‹ Rhodésie et Transvaal: impressions de voyageChapitre 3 sur 23 · SU · texte numérisé non relu

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Juin 1895.

4 Nous faisons une traversée magniGque, sur le Norman^ le plus beau des bateaux de V Union Une : il a 170 mètres de longueur et jauge 7,300 tonneaux. Ce p^rt de Southampton est une merveille, et les côtes verdoyantes de Tile de Wight, qui le protègent, sont de ce vert si doux, propre aux pays du Nord, que Ton n^oublie plus quand on va vers le Sud. Puis c'est le bleu infini qui commence et qui va durer jour et nuit. Le temps est superbe, la mer extrêmement calme : je ne croyais pas que Timmense Atlantique pût être si calme; sans une sorte' de lame de fond qui est très longue, le Norman serait aussi immobile que sur un lac de la Suisse. Nous passons cependant quinze à

seize heures dans ua brouillard assez épais; la sirène fuil entendre son ([roudement assourdissanl loulcs les deux minutes. Les jouruées passent vite : on mange trois fois par jour et subsl^n lie lie ment chaque fois; la plus grande distraction du bord, car on n'a k faire ; quelqu'un dit plaisamment : " A bord on availlcpasen dehors de ses repas. « A viiii dire, a du conrori sur le Norman, la cuisine, qui pa- )onae les premiers jours, Guit par laisser beauà désirer, comme nous le verrons.

ir le potit on essaye quelques jeui : palets, lawn- Is, cricket, etc. Dans les salons, on fait de la mu- !. Un petit orchestre se fait entendre tous les ; il est bien composé, elle chef a beaucoup de goût, lit extraordinaire sur un paquebot anglais de la i du Cap, il y a neuf Français à bord : c'est la pree fois qu'il se dessine un sérieux mouvement de wmpatriotes vers les riches contrées de l'Afrique ud, et maintenant que le premier pas est fait, cola intinucr. Ce son! les ingénieurs qui vont les pre~ s en exploration. Il y a colui de la Compagnie de imbiquc, qui a tracé des centaines de kilomètres de 3s dans ce pays et, à soixante ans, y retourne pour latriëme fois.

est probable que nous aurons des soirées Ihéfts, car nous voyageons avec une troupe d'opérette )osée de quarante personnes, qui va au Cap et à

Johannesburg; et nous aurons même des bals et des bals costumés. Il faut déballer tous ses bagages; les dames du bord s'entendent fort bien avec les actrices, et les messieurs aussi ; d'ailleurs, plusieurs sont fort jolies et parlent couramment le français. Le chef de la troupe, M. Harius, est un ancien acteur français, mais il a pris tout à fait Taccent anglais.

En approchant de Madère, nous passons au milieu de dauphins en troupe serrée, les jeunes sautant audessus de Teau, les plus gros lançant en Tair des jets d'eau les uns sur les autres. Nous ne rencontrons aucun bateau, à peine une fumée à Teitréme horizon; nous faisons près de quatre cents milles marins en vingt-quatre heures.

A Madère, nous faisons une relâche de trois heures. Nous en profilous pour aller rendre visite à la Melpo^ mène, vaisseau-école des gabiers français arrivé la veille à Madère, venant des Canaries. Le commandant nous fait reconduire au Norman dans son canot à douze rameurs qui fait Tobjet de la curiosité des passagers : nous nous éloignons des belles montagnes verlcs de Madère à midi, salués par l'équipage de la ifeljpomène.

Le soir même, grand concert sur le pont : ouverture pour piano par un Français, obligé de se rendre à la gracieuse invitation du capitaine Bainbridge.

Le beau temps continue, nous doublons Ténérifle

t RHODÉSIE ET TRANSVAAL.

dans la matinée : nous alloDs maintcnanl passer douze

jours entre le ciel et l'eau sans voir la terre jusi]u'au

Cap, aussi les passagers ont tout le temps de faire

tmple connaissaQce. C'est une occasion pour moi

e lier avec mon compagnon de cabine, qui est

[>yè aux mines de diamants de Kimberley. Il a

^jâ de nombreux voyages en Afrique, où il liabilc

is une dizaine d'années, quoiqu'il n'ait guère que

j-cinq ans.

malin, en causant avec lui, j'ai dccouTcrI qu'il es au courant non seulement des affaires du Ifa- ;land, mais que lui et deux de ses amis de Kimy ont fait partie de l'expédition des piouniers à Salisbury, dans le Mashonaland. C'est cette cxpé- I qui a assuré l'acquisition du territoire de la esia par la British South Africa Company ou ered Company.

mme je vais justement parcourir ces pays-là, on comprendre que le récit de celte marche en dans des pays inexplorés m'a fort intéressé, et >is qu'on lira avec plaisir les détails que je vais crire : l'on aura déjà une idée de ces pays et de iniËre dont ils ont été conquis avant de les par-

Eœpédition des pionniers au Mashonaland. — expédition commença en juin 1890 : elle avait onçue par Cecil Rhodes et par son fidèle ami le

DE L'ANGLETERRE A BEIRA PAR GAPE-lOWN. 5

trop fameux docteur Jaiueson; mais le succès en est dii principalement à trois hommes énergiques : le major Pennefather, sir John Willoughby et Selous.

Le colonel de dragons Pennefather, qui commandait Tcxpédition et qui avait acquis Texpérience des indigènes dans la guerre des Zoulous, fut d'ailleurs très bien secondé par le major Johnson, qui commandait Tavant-garde. Les approvisionnements étaient assures par sir John Willougbby, bien connu par ses charges de cavalerie de Kassassin et de Tel*el-Kebir et par ses exploits de sportsman. Enfin on ne pouvait mieux confier la direction de la marche et le tracé de la route dans ces régions nouvelles qu'au fameux chasseur Selous, qui partit pour l'Afrique en 1871, à Tâge de dix-neuf ans, et depuis cette époque passa sa vie à chasser chez les Matabélès et sur les bords du Zâmbëze : il avait tué un nombre incalculable d'animaux qui font l'ornement des musées de l'Afrique, et même de ceux de l'Europe et de l'Amérique.

Selous descend, par son père, d'émigrés français huguenots : les Anglais disent de lui qu'il est un sportsman of the first water (de la plus belle eau), un very excellent shot (fusil de tout premier ordre) et le prince ofgoodfeïlows (roi des bons garçons).

Le corps des pionniers était composé de deux cents hommes, cent cinquante chevaux, soixante-cinq voitures comprenant plus de cent-cinquante tètes de bé-

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tail; il devait non seulement atteindre le mont Hampden, au nord du Maskonaland, mais construire une route jusqu'à ce point depuis le camp de Macloutsie river, c'est-à-dire sur une longueur de quatre cents milles.

Ces pionniers étaient tous des hommes choisis avec soin pour le service que Ton attendait d'eux; il y avait là des prospecteurs de mines, des mineurs, des fermiers, d'excellents cavaliers; on a même ajouté des baronnets et des membres du a Pélican club n ; enfin c'était la fleur du Sud africain. Dans les soixante-cinq voitures du convoi étaient transportés un outillage de campement, des vivres, une pharmacie, quatre pièces d'artillerie, un moteur électrique pour la lumière, et même des jeux de cricket, foot-ball, lawn-tennis, et des accessoires de théâtre.

On attendit, pour commencer l'expédition, la fin de la saison des pluies, qui est surtout mortelle pour les chevaux : il y a dans ces régions une maladie de la poitrine qui sévit sur eux et qu'on n'a pas encore réussi à guérir. Ceux qui y ont échappé ne la reprennent plus : on les appelle des chevaux salted, et ils se vendent beaucoup plus cher que les autres. Cette maladie a été une cause de grandes pertes pour la Chartered Company.

Dans le camp de Macloutsie, trois semaines furent consacrées à des exercices d'artillerie et d'escar-

mouches; ce camp, à 750 mètres d*altitude, près d'une eau excellente, est un endroit très sain, parfaitement choisi.

Le départ eut lieu le 25 juin. Les six premiers jours, on poussa la marche avec rapidité, sans prendre d'autre repos que le strict nécessaire. On fît ainsi soixante milles (environ cent kilomètres), soit dix milles par jour, et Ton atteignit Tendroit actuellement désigné sous le nom de Fort Tuli. La route était construite au fur et à mesure de Tavancement, avec des bois abattus et des terrassements; toute la région est très boisée.

A Matlapulta, on rencontra six sœurs de la Mercy qui furent accueillies avec enthousiasme; elles eurent déjà loccasion de montrer leur dévouement en soignant quelques malades. Cette station fut pourvue d'un poste de quatre hommes; c'est actuellement Fort Matlapulta.

Fort Tuli est défendu naturellement par sa position un peu élevée sur des pentes douces, non loin du Limpopo, qui borde la frontière nord du Transvaal. La rivière Tuli, qui passe au voisinage, y atteint une largeur de 500 mètres ; les bords de cette rivière sont couverts (le roseaux de quatre à cinq mètres de hauteur, el le pays est très boisé. Ou y entend les rugissements des lions et les cris des chacals, des hyènes et des (oups; on sait que l'hyène suit toujours le chacal pour trouver

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tiques isolées et près desquelles on trouve fréquemmeat des sources. Le pays est peuplé d'animaux sauvages : éléphants, girafes, buffles, zèbres, mais surtout de daims et d'antilopes, très appréciés des chasseurs de la petite colonne.

La population indigène des pays de Bubye Rivers est très douce, et reçut très amicalémenl les Européens. Elle était Tobjet dés incursions, des Matabélés, qui venaient enlever les femmes et les enfants ; aussi les villages étaient-ils perchés dans des endroits très hauts et inaccessibles, sur les rochers des Kopjes. Les huttes n'étaient que des abris de branchages, à couvert seulement des vents les plus violents. Le. nom de ces indigènes est Banyans. Trois de leurs chefs vinrent visiter la colonne. Coiitre des chèvres ou des boucs, ou des farineux, fèves, etc., on leur donna des couvertures ornées, des étofles voyantes ; aux chefs^ on donna même des fusils Martini.

L'arrivée à la rivière Lunde vint mettre en fuite ^es lions qui jouaient sur le sable. C'est à Lunde que commence la région qui dût autrefois entretenir une nombreuse population. Vers Toucst, on trouve d'anciennes ruines très importantes, ainsi qu'au nord-est, près de Victoria, où se trouvent les ruines célèbres de Zimbabyé.

Pour arriver à Victoria, il faut traverser une gorge longue et très étroite, qu'on appela le. «Providential

DE L'ANGLETEBRE A fifiIRA PAR GAPE-TOWX. II

Pass». Celte gorge n'avait jamais encore été traversée par des blancs. Longue de 12 kilomètres» elle monte de Taltitude de 870 mètres à celle de 1,200 mètres, au sommet du col ; les pentes sont boisées, le site est grandiose mais étroit, et eût été bien favorable à une embuscade. Ce fut pour la colonne un vrai soulagement que d'en sortir sans avoir été attaquée ; elle aurait subi des pertes sérieuses. Au delà, le paysage se découvre, et riiorizon apparaît lointain, et comme une éclaircie après la tristesse des bois obscurs auparavant traversés. Victoria est à 1 ,500 mètres d'altitude, et les environs arrivent à 1,700 mètres. Jamais les indigènes de cette région n'avaient vu un blanc, et les chevaux excitèrent autant d'étonnement que les hommes à la peau blanche. Ainsi les pionniers faisaient vraiment la découverte d'un pays nouveau, encore inexploré, et ils durent éprouver de rares sentiments en y pénétrant. Us étaient d'ailleurs bien reçus par les indigènes, qui les regardaient comme des êtres supérieurs et ne demandaient qu'à leur obéir. Ceux-ci aidèrent à construire le fort Victoria.

Sur ce plateau de Victoria, la maladie des chevaux disparaît, mais les pauvres bêtes furent soumises à un autre fléau : les lions en enlevèrent plusieurs. La colonne s'inslalla aussi confortablement que possible à Victoria, en attendant les ordres de sir John Vl/illoughby.

Pendant que les pionniers étaient à Victoria, sir Willoughby avait reçu un ultimatum de Lobengula,

I? RHODÉSIE ET TRANSVÂÂL.

roi des Matabélés, qui lui ordonnait de retourner en arrière, sous peine d'avoir à subir les conséquences de son envahissement, c'est-à-dire d'avoir la guerre avec les Matabélés. Willoughby partit aussitôt pour rejoindre les pionniers. Il trouva à Fort Victoria une vraie foire de village, avec jeux de cricket et de foot-ball, match à la carabine, balançoires, etc. Et, la nuit, le village était éclairé par la machine électrique.

Après avoir conféré avec les chefs de la colonne, Willoughby décida de ne tenir aucun compte de Tul* timatum et de pousser en avant, en ajoutant seulement au corps des pionniers les deux cents hommes de la police venus avec lui, deux canons Maxim et des munitions. Scions partait en avant à un jour de distance, afin de tracer la route dans le Mashonaland qu'il connaissait déjà. Le 19 août, Victoria était abandonné, conCé seulement à la garde de quelques hommes.

La colonne ne marchait que rarement dans la matinée, à cause des bœufs que la grosse chaleur du jour fatigue beaucoup et prédispose à la maladie. La marche principale se faisait de quatre heures à neuf heures du soir. A dix heures ou onze heures on sonnait le couvrefeu, et Ton dormait autour des voitures, à la garde de nombreuses sentinelles dispersées sur douze ou quinze milles de superficie : la machine électrique projetait ses feux à plus de mille mètres de distance.

A 90 milles de Victoria, à la source des rivières

Umgezî et Sabi, fut construit le fort Charter et, à 68 milles plus au nord, le fort Salîsbury, à 8 milles du mont Hampden, Tobjectif de Texpéditioa. Salisbury ne fut pas placé au pied du mont Hampden, à cause du manque d'eau en cet endroit. Ce ne fut pas sans une joie hautement manifestée que Ton vit de loin les croupes du mont Hampden se profiler sur le ciel. On arriva à Fort Salisbury le 12 septembre ; c'était sur des collines à la lisière de grands bois, près d'une petite rivière. Un chevreuil égaré avait traversé de bout en bout la ligne de marche de la colonne. Le grand plateau de Salisbury est à 1,700 mètres d'altitude et toujours rafraîchi par la brise.

Pendant cette marche de 400 milles, pas un coup de feu n'avait été tiré par les pionniers ; il n'y avait pas un pour cent de malades, les autres étaient en parfaite santé, à peine fatigués. Depuis Mafeking, ils avaient fait 800 milles environ, à raison de 10 à 11 milles par jour avec 65 chars à bœufs pesamment chargés.

Le colonel Pennyfather passa la revue de la colonne, le drapeau anglais fut arboré sur un mât, le révérend Balfour récita une prière d'action de grâces, trois I*: rrahs furent poussés pour la reine Victoria, et vingt et un coups de canon furent tirés.

Tel est le récit de la marche des pionniers qui a décidé de Toccupation, par l'Angleterre, du Mashonaland et plus tard du Matabeleland. Le récit de la guerre du Mata-

u rhodësie et transvaal.

bcjlelandca 1893 contre le roi Lobengula, guerre dans laquelle les volontaires anglais furent conduits par le docteur Jameson et le major Forbes, est le second chapitre de Toccupation, le troisième étant rempli par la révolte des noirs en 1895. Mais il serait trop long de décrire ici ces événements, et, après cette digression déjà longue, mais que Ton n'aura pas, je Tespère, jugée fastidieuse, nous reprenons notre journal (1).

L'Equateur, — A 8 degrés avant TEquateur, la chaleur devient assez forte, bien que le ciel soit couvert ; le soir, pendant un concert organisé sur le pont, qui a été tendu de drapeaux, un orage s*élève, mais reste éloigné et ne dure que deux heures.

Nous avons passé TEquateur par un ciel couvert et un vent tellement frais qu'il fallait plutôt se couvrir. Le lendemain, cependant, le soleil se lève superbe dans un ciel sans nuage, et il fait une chaude journée. Les vieilles plaisanteries de la ligne sont épuisées, mais nous en trouvons de nouvelles : comme notre marche s'était ralentie, nous avons convaincu un brave garçon un peu simple que c'est à cause de laulifficulté de monter le renflement de la terre à TEquateur, et que, passé la ligne, la descente se fera beaucoup plus vite. L'événement nous donne raison, et c'est tout juste si nous ne nous convainquons pas nous-mêmes.

(1) Pour compléter ce récit, nous avons emprunté plusieurs détails à l'ouvrage de Mathers : Zamtezia,

La mer est toujours d'uo calme extraordinaire, et, sans la houle de fond, le bateau semblerait immobile : d'ailleurs il faut y prêter attention pour sentir cette boule, et presque pas une 4es,d.ames du bord n'a le mal de mer.

Le menu du bord se raréfie et lon.vit de conserves ; il n'y a pas de viande fraîche, et: Ton nous sert même des choses qui sont près de nous donner le mal de mer, des blancs- mangers et des gélatines de toutes couleurs. Et puis ce sont les sauces impossibles, mélanges de toutes sortes de produits pimentés, toujours les mêmes d'ailleurs. On se rappelle involontairement le mot de Veuillot : a Les Anglais ont une infinité de religions, mais une seule sauce. » Vraiment, ils en sont restés à la cuisine du moyen âge, à celle que Guillaume le Conquérant leur a importée de France, et si, comme le prétend un de nos passagers, la cuisine est Tindice de la civilisation, ils sont bien en retard.

Le bal masqué était assez réussi : les dames avaient de brillants costumes. Parmi les hommes, il y avait un costume assez curieux, mais évidemment incommode, c'était un phare électrique. Le bateau est si long qu'on ne sait pas ce qui se passe à 60 ou 80 mètres de distance, dans les salons, le bar, les fumoirs, sur les divers points du pont. C'est une ville flottante.

Je regarde, le soir, la Croix du Sud; lorsqu'elle commence d'apparaître, elle me semble bien peu bril-

16 RHODESIE ET TRAKSVAAL.

lante, comparée à nos constellations du Nord : mais à mesure que nous allons au Sud, elle monte dans le ciel, et son éclat augmente. Cependant le ciel austral me parait inférieur au ciel boréal, sauf la Voie lactée, qui a des zones semblables à une poussière éblouissante avec des vides absolument noirs

Le vent se levé, u a souftle assez fort les derniers jours avant d'arriver au Cap; c'est le cas général, à Textrêmité de l'Afrique, la mer est plus agitée. Les jours baissent incroyablement ; c'est le brusque passage de Tété de France à Tliiver du Cap, et il fait froid, il faut se couvrir. La nuit tombe très vite, vers cinq heures, et la lune montre, nous affirme-t-on, une face un peu différente de celle à laquelle nous sommes accoutumés, peut-être voit-on un peu plus le bord du sud, un peu moins celui du nord : la figure qu'on y distingue rappelle celle des deux Amériques, et non plus la tête de bonhomme qu'y voient nos paysans ; c'est sans doute affaire d'imaginations différentes.

Ce dernier soir, il y a soirée et bal d'adieu sur le pont : voilà dix-sept jours que nous sommes sur ce bateau avec les mêmes personnes, et l'on finit par s'y attacher ; demain nous nous quitterons, et Dieu sait si nous nous reverrons : il y a des figures plus sympathie ques q non ade la peine à quitter. Nous voici enfin en vue des montagnes du Cap, qui font une longue ligne très accidentée dont les sommets dépassent 1,300 mètres;

DE L'ANGLETERRE A REIRA PAR GAPE-TOWN. 17

avec les nuages qui pendent de la Table, on croirait arriver sur les côtes d'Ecosse. Le temps a été si beau, et nous avons été si seuls sur le grand cercle si borné de rborizou de la mer, qu'il ne nous semble pas que nous nous soyons déplaces depuis les côtes de la Manche : depuis hier pourtant, le temps est couvert, et il vente; la houle est assez forte, mais le bateau est si long qu^on ne sent qu*uu fort roulis. Nous avons fait 5,979 milles marins en 397 heures, soit une moyenne de 15 milles à Thcure.

Le Cap, — Tous nos projets sont changés. Nous comptions aller en Rhodcsia par Kimberiey et Mafeking et en sortir par Boïra, et Ton nous fait entendre qu*il vaut mieux y aller par Beïra et la colonie de Mozambique, parce que ce dernier pays serait en pleine saison des pluies et difGcile à traverser en décembre prochain. Nous nous laissons convaincre et nous retenons nos anciennes cabines sur le Norman, qui nous conduira jusqu'à Durban (Natal), d'où le bateau allemand qui fait le service sur la côte est d'Afrique nous transportera à Beïra.

En attendant, nous profitons d'une relâche de trois jours pour visiter Cape-Town. C'est une ville en amphithéâtre devant une baie assez large, enfermée dans une sorte de cirque naturel formé par la montagne de la Table et ses deux contreforts de droite ot de gauche, ce dernier appelé LiorCs head, la tète du

lion, dont il évoque la forme. La ville a pou de véritables monuments. Il y a des façades très ornées et de grand effet, comme celle du Parlement, de la gare du chemin de fer, et quelques autres. Les artères principales sont larges, et elles sont animées. Les cabs circulent comme à Londres, mais ils sont peints en blanc, et les cochers sont des nègres ou des Hottentots.

Ce qu'il y a de plus désagréable, c'est la poussière, qui devient une boue rouge épaisse lorsqu'il a plu et rend difficiles les courses à pied, surtout dans certaines rues; elle fait des taches ineffaçables. Nous avons embarqué à la gare plusieurs compagnons de voyage en route pour Johannesburg : l'un d'eux nous avait amusés par ses mésaventures; n'ayant jamais fait grand'chose, il allait sans doute continuer au Transvaal, sous le prétexte d'y chercher fortune. Arrivé au dernier moment avec son billet de seconde classe, il s'est rencontré dans son compartiment en face de trois nègres ; passer soixante heures avec cesfacesnoireset ces peaux noires qui sentent mauvais, il y avait de quoi le rendre plus fou qu'il n'était; heureusement nous avons réussi

à lui trouver une meilleure place.

Nous sommes descendus à l'International Hôtel, une

sorte de villa tout en haut de la ville, au pied de la

Table, dans des massifs d'arbres et de fleurs. Là nous

avons pu nous refaire un peu l'estomac de la nourri-

ture échauOTante du bord. Figurez-vous des fraises, des ananas, toutes sortes de fruits sur uue table couverte de fleurs, du poisson excellent, des vins du Cap, et cela avec les bains de mer, des promenades charmantes dans une campague couverte de beaux arbres, et des forêts toutes blanches au soleil du silver tree, Tarbrc d'argent. Ces journées au Cap sont merveilleuses; il ne fait pas très chaud, le vent est frais, on se refait vraiment dans un pareil climat.

J'ai gravi plus de la moitié de la montagne de la Table; le reste parait à pic et inaccessible, il faut connaître les sentiers et les passages qui permettent d'arriver au sommet, et c'est une ascension dangereuse, car il ne se passe guère de journée sans que les nuages viennent couvrir la cime et pendre le long des parois comme de la ouate : il y a eu plusieurs accidents, des gens tombés dans le vide sans Tavoir vu, ou bien n'ayant pu retrouver leur- sentier de retour, et obligés d'errer des journées et des nuits dans le brouillard. Mais, au grand soleil, la vue est immense sur les mers du Sud, où, dans un lointain infini, se confondent le bleu du ciel et celui des eaux.

Le long des « Twelve Apostel » , les Douze Apôtres, ainsi qu'on appelle les montagnes qui prolongent celle de la Table, une route en corniche borde la mer; cette route est taillée dans le roc, au pied duquel les vagues viennent déferler avec ces bruits profonds et sans

20 RHODESIE ET TRAWSVAAL.

nombre dont parlait Homère. C'est ul3 promenade unique; on peut la continuer au delà des montagnes pour aller à Constantia et de là à Wynberjj en faisant le tour de la Table, et parcourant les avenues de chênes et de pins, le long desquelles s'étalent les riches villas des habitants de Cape-Town, entourées des vignobles qui produisent les fameux vins du Cap.

Je ne pourrais décrire dignement le jardin botanique de Cape-Town, qui est unique au monde : les plus grands arbres des pays froids y poussent côte à côte avec les grands palmiers des pays tropicaux, sur des pelouses couvertes de buissons et de fleurs de tous les climats. Le sol est si riche et le climat si égal et si doux qu'il se prête aux plus diverses manifestations de la vie. C'est pour cela aussi que tant de malades, dont le plus célèbre est Cecil Rhodes, y ont retrouvé une santé magnifique, après avoir cru leurs forces épuisées.

Cecil Rhodes. -- J*ai vu l'honorable Cecil Rhodes, alors dans toute sa gloire, mais cependant d'une simplicité antique. Il nous a reçus, mon compagnon de voyage et moi, pendant quinze à vingt minutes dans son cabinet. Ce cabinet est dans une maison minuscule en face du Parlement; il est petit, et un grand bureau en occupe la majeure partie. Rhodes est un fort bel homme, très grand et vigoureux, l'air énergique et cependant très dou}^. Je trouve qu'il lie ressemble

pas aux portraits bien connus qu'on a donnés de lui; sa chevelure devient grise, et il a le front haut et large, très symétrique, le front d'un homme admirablement équilibré et capable d'une immense puissance de travail. J'ai remarqué chez lui une sorte de grâce dans sa pose et son attitude pour écrire une lettre : ce n'est pas seulement une intelligence supérieure et très active, ce doit être un homme séduisant, un charmeur. Il est très jeune, quarante-deux ans environ, et, comme il le dit plus tard, sa carrière ne fait que commencer. Un homme comme lui est une force dont on doit se servir, et d'ailleurs il sait en même temps si bien attirer et retenir la sympathie qu'il devient irrésistible. Jameson lui a été dévoué jusqu'au fanatisme, et il est juste de reconnaître que Rhodes, après la fameuse équipée du docteur dans le Transvaal, n'a pas dit un seul mot pour désavouer Jameson et a pris toute la responsabilité de l'affaire. C'est peut-être un exemple de ce qu'était l'amitié antique, plus forte et plus durable que toutes les circonstances, et dont on peut dire comme Shakespeare :

So that eternal love in Iove*s frcsh case VVcighs not tlie dust and injury of âge Xor gives to necessary wrinkles place But makes anliquity for ayc his page (i).

(1) Ainsi Tétcroel amour, dans cette nouvelle circonstance, ne se soucie pas de la poussière et des injures de Tâge, non plus que

J'ai VU aussi le docteur Jamcson, avec son air sérieux, mais simple. et bon eufaot. Il dous a reçus assis sur une table dans le salon d'attente de la Chartered Company; n'ayant jamais encore entendu parler de lui, jn nVi counu sa qualité qu'en sortant des bureaux ; c'est la simplicité anglaise, souvent si charmante. Il est très bon, et tous ceux qui ont eu des rapports avec lui lui gardent de l'amitié et de la reconnaissance, comme je l'ai vu plus tard en Rhodesia.'

Avec nos letlies de recommandation de Rhodes et de Jameson, nous sommes sûrs du meilleur accueil partout en Rhodesia, et il est temps maintenant de mettre à la voile pour Beïra, après avoir goûté, mais si peu, les délices du Cap.

De Cape-Town à Beïra. — Nous partons du Cap à quatre heures du soir. Le vent est frais et assez fort, la mer semblcdevcoir houleuse, ona de la peine à passera l'avant du bateau et h s'y tenir. Quelques vagues arrivent jusque sur le pont, qui dépasse l'eau cependant de cinq à six mètres; malgré sa longueur, le Norman c%ï fortement balancé. C'est bien là la mer qui devait être d'un passage difficile pour les bâtiments à voiles; elle semble s'opposer à ce qu'on la franchisse.

A l'arrière, le vent souffle et bruisse dans les cordages, le long des couloirs et des bastingages; la mer

des rides inévitables, mais il asservit à jamais le temps pour être son page.

fuit en grinçant et gémissant sous les deux hélices. Ce château d'arrière est un vrai spectacle, on y est abrité du vent et à Taise pour en jouir.

Le jour baisse, Vénus brille très haut dans le ciel. La côte d'Afrique est une suite de montagnes rocheuses hautes de 1,000 mètres et plus, dentelées, surmontant une berge de terre étroite, ou plongeant directement dans la mer. C'est la prolongation de la Table, et cette longue barrière paraît infranchissable. Je m'amuse à chercher avec une lorgnette les paisages possibles entre ces rocs pointus, par des ravins arides. Il y en a quelques-uns, mais fort peu. Là-haut, de ces plateaux étroits au delà des pointes, on aurait une vue splcndide sur la mer; mais personne ne songe à les visiter, sans doute, balayés qu'ils sont sans cesse par les nuages et les vents. Il ne se passe guère de jour qu'ils ne soient ensevelis dans les nuages.

Une route étroite longe la côte, elle devient ensuite un sentier dans les rochers. Il n'y a pas d'habitations, mais des récifs nombreux, et des bancs de sable parfois remontant les berges. Au sud, des bandes de nuages sortent de la mer à l'horizon et affectent des formes tourmentées de montagnes très hautes et très lointaines; on aurait la nostalgie d'aller là-bas, vers ce pôle Sud.

Le Cap des Tempêtes. — Il fait très frais, je vais mettre un manteau. Cet arrière du Norman qui oscille

de droite et de gauche en s^inclioant vers les abîmes creusés par les vagues, me rappelle certaine gravure du vaisseau de Tristan et Yseult dans la tempête; et les bruits des vents, ces bruits sourds contre les roofs et sifflant dans les cordages, font une symphonie étrange avec les mugissements des vagues et des eaux qui fuient derrière nous. La nuit est tombée tout à fait ; il n*y a aucune lune, mais les seules étoiles, pour rendre plus saisissants encore les bruits et les sons innombrables de la magnifique symphonie des vents et de la mer.

Après le dîner, je demeure longtemps sur le pont. Nous voyons filer plusieurs phares à éclipses. Le dernier qui passe est très haut sur une crête plus noire que Thorizon tout noir. C'est le véritable cap de Bonne-Espérance, autrefois le cap des Tempêtes : son éclat passe par gradation jusqu'à devenir éblouissant, puis il baisse jusqu'à devenir un point à peine visible, et cette révolution se renouvelle chaque minute. Le fameux cap est franchi, et maintenant il semble se produire une légère accalmie. Bonne espérance pour notre voyage, est-ce là ce que cela veut dire? Ce passage des dernières hautes cimes de l'Afrique du Sud demeurera un souvenir inoubliable.

Ce n'est qu'après minuit que nous passons la pointe extrême de l'Afrique australe, le cap des Aiguilles. Ce sont toujours des montagnes, mais beaucoup moins

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hautes, et nous en longeons do nouvelles dans la matinée suivante, cette fois à Test do TAfrique.

La mer est maintenant presque calmée, et nous sommes bien tranquilles sur le pont devenu solitaire du Normarij car les passagers sont très peu nombreux. Je n*avais pas joui de la mer jusqu'à cette soirée d^bîer ; elle avait été trop calme, et hier encore ce ji'était point assez, j'aurais désiré voir une violente tempête, ce doit être extraordinaire.

Le mauvais temps recommence et nous empêche de débarquer à Port-Elisabeth. La ville, qui longe la baie d'Algoa-Bay, paraît toute neuve. Depuis la construction des chemins de fer de Grahamstou^n et de Graaf-Reinet, une quantité de propriétés ont été achetées sur celte côte de la colonie du Cap, qui est toute verte et paraît très fertile, en même temps que le climat très tempéré en est excellent. C'est une preuve Je plus que les ports et les voies ferrées sont le plus sûr moyen de colonisation.

East'London. — Nous avons été retardés trois jours àEast-London ; la mer était mauvaise, et il était impossible de transborder les cargaisons. Là nous avons quitté le Norman pour prendre un autre bateau de la même Compagnie, le Trojan; il arrive à peine à la moitié du tonnage du Norman, mais c'est un joli bateau de type plutôt français, avec le pont d'arrière enti(^rement découvert, ce qui oiTre beaucoup d'espace

et d'agrément. S'il y a moins de luxe que sur le NormaUj la pension est bien meilleure et Ton jouit de la vue de moutons vivants. Ces pauvres bêtes étaient pourtant bien malades pendant la traversée agitée que nous avons eue jusqu'à Natal.

Durban. — Durban, ou Port-Natal, est la perle de l'Afrique du Sud, avec sa riche campagne, ses collines couvertes de forêts et de villas, ses plages pour les bains de mer et son admirable climat; on l'appelle déjà, depuis que la voie ferrée est achevée, le Brighion de Johannesburg. Le jardin botanique est fort curieux ; mais que cette végétation, toute luxuriante qu'elle soit, avec ses énormes feuilles, sa régularilé monotone, sa symétrie, est loin des délicatesses de nos feuillages du Nord ! Tout cela est plus monslrueux que beau, et je lui préfère un coin perdu de nos montagnes de la Savoie ou des Pyrénées.

Nous n'avons pas le temps de séjourner à Durban, et nous repartons pour Delagoa-Bay. Hier nous longions le Zoulouland. Vu de cette distance et vers le soir, il me faisait l'eiTet des collines du Jura. Je comptais quatre ou cinq rangs de collines étagées et boisées. Nous avons croisé un superbe voilier portant dixhuit voiles aussi blanches que la neige, et peint luimême tout en blanc ; c'était un resplendissement sur le bleu de l'Océan. C'était là la vraie navigation autrefois, celle où les Portugais, les Hollandais et nous-

mêmes avons triomphé. La vapeur a transformé tout cela et changé le sort de bien des colonies. On ne peut revenir en arrière, et c'est presque dommage. Quelle sensation ce doit ôlre de voyager sur un de ces grands voiliers qui glissent sans bruit sur les flols, sous ces grandes voiles pendantes là-haut comme des ailes de grands oiseaux !

A bord, Ton entend les conversations les plus étranges. Ces aventuriers qui voyagent ne paraissent pas toujours avoir grande délicatesse, ni grande élévation d'idées; ils traitent avec le plus grand sérieux des choses absurdes. Il n'y a pas chez certains d'entre eux ombre de sens philosophique et même moral. S'il faut un certain courage pour s'expatrier au loin, il est des gens pour lesquels c'est devenu une nécessité par leur propre faute, et cela ne les rend pas supérieurs aux gens qui restent dans leur pays, ni ne leur donne le droit de les mépriser. Je ne crois pas que le premier venu verra s'élargir ses idées, parce qu'il ira chercher des aventures en Afrique ou ailleurs. Les voyages ne donnent pas d'idées à ceux qui ne sont pas capables d'en avoir. Par contre nous avons aussi des compagnons de route très intéressants, et j'aurai l'occasion d'en rencontrer d'autres auCharterland et plus tard au Transvaal.

LorençO'Marquez. — A Lorenço-Marquez, ou Delagoa-Bay, on se croirait en pleine colonie française.

28 RHODESIE ET TttANSVAAL.

OU n'entend parler que le français. Ce port se développe tous les jours depuis rachèvement (mai 1895) du chemin de fer qui le relie à Pretoria et à Johannesburg. La rade naturelle est immense ; c'est la plus belle de toute TAfriquc du Sud, mais le service du port est absolument insuffisant, de même que celui des chemins de fer. L'encombrement est colossal, il n'y a pas de wharfs. Les Portugais, qui possèdent ce beau port, sont jusqu'à présent tout à fait au-dessous de leur tache, et les perles d'argent qu'ils font par leur lenteur sont incalculables. Tout un côté de la rade est occupé par des marais, et il importe d'assainir cette côte; jusquelà Lorenço-Marquez gardera sa réputation méritée d'être insalubre. C'est à peine si l'on a tracé des rues pour construire les nouveaux quartiers à bâtir. 'Et cependant le sol est jformô d'une terre rouge très meuble dans laquelle on avance avec peine; il faut également y construire des routes. Il est vrai que les pauvres Portugais sont en guerres presque continuelles avec les chefs nègres de l'intérieur, et les Anglais, qui convoitent Mozambique, ne se font pas toujours faute de susciter des querelles dont leur habileté saurait profiter.

Pour l'inauguration de la ligne de Pretoria, qui venait d'avoir lieu, il y a encore dans la rade trois croiseurs portugais, un allemand, et un cuirassé à tourelles hollandais, la Reine Wilhelmine : ce dernier a

doRDC un grand bal à tous les colons français et portugais et aux Boers venus du Transvaal. Ceux-ci sont venus par centaines; le gouvernement boer leur a . oflert gratuitement un voyage à la côte, pour leur faire admirer Lorenço-Marquez et comprendre Timporfance de ce port. C'est la première occasion que j ai de prendre contact avec les Boers, ces gens de haute taille, à la barbe fleurie, dont les aventures au Transvaal, les Vacances des jeunes Boers, ont tant récréé notre jeunesse. Mais ils sont encore fort en retard dans leurs connaissances. Ceux-ci viennent tons les matins voir à Taurore le soleil sortir de la mer, comme ils le croient à la lettre.

Le bateau allemand V Admirai, qui fait le service de la côte est de TAfrique nous transporte de Lorenço- Marquez à Beira. La côte est basse, mais très boisée : on sent déjà la végétation des tropiques; sans la brise de la mer, il ferait chaud, car le temps est superbe. Notre bateau, qui a déchargé toute sa cargaison, se trouve en équilibre tout à fait instable sur la mer, et ses oscillations contrastent avec la stabilité du Nor^ man.

Avant de voir Beïra, on distingue au loin quelques dômes blancs qui appartiennent à Tancienne Sofaia.Ce port a dû d'être abandonné, parce qu'il s'ensablait, et tout le commerce qui s'y faisait avec l'intérieur s'est transporté soit à CUiluane, soit à Beira, Il y a upQ

légende qui fait de Sofala rancicn poii de la reine de Saba, celui où les bâtiments du roi Salomon venaient chercher For et l'ivoire pour le temple de Jérusalem.

Notre longue traversée, qui dure depuis plus d*un mois, va bientôt prendre fin, et quand nous allons mettre pied à terre, ce sera pour longtemps. lUais avant d'être eu rade de Bcïra, il faut décrire un immense arc de cercle, de façon que le bateau reste dans le chenal creusé par la rivière Pungwe au milieu des sables de la mer pendant plusieurs milles. Ce chenal est marqué par des bouées qu'il faut déplacer tous les ans, car le lit de la Pungive change de place : Bcïra, avant d'être devant nous, est d'abord figurée par une ligne d'arbres dont les sommets seuls émergent de l'eau derrière nous. Cette côte est très basse, toute couverte de brousse et de grands arbres.

Bientôt des toitures en tôle ondulée commencent à émerger derrière des cargo-boats ancrés dans la baie. C'est Beïra, la première ville dont nous sommes destines à admirer l'architecture <le tôle ondulée. Encore un retard, V Admirai s'est ensablé; malgré les efforts de l'hélice, qui tourne à toute vitesse, il ne remue pas plus qu'une bouée. Au bout d'un arrêt qui paraît long, nous finissons par sortir d'embarras et par rentrer dans le lit de b Pungwe.

Le débarquement a lieu par le soleil le plus ardent que j'aie encore expérimenté, et nous voilà enfin sur les sables mouvants de la plage de Brïra, au milieu des noirs qui gesticulent en transportant nos bagages.

CHAPITHE II

DE DEIRA AU GHARTERLAND.

Deïra. — Voilà trois jours que nous sommes obligés de passer à Beïra, sans en pouvoir sortir. La voie ferrée n'existe pas encoi*e d'ici à Foutesvilla; on fait ce trajet en bateau à vapeur, sur la rivière Pungwe, et il n'y a pas de bateau avant le lundi, c'est-à-dire une fois par semaine.

Beïra est un site plutôt sain : en ce moment il fait beau, et l'on jouit de la brise de mer, mais il y a des moustiques qui vous empêchent de dormir, et aussi d'énormes rats qui grimpent la nuit sur vos couvertures. Et il faut voir ce que sont les hôtels de Beïra pour connaître le confortable de la tôle ondulée.

Les propriétaires de ces hôtels ont pourtant fait tout ce qu'ils ont pu dans un endroit si écarté de toute communication; le bateau n'y passe qu'une fois par mois, et il n'y a pas encore de télégraphe. J'ai fait un nouveau séjour de trois jours à Beïra en septembre 1896,

et j'ai pu y constater de notables améliorations : le télégraphe est établi maintenant avec Salisbury et Cape-Town, il y a deux services de bateau par mois, les hôtels se meublent, le railway de Fontesvilla est terminé, et enfin le quai ou wharf de la Chartered Company est près de son achèvement. Ce dernier ouvrage est même un véritable défi jeté à Lorenço- Marquez, et à l'indolence portugaise. Alors que cette ville, qui date de quatre cents ans et qui possède la plus belle rade de l'Afrique du Sud, qui est depuis dix ans le port naturel du plus riche pays de cette région, le Transvaal, n'a pas encore de quai, Beira, qui date de deux ans à peine, possède un beau wharf en fer monté sur pieux à vis, où les bateaux ayant un tirant d'eau même de douze mètres peuvent débarquer à quai toute leur cargaison. C'est un bel exemple de l'audace et de la ténacité britanniques.

En 1895, il y avait près de deux cents blancs à Beïra, des Français employés de la Compagnie de Mozambique et de maisons de commerce, comme Fabre de Marseille et la Compagnie de Manica, puis quelques Anglais et quelques Allemands, et des troupes portugaises. La douane appartient à la Compagnie de Mozambique et lui apporte le plus clair de son revefiu. De la douane, qui est au bord de la mer, la ville de Beïra s'étend en une longue rue, bordée de maisons en tôle ondulée possédant seulement un rez-de-chaussée, sauf une ou

34 RIIODÉSIE ET TRANSVAAL.

deux exceptions. Celle rue est dans un sable très fin, où l*on enfonce à tel point qu'il a fallu faire un trottoir maintenu par des rondins de bois serrés, pour les piétons. Le service des voitures est remplacé par un tramuay sur rails, un véritable jouet d'enfant qu'un noir suffit pour pousser en trottant dans Tintervalle des rails, où le sol est plus ferme que dans le sable. II y a place pour deux personnes vis-à-vis Tune de l'autre, dans Tunique tramway, qui est découvert; le gouverneur a son wagon spécial de mômes dimensions, mais orné de dessins d'un goût portugais, et fermé, ce qui le rend évidemment d'une chaleur intolérable.

L'hôpital et la maison du gouverneur sont les plus beaux monuments de Bcïra, si l'on ose se servir de ce nom. Toutes ce» cases de tôle sont situées sur une lagune de sable qui, parait-il, disparaît presque sous l'eau dans la saison des pluies. Seules les malsons émergent; aussi ont-elles généralement leur niveau inférieur supporté par des pilotis à quelques décimètres au-dessus du sol. La marée, le vent et les vagues déplaçaient ce sable, et il a fallu organiser, sur toute la plage, un système de palissades en bois parallèles qui forment un soutien et une protection; on parle de construire un véritable quai en pierre, mais ce serait difficile et coûteux, car la pierre n'existe pas à Beïra. On parle aussi de changer la ville de place. Il existe un marais derrière la lagune, et ce marais

serait malsain, si la mer ne le remplissait fréquemment. On transporterait Beîra sar Tautre rive de la PuDgwe, où le sol est tout à fait ferme ; ce n*est plus le sable, et la végétation est abondante. Ces villes de tôle ont au moins Tavantage de se déplacer facilement, on les plie et les déplie comme des châteaux de cartes.

Nous sommes allés voir le village nègre, qui n'est pas trop répugnant. Pour y arriver, il faut traverser un pont en bois long de 150 mètres, en payant fr. 20. Ce village est formé de cases en roseaux et en terre, dans un paysage de pelouses vertes et de bosquets de grands arbres. Ces arbres sont curieux : ils ont le tronc vert comme les feuilles, et les branches, vertes aussi, sont tordues, souples et arrondies, comme des lianes; ils me fontTeffetde monstres à cent bras, à tentacules, comme des poulpes. C'est ce qu'on appelle Tarbre à ^b^ve^fever-tree. Il donne l'impression de la fièvre, il a le teint vert de la décomposition, mais il parait qu'il est tout à fait inofiensif, et, de fait, les indigènes ont leurs cases sous ses ombrages, et Beîra n'est aucunement insalubre et fiévreux.

Le gouverneur est Portugais. C'est un vieil Africain de Mozambique; il a de vastes projets qu'il creuse à l'ombre de ses cheveux et de ses sourcils noirs, en tor* tillant une énorme moustache noire qu'il regarde comme unique en Afrique. Il se compare facilement à

Cecil Rhodes, mais jusqu'ici son principal mérite a consisté à favoriser par-dessus tous les autres les Anglais, parce quUl a senti leur supériorité en conceptions et en capitaux. Ceux-ci en profitent pour lui arracher concessions sur concessions, qu'ils enlèvent aux Français de la Compagnie de Mozambique.

Ces Français de Beïra nous ont fort bien accueillis; le drapeau tricolore de la maison Fabre, dont le mât est le plus haut de tous ceux de Beïra, a abrité plus d'un gai repas, où Ton a retrouvé avec un plaisir non dissimulé la cuisine française et les vins de France, assaisonnés de propos gaulois et de Tesprit natal, qui se retrouvent aux colonies les plus lointaines : on me Ta dit plus tard au Transvaal et ailleurs, la conversation française est unique, et son esprit, qui la distingue de tout autre, ne perd jamais ses droits dans les milieux les plus cosmopolites.

De Beïra à Fontesvilla. — Le voyage de Beïra à Fontesvilla est très intéressant, mais à travers un pays absolument malsain et fiévreux. Les chasseurs de Beïra y trouvent les lions et toute sorte de gibier, mais ils trouvent aussi la fièvre dans ces fouillis de broussailles et de véritables forêts vierges, où habitent cependant quelques nègres. L'abondance de la végétation dans ces parages fait presque Tefifet d'une maladie de la nature. Les bords de la Pungwe sont marécageux. Nous n'avons pas eu le mérite de faire à pied ce trajet;

nous avons pris le bateau de la Chartered Company, le Kimberley, qui fait le service, quand il peut, de Beïra à Fontesvilla.

Nous partons vers cinq heures du matin; il fait nuit et plutôt frais. Un canot nous transporte, nous et nos hagages, à bord du Kimhtrley ; c'est le commencement des embarras que vont nous donner des bagages trop pesants. Si jamais vods devez voyager eu Afrique, prenez autant de colis que vous voudrez, pourvu qu'ils soient légers et ne dépassent pas la charge d'un noir ; c'est un principe anglais, et dont on se trouvera toujours bien.

La Pungwe est une large rivière dont le courant est extrêmement lent, à tel point que, pour la remonter, le bateau doit profiter du flux de la mer pour le porter au-dessus des bancs de sable qui obstruent son lit. Il faudrait arriver à Fontesvilla avant que la marée soit à toute sa hauteur, pour ne pas risquer d'être ensablé; malheureusementla distance estgrande: il y a 40 milles, et le lit de la rivière est si irrégulier et sinueux que le bateau risque, à chaque instant, de sortir de la zone profonde pour se jeter sur un banc de sable. Aussi il ne se passe pas un voyage sans que le Kimherley soit obligé de s'arrêter; il arrive encore à se dégager des premiers ensablements, mais quand la mer cesse de monter, il en devient incapable : un bateau à roues et à fond plat rendrait un bien meilleur service que le

38 RHODËSIE ET TRAXSVAAL.

Kimberleyy qui a une quille et une hélice. On m*ajoute, mais je le crois difficilement, que le capitaine du Kimherley a tout intérêt à ensabler son bateau, car les passagers restent un jour de plus à bord à leurs frais.

Sur les bords couverts de roseaux, de hautes herbes, de brousse et de grands arbres, nous apercevons des crocodiles qui se chauffent au soleil ; c'est à peine si on distingue leurs corps, couverts d'un limon vaseux, des troncs d'arbres bruns échoués. Les hippopotames abondent dans les bas-fonds. N'ous croisons une flottille de canots en écorce, quelques-uns montés par des noirs qui pèchent en pagayant; les autres sont attachés en face de quelques paillotes nègres dont les habitants nous regardent passer. Ils cultivent des céréales et une sorte de fruit dont ils font une bière amère, qui est leur unique boisson. Les lions et Us grands quadrupèdes abondent tout autour d'eux, mais ils ne viennent pas les déranger outre mesure. Un Français de Beïra, M. Monod, vient chasser le lion, depuis plus de dix ans, dans ces régions; il en a tué un grand nombre, et il mériterait d'être tout aussi célèbre que Selous; seulement, s'il sait bien raconter ses aventures, il n'a pas, comme Selous, le don de les écrire : il lui faudrait son Homère.

Enfin, après plusieurs échouages dont nous sommes sortis, voici le dernier dont nous ne sortirons pas. Mais nous n'avons pas la patience d'attendre à demain.

Xous faisons mettre à Tcau un canot, et nous voilà sur la Pungwe, avec quatre nègres qui rament en chantant eu cadence. Ce sont deux heures sous un soleil lorride. Ces noirs, sans rien pour les garantir, ni sur la têle ni sur le corps, sont couverts de sueur, mais ils ne cessent pas de chanter. Des oiseaux leur répondent sur les forêts des deux rives. L*un surtout nous poursuit longtemps; c'est un gros oiseau noir et hianc dont le cri rappelle celui d'une girouette rouillée grinçant sur son axe.

C'est un soulagement que de voir hicntôt quelques cases qui indiquent l'approche de Fontesvilla. Le débarquement se fait sans Irop de peine, sauf un colis qui tombe à l'eau; aussitôt, et dans son remous, un de nos noirs se précipite en plongeant, sans se soucier du voisinage des crocodiles; il parait que, si Ton agite l'eau violemment, ils n'osent s'approcher. C'est égal, nous sommes heureux de voir émerger le pauvre diable; la sueur qui l'inondait a fait place à l'eau de la rivière, que le soleil a tôt fait de sécher, bien qu'il approche de son déclin. Les rives sont escarpées, la rivière s'est ouvert son lit dans la terre, les lourds colis ont peine à être hissés, mais nous voici enfin à l'hôtel de Fontesvilla.

De Fontesvilla à Chimoio. — Cet hôtel en tôle ondulée s'appelle pompeusement le Royal Hôtel, mais il a le mérite d'être propre; il est tenu par un Anglais.

Ce sont les Anglais qui ont construit le chemin de fer (le FontesviHa à Chimoio, et beaucoup sont morts à la peine dans ce milieu humide et fiévreux : ils ont déjà fait montre de cette énergie et de cette activité, dont nous trouverons tant d'autres preuves au Mashonaland.

Après le dîner sur la terrasse à pilotis, en face de la grande plaine, lejlal deFontesvilla, où se dessine la gare de chemin de fer à distance, nous dormons tant bien que mal sur des lits sans draps, première étape des nuifs nombreuses à peine abritées, ou même au clair des étoiles, que nous allons passer dans cet immense intérieur du continent africain, f/est la poésie de la nature africaine qui commence, et qui est due aussi à ce climat merveilleux dès qu'on est sorti de la zone fiévreuse des côtes, à ce ciel sans nuages qu'on retrouve chaque matin du même bleu infini, sans jamais s'en lasser, et sans jamais avoir à s'inquiéter le soir pour les voyages et les travaux des lendemains, qui suivront toujours les mêmes. C'est le ciel d'Afrique qui a rendu seul possibles les immenses voyages des explorateurs, et dont on dit qu'on prend plus tard la nostalgie quand on en a goûté une fois.

A cinq heures du matin nous sommes à la gare et bientôt embarqués avec nos bagages, après avoir donné un coup d'œil aux ateliers en tôle et à la rivière où va bientôt s'élever le pont en fer sur pieux avis dont on

nous a paHé à Bcîra, et qui doit établir la jonction avec la voie ferrée de Beïra à Fonicsvilla.

£n compagnie d'un ingénieur de la Compagnie de Mozambique et d'un prospecteur écossais qui a un caractère tout à fait méridional, nous allons faire 120 milles en chemin de fer à travers un pays qui auparavant était presque infranchissable, à cause de la présence de la mouche tsétsé, dont la piqûre est mortelle pour les bœufs. C'est la Jly counlry, région abondante en gros gibier, buffles, antilopes, lions, etc. ; on dit que cette mouche accompagne partoutcesanimaux sauvages, et que leur destruction entraine celle de la mouche. La isétsé n'est pas plus grosse qu'une mouche ordinaire, mais elle est de couleur brune et possède un aiguillon; elle est inofTensive pour l'homme, les noirs ne sentent même pas sa piqûre.

Cette région, du moins la partie en plaine, le flat de Fontesvilla, est en outre très fiévreuse, et les ouvriers qui ont travaillé à la construction de la voie ferrée sont morts en grand nombre. Lorsqu'on ne fait que la traverser, comme Rhodes ou Jamcson, elle n'est pas dangereuse, mais ceux-ci ont eu du moins le mérite d'y passer lorsqu'elle était encore à peu près inconnue ; il est môme arrivé à Rhodes de s'y égarer tout à fait en compagnie d'un Boër nommé de Vaal (Duval).

Le flat de Fontesvilla, qu'on traverse pendant les trenteà quarante premiers milles, me donnait l'idée dece

quedoit être Vd jungle des Indes. La plaine est couverlo d*une herbe très haute, atteignant deux ou trois mètres, d'un jaune éclatant, parsemée de palmiers dedifférenlrs espèces, dattiers, cocotiers, etc., les uns au tronc cour: entourés de branches et de feuilles ou de broussailles, les autres au tronc droit et élancé, hautes colonnes ombragées d*un bouquet vert agité par le vent avec ce bruit métallique particulier des feuilles rigides» si différent du bruissement de nos délicats feuillages du Nord. La voie court toute droite à travers les herbes el les palmes; de tempsà autre ou distingue des antilopes, des buffles, et on leur envoie, mais sans grand espoir, quelques balles du martini, le fusil le plus usité en Afrique, à cause de sa simplicité solide et parce qu'on trouve partout ses cartouches. Le soleil devient ardent, mais la marche du train en tempère Tardeur par le courant d'air qu'il produit, et d'ailleurs on est fort à l'aise dans le wagon long et étroit, sur les banquettes cannées qui se font vis-à-vis en face du paysage, ou sur les plates-formes. La voie n'a que deux pieds de large, on traverse la plaine à la vitesse de vingt kilomètres à l'heure, et l'on a tout le temps de jouir commodément de ce paysage tropical.

Bientôt l'on pénètre dans les premières montagnes à travers un étroit vallon. Le paysage change tout à fait de caractère. Ce pays est magnifique: il est couvert de forôts, <les forêts de grands arbres dont je ne sais

pas encore les noms, et dont beaucoup me rappellent Tacacia, le chêne ou les grands feuillages du châtaignier. Il fait bon sous ces épais ombrages : on fait halte uniquement pour prendre de Teau et ramasser du bois mort pour chaufTer la locomotive. Il y a des broussailles et parfois des fourrés, mais en général le sol est couvert d*herbe, et je proGte des arrêts pour cueillir quelques petites fleurs éclatantes et de très 6nes graminées. Dans ces fourrés il y a des bêtes sauvages, et il n'est pas rare, parait-il, de rencontrer des lions couches sur la voie et qui ne se décident à partir qu'à larrii ée de la locomotive ; mais nous n'avons pas eu la chance d'en rencontrer. C'est un plaisir rare que de pouvoir contempler les bêtes sauvages les plus terribles dans leurs forêts, tout en étant en pleine sécurité. Il y a quelques semaines, un noir qui voyageait le long de la voie ferrée a été surpris et égorgé par un lion ; on nous montre la place et ce qui reste de ses ossements, presque rien, les vautours et le soleil ont tout détruit ; nous rencontrons aussi des carcasses de bœufs, et les débris d'une voiture qui a servi à Rhodes, nous dit- on.

Le vallon a pris fin, il faut maintenant gravir les pentes de ces montagnes ; on s'y est pris d'une manière fort ingénieuse pour éviter les lacets, qui n'étaient pas possibles. La voie revient sur elle-même en faisant un rebroussement. Le mécanicien descend de sa machine.

manœuvre l'aiguille, remonte, fait machine en arrière, et la locomotive repousse le train sur une autre voie qui s'éloigne de la précédente en gagnant en hauteur. Puis nouveau point de rebroussement : le mécanicien redescend, manœuvre un nouvel aiguillage, fait machine en avant, et le train suit la locomotive sur une nouvelle voie dominant la précédente. Ce manège reprend sept ou huit fois, et nous arrivons en6n au sommet de la montagne; les pentes ont presque cessé, Tombre du vallon a disparu. Ton voyage en pleine lumière, sous un ciel serein que cachent à intervalles les ombrages des palmiers et des autres grands arbres. Les cocotiers sont fort curieux; avec leur tronc renflé au milieu, on dirait le col d'un serpent qui a avalé une proie volumineuse. D'autres ont de larges feuilles en éventail terminées par des griffes, et un fruit jaune éclatant sur le vert du feuillage.

Nous traversons une jolie rivière d'une eau très limpide, sur un pont en bois, et l'on fait halte pour abreuver la locomotive et aussi les voyageurs; c'est un endroit des plus pittoresques et qui le serait davantage encore s'il y avait, comme ce doit être à l'aurore, des daims et des antilopes venant s'y désaltérer : il y a comme des pelouses d'un vert magnifique sur les bords de l'eau, entourées de fourrés impénétrables sous des ombrages de toutes sortes; on sent une douce fraîcheur au milieu de cette végétation africaine dans toute sa

splendeur, et pourtant qui ne diffère pas tant de notre végétation forestière en France.

Les forêts recommencent, puis ce sont, avec des clairières, des bouquets d'arbres et des fourrés, et enfin des forêts d'autres grands arbres ; on dirait les superbes forêts d'ormes de la Transylvanie. Nous faisons une halte vers cinq heures du soir, au 80' mille, dans un endroit charmant, sous ces beaux ombrages : il y a une auberge fort propre. Ton nous sert un excellent diner où les poulets jouent le rôle principal. Le train s'arrête là en général pour la nuit, et repart le lendemain matin pour Chimoio ; mais on a fait une exception pour nous, et nous repartons vers six heures du soir. Si nous avions su quels lits nous attendaient à Chimoio, nous aurions préféré rester au 80* mille, où l'auberge était si propre. A défaut de confortable à l'hôtel, la végétation du moins gardera toute sa luxuriante splendeur.

Nous arrivons