mouiller les herbes et les bois, une série de jolis chalets à colonnes et à tourelles avec de larges vérandas, des kiosques, des restaurants, des jardins exubérants où tout réussit à merveille. Tout invite à venir se reposer dans cette splendeur tropicale ; Ton passe des soirées délicieuses sous ces arbres caressés par la brise, devant ce lac où viennent mourir les dernières vagues de la mer.
Tout près, il y a des plantations de café, d'aloès : on y arrive par une passerelle en bois jetée sur une rivière limpide. Des huttes rondes et pointues abritent la populatiou nègre ; si l'on n'envie pas les huttes, on envie les ombrages qui les couvrent et y font l'obscurité en plein midi.
IVon loin s'élèvent des montagnes bleues; sur leurs premiers contreforts, on distingue la végétation toujours splcudide, et qui paraît se prolonger bien au delà.
Les grands palmiers nous font de loin, avec leur bouquet de grandes feuilles, l'effet d'énormes insectes verts posés sur des perches de dix et quinze mètres de hauteur. A côté d'eux, les baobabs contrastent par leur lourdeur. Des oiseaux-mouches, petits comme des mouches, animent ces ombrages ; des chants d'oiseaux s'y répondent, des perroquets et des cacatoès y font
ressortir leurs vives couleurs. C'est, le soir, un vrai jardin de verdure et de fraîcheur. Il paraît, cependant, comme nous le montre un cimetière magnifique de végétation riante, que la malaria sévit ici, et que le climat n'est pas aussi favorable que semble l'indiquer cette nature.
Le 25 août, nous étions à Zanzibar. La grande île s'étend à notre droite ; à gauche, c'est le continent et Bagamoyo. Zanzibar est encore une île de palmiers d'une végétation luxuriante. Les rues y sont étroites et sales; mais ces hautes maisons font du moins de l'ombre dans cet air à lui seul chargé de chaleur. L'on est immédiatement saisi de moiteur, car cet air est humide. Il y a surtout des Indiens qui fout tous les commerces, dont le plus lucratif est celui des roupies. Nous passerons là trois jours, et nous y verrons des choses que nous n'aurions pas imaginées.
Après avoir couru tout un jour les boutiques d'étoffes luxueuses indiennes, de coffrets en bois de santal, de cornes d'ivoire, et de toutes sortes d'antilopes, d'armes et de plumes d'autruche, nous pensions n'avoir plus rien à faire à Zanzibar, quand la nouvelle se répand de la mort du sultan.
Devant nous, sur la berge, s'élève son palais et son harem, et entre les deux la tour qui porte au sommet son pavillon rouge. Le palais a trente mètres de haut en trois étages, sans autre décoration que des colonnes
entourant les vérandas à chaque étage. Le toit se détache là-dessus comme porté par d'autres colonnes. Le harem est plus ornementé, mais heaucoup moins haut ; la tour est élégante, mais le palais la domine de son écrasante énormité. Devant elle on a construit un navire en pierre qui sert de lavoir public.
Les pavillons se mettent en berne, il s'agit de proclamer le nouveau sultan: deux sont en présence, l'un que soutiennent les Anglais, l'autre que demande la population. Ce dernier a eu l'habileté d'envahir le premier le palais, avec des partisans, et d'en fermer les portes. Aussitôt l'étendard rouge est hissé de nouveau et flotte orgueilleusement sur le palais et sur la tour. Le sultan est mort, vive le sultan!
Que va-t-il faire ? Les Anglais lui ordonnent de se retirer, il refuse. Mais on a câblé à divers croiseurs et corvettes, et voici que le port se remplit de bateaux de guerre. Il y a trois corvettes anglaises : le Thrush, le Sparrow et le Racoon, et deux croiseurs-torpilleurs, Saint-Georges et PJiilomène ; une corvette allemande, le Seendler, une italienne, le Volturno^ un voilier portugais en bois portant des canons, la Quenza ; enfin il y a le yacht du sultan, qui porte plusieurs pièces de canon.
Les troupes anglaises débarquent. Le sultan est sommé d'évacuer le palais, sinon, demain malin, il sera bombardé. Notre Kauzler se retire du milieu de
la baie pour aller se ranger de façon à être hors du cadre d'action des bateaux de guerre. Ceux-ci, les cinq anglais, sont en ordre de bataille, dos à dos, parallèles au palais, sur lequel toutes lespièces sont pointées. Nous nous promettons une jolie journée, car le sultan ne cédera pas. Toute la nuit, ce sont des signaux électriques entre le Saint-Georges et le consulat d'xAngleterre.
Quelle déception au lendemain matin quand nous levons l'ancre à huit heures ! Une heure plus tard, nous jouissions d'un spectacle unique. Mais il paraît qu'on a songé à nous couOer le sultan usurpateur pour le transporter sur la côte allemande, et nous partons pour éviter cette mission, qui pourrait être peu diplomatique. Jusqu'au dernier moment, je reste sur l'arrière, et vers neuf heures je distingue vaguement des fumées blanches, mais il n'y a aucun bruit qui me parvienne.
