CHAPITRE III
LE MANIGALÂND.
Umtalù — La première chose qui me frappe le matin à Umtali et me donne une haute idée du confort qui y règne, c*est la vue d'une bicyclette. L*hôtel luimême est agréable, avec sa véranda ombragée de plantes grimpantes et de quelques arbres.
Nous allons passer quelques jours à Umtali et au Hanicaland avant de partir pour Salisbury, qui est le but principal de notre voyage. Le premier jour est consacré au repos, un repos qu'on goûte vraiment dans ce cadre paisible de montagnes et de collines parsemées d'arbres. La ville est sur une plaine étroite couverte d'herbe, la prairie tout à fait. Les rues sont fort larges ; on voit qu'on n'a pas ménagé l'espace, il ne coûte rien.
Le Manicaland est une des trois régions qui forment le Charterland ou Rhodesia; les deux autres sont le Mashonaland, dontSalisbury est la capitale, etleMatabeleland avec Buluwayo pour centre. Salisbury est la
capitale de tout le pays, mais Umtali, comme nous le lerroDs plus tard, est peut-être Tendroit le plus agréable à habiter.
Ce soir, il y a une représentation à Thôtel ; décidément nous sommes arrivés à propos. Il y a surtout une comédie bien amusante, le Jury, Le personnage principal est un juge, et la pièce est d'autant plus plaisante que ce rôle du juge est rempli par le juge même d'Umtali, que nous avons vu juger une affaire le matin même et qui joue dans le même costume; ces Anglais sont étonnants. Et ils savent si bien s'implanter dans un pays, qu'ici déjà nous voyons des noirs parlant l'anglais avec une rare perfection.
Nous ne ferons qu'une course fort rapide dans les districts miniers, n'ayant pas le temps de nous y arrêter, car le travail nous attend à Salisbury.
Presque tout le district minier du Manicaland anglais et portugais, ce dernier avec Massi-Kessi pour centre, est compris sur la route directe d'Umtali à Massi-Kessi, route plus courte, mais beaucoup plus accidentée que celle que nous avons parcourue en coach.
Le Manicaland. — On croirait voyager danscertaines montagnes de la Suisse; les sentiers sont escarpés et caillouteux, mais les arbres sont rabougris et les huttes des nègres qui paraissent de temps à autre, et les vieux travaux de mines détruisent vite l'illusion, et puis le soleil est bien plus ardent. La cascade de la rivière
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d*Uintali, qui brille là-bas au soleil, donne seule une courte impression de fraîcheur; lorsqu'on arrive au sommet du vallon, là où les eaux d'Umtali se séparent de celles du Revue, la vue s'étend sur un magnifique panorama de montagnes étagées. Il y a là une sorte d'observatoire naturel au croisement de deux chaînes de montagnes presque à angle droit : l'endroit s'appelle Crow's nestj le nid de corbeaux ; c'est en effet une aire d'aigle dominant de centaines de mètres les vallées de Mozambique : tout au fond, dans le lointain, on distingue à peine Massi-Kcssi.
La végétation devient plus riche, mais le sol continue à être couvert de vieux travaux de mines, puits et galeries; il en est honeycombedj disent les Anglais, c'est-à-dire semblable à un rayon de cire vierge. L'eau est abondante et le sol est riche ; c'est vraiment là une terre d'avenir, plus que celle des environs d'Umtali, La végétation devient tropicale; sur les eaux et sous les arbres se forment de gracieuses arcades de bambous; sur le sol s'épanouissent les grandes fougères. Les verts sont d'une teinte admirable, mêlés aux couleurs rouges des jeunes pousses : ce n'est plus comme autour d'Umtali, où les arbres semblaient donner à regret aussi peu d'ombre que possible.
Il est hors de doute que les filons aurifères de cette région ont été travaillés autrefois, et qu'en outre beaucoup d'alluvions aurifères ont été lavées sur les bords
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de la rivière il'Umtali, sur celle du Revue et sur ses affluents, le Zambusi et le Ménëue; il reste à savoir les résultats qu'obtiendra Tindustrie moderne, sous Ténergique impulsion que lui donnent les pionniers et les capitalistes anglais, et, il est juste d'ajouter^ les efforts intelligents des Français de la Compagnie de Mozambique.
Les noirs ont longtemps exploité les alluvions aurifères des rivières d'Umfali et de Revue par des puils de cinq à six mètres de profondeur; il est question actuellement de les reprendre sur une plus grande échelle par la méthode hydraulique.
Revenant à Umtali, nous avons visité Thôpital, qui domine la ville et qui est fort bien tenu pardcswwr^^^. Umtali n'a qu'un défaut, c'est d'être trop loin de la rivière; on parle de déplacer la ville, à cause de la voie ferrée qui va être commencée incessamment et ne peut arriver à remplacement actuel sans occasionner des dépenses supérieures à ce que coûtera le déplacement d'Umtali. Cependant on a déjà beaucoup construit : la maison Fabre de Marseille, entre autres, dispose d'un bel emplacement et a bâti un vaste magasin ou entrepôt. C'est un plaisir de trouver encore ici des compatriotes et les couleurs françaises. Ce plaisir se double de reconnaissance en présence de l'aide que nous y trouvons pour assurer nos bagages. Le service est si mal fait encore entre Umtali et Salisbury que je me verrai
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forcé d*aban(loDDer à Umtali tout ce que j'ai envoyé depuis Chimoio, et je ne le retrouverai que Tannée prochaine. En route donc pour le Mashonaland avec une valise.
D' Umtali à Salishury, — Lecoach partd*Uaitali à une heure du matin. Un dernier incident avant de partir : le bruit de la voiture qui s'ébranle réveille en sursaut un jeune Anglais étendu à terre à la suite des libations de la soirée, un des ces blonds insulaires qui cultivent la boxe ; il rêve sans doute à son sport favori, et le voilà qui se précipite vers nous en criant : Where is thejight ? où est-ce qu'on se bat? Son erreur dissipée, il repart, Tair fortement déçu, suivi des rires homériques des passagers, qui durent plus d'une heure ; ils deviennent drôles, eux aussi.
La voiture est bondée ; il y a avec nous des prospecteurs, des commerçants, \q public prosecutôr, ou procureur général de Salisbury ; ce personnage est unique dans le Charterland, et se transporte d'une ville à l'autre avec la justice; enfin l'ex -gouverneur portugais de Beïra, M. de Meyrelles; toute une société, comme on voit, et les conversations ne vont pas languir.
Le voyage d'Umtali à Salisbury est surtout intéressant, à cause de la nouveauté des paysages et du mode de locomotion. Cette fois, ce ne sont plus des buUocks, mais des mules qui nous traînent, et noas allons presque deux fois plus vile.
Après être sortis des montagnes par une dernière montée fort raide passée pendant qu'il fait nuit, le pays change. II devient plat^ peu varié, et ne paraît pas être fertile. La végétation consiste en petits arbres rabougris très espacés, poussant au milieu d'une herbe jaune sur un sol de sable ou de rochers granitiques.
Cequi est tout à fait curieux et original, par exemple, ce sont des amoncellements de rochers, comme détachés d'anciens pointements de granit et tombés les uns sur les autres dans les positions les plus bizarres. On dirait des colonnes posées sur des piédestaux, de véritables fenêtres monumentales ouvertes sur des ruines, ou même, de loin, des châteaux gothiques avec des tours crénelées. Des monticules entiers sont composés de ces débris de roches et semblent se désagréger de plus en plus en morceaux qui s'effritent; aussi les contours en semblent-ils extrêmement tourmentés, suivant les effets des érosions. Ce sont de vraies ruines naturelles, des ruines géologiques.
On peut suivre maintenant encore, sur quelques dos de granit surgissant du sol, Teffet, qui dure toujours, de cette destruction par les siècles et les intempéries des saisons, les vents, les pluies, et surtout l'extrême sécheresse de Tair qui règne dans tout le centre de l'Afrique. Le granit se fend suivant des alignements très longs, et des blocs s'en détachent peu à peu; ou
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en distingue qui ne tiennent plus guère et sont sus^ pendus le long de grandes fentes.
Entre ces monticules qu*on appelle des iopjès (mot boer qui veut dire tète), le sol est couvert d'herbe et de petits arbres, et la route, faite uniquement par le passage des coachSj s'y déroule à perte de vue en longs serpents sinueux, évitant les bouquets d'arbres.
Mais, à cause du sable, les conducteurs préfèrent maintes fois prendre à travers champs, et vous voyez la diligence, un grand break recouvert, traînée par dix mules, galopant dans la prairie au milieu des arbres et des hautes herbes sans chemin tracé. Aussi il y a des chocs énormes, on traverse des creux où passe un peu d'eau et qu'il faut sauter. Les cochers sont assez habiles cependant pour éviter les plus gros blocs. Il y eu a deux : Tun tieut les guides, l'autre le fouet en peau d'hippopotame, assez long pour atteindre les mules de tète; celui-ci est un Hottentot, et il ne prend pas une seconde de repos, il harasse ses malheureuses bètes.
On s'arrête pour manger à des stores ou magasins, après plusieurs relais successifs. Vraiment on n'y mange pas mal, on a du lail et du beurre frais. Dans plusieurs pendent des dépouilles de lions et de lionnes fraîchement tués. Les stores sont des maisons de ferme propres et presque confortables; presque toutes ont des fleurs; ils ont été donnés par la Char-
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tered Company à des pionniers de.rexpédition, et ces gens les tiennent avec soin, et paraissent s'y plaire; il est seulement dommage qu'alentour de ces stores le pays paraisse si peu productif.
Dans Tun, ombragé de grenadilles, nous avons fort bien dormi quelques heures. Nous en repartons à deux heures du matin pour continuer à travers un pays tout semblable à celui de la journée précédente. On dirait de ce pays ce que Loti disait de TArabie Pétrée : Nous nous déplaçons dans de Tétendue. Cependant il y a ici une certaine végétation. Mais c'est un horizon aussi monotone et aussi limité que celui do la mer, aujourd'hui surtout que les Kopjès ont disparu. Les habitants sont très rares dans la région de la route. Que pense-t-on faire d'un pareil pays? Les Anglais avant tout songent sans doute à s'y distraire en excursions; ceux qui voyagent avec nous sont fort gais et aiment à s'amuser. Deux d'entre eux veulent conduire quelque temps le coach, sous prétexte de faire reposer les noirs, mais leur essai n'est pas heureux; à plusieurs reprises ils manquent de briser la voiture en mille pièces, à la grande inquiétude du Tartarin, qui en oublie les lions, a Ces Anglais, lui dis-je, sont des sauvages qui en veulent civiliser d'autres à coups de fusil et à coups de millions pour en tirer de l'or, si les anciens mineurs ne l'ont pas tout emporté. )) Nous le saurons dans quelques mois.
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Enfin voici un kopjè à Thorizon, quand le soleil se couche. Il parait que c'est Salisbury : sauf ce monticule, le pays est tout plat autour de nous. Il est nuit noire quand nous arrivons à la poste, et ce sont des noirs qui prennent nos valises et nous conduisent à l'Avenue Hôtel. Enfin nous voici au terme de ce voyage de quarante-cinq jours depuis notre embarquement à Southampton. Nous n'avons pas reçu un journal ni une lettre pendant tout ce temps : aussi on comprend l'impatience avec laquelle nous attendons le lendemain pour aller à la poste chercher les nouvelles arrivées d'Europe avant nous par le Cap, la voie ferrée de Kimbcrley et Mafeking, et le coach de Buluwayo.