On sait ce qui se passa. Le palais, la tour et le harem furent effectivement bombardés, et aujourd'hui il ne reste rien de ce vaste édifice que nous avons été les derniers à contempler. Le reste de la ville ne subit aucun dommage, la population était résignée : tout au plus consentit-on, la veille du bombardement, à nous faire quelques réductions sur divers achats que les banyans (Indiens) n'avaient pas grande hâte à abandonner.
Tanga, un autre port allemand où nous débarquons
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le soir même, est un cadre aussi vert que Dar-Es- Salaam. C'est la même nature luxuriaute, plus sauvage, car il y a moins d'habitations modernes. De plus hautes montagnes s'élèvent à l'horizon : elles ont des formes régulières et arrondies, et paraissent dépasser deux mille mètres. Ce sont les premiers contreforts de cette chaîne qui aboutit aux pics de Kiliman- Djaro et de Kénia, hauts de six mille mètres et situés à cent kilomètres à peine de la côte. Je vois un commencement de vallée qui doit conduire à d'autres paysages autrement grandioses. Vraiment cette colonie est un beau pays, et le climat doit être sain là-bas dans ces hautes montagnes.
Enfin, c'est Guardafui, ce cap énorme qui dresse sa silhouette au loin à l'horizon, en face de nous. Les rochers arides ont remplacé la splendeur des tropiques. Voici Aden, qui me laisse un souvenir aride. Les citernes sont sans eau, la chalea est torride, on dirait uue nature maudite. De partout accourent des canots de gamins somalis qui viennent plonger pour attraper nos pièces de monnaie. Ils jettent seuls une jolie note dans ce triste paysage ; ils sont si vifs et si alertes, ils sont si contents de rire de leurs dents blanches, leurs figures sont si jolies sous leurs cheveux souples et ondulés ! Ils ont de la gaieté plein la figure, et cela nous met en joie aussi. Au moins j'emporte ce joli souvenir d'Aden.
Depuis Zanzibar, il m'est impossible de dormir dans ma cabine. Pendant toute la traversée de la mer Rouge, je vais continuer à dormir en plein air sur une chaise. Ou cherche à retenir de la brise tout ce que l'on peut.
Tout le long de la mer Rouge, c'est la suite des rochers d'Aden : il en est qui surgissent à peine de la mer, ce sont de vrais écueils; il faut une attention continue dans ces parages. Le Sinaï est là-bas parmi ces rochers rouges brûlés de soleil.
Suez nous apporte la première note d'Europe, on nous remet des lettres et des journaux, mais on ne peut descendre à terre : nous sommes en quarantaine. A la nuit, nous pénétrons dans le canal.
Le canal ne me fait pas l'impression que j'en attendais. C'est pourtant merveilleux, cette course dans un hùtel flottant à travers le désert de sable. De nuit, c'est plus saisissant encore de voir ces hauts réflecteurs électriques à la proue des navires, qui se suivent d'une vitesse presque nulle, glissant sans aucun bruit, et l'un après l'autre se mettant dans les garages pour laisser passer ceux qui vont en sens inverse.
Ce désert, ce silence de mort, ces lumières éclatantes font pourtant du canal de Suez une vision unique.
Enfin voici la Méditerranée, c'est-à-dire l'Europe. L'Afrique est bien loin derrière nous; le canal nous a
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brusquement transportés d'un continent dans l'autre. Il fait frais, je puis reprendre ma cabine.
C'est d'abord la Crète qui élève devant nous ses hautes montagnes rocheuses , puis c'est un cuirassé français qui se rend à Constanlinople, et nous le saluons comme un poste avancé de la France.
JVous traversons le détroit de Messine en pleine nuit de nouvelle lune, mais Reggio et Palerme nous éclairent ; le passage est étroit, une erreur minime nous jetterait sur Charybde en voulant éviter Scylla. Ce sont les souvenirs latins qui nous reviennent, et il est drôle de les entendre citer par des Anglais avec leur accent.
Voici l'Etna, le Stromboli, enfin le Vésuve et la baie de Naples. Mais cela, c'est trop bien l'Europe pour en parler. Xaples m'a fortement déplu avec ses mendiants paresseux, sa musique agaçante, sa côte dénudée. Pour comble, j'ai vu au matin un homme assassiné sur un banc de pierre, la chemise couverte de sang, et la foule ne paraissait nullement émotionnée.
Xous longeons la Corse par le nord, en vue de Bastia, et enfin, après trente-six jours de traversée depuis Durban, nous entrons à Marseille. Cette fois c'est plaisir de voir la vie et le mouvement, contrastant d'autant plus avec la nonchalance de Naplcs; et quelle merveille d'y trouver le soleil aussi radieux qu'en Afrique !
Merci à Notre-Dame de la Garde avant de filer en express vers les montagnes de la Savoie ! Mais, qui sait? des rives du Léman, nous voguerons peut-être à nouveau vers ces lointains rivages que nous avons appris à apprécier. Ce n'est plus le continent noir des vieux navigateurs; la nature africaine dévoile peu à peu toutes ses splendeurs de joie et de soleil.
8 décembre 1896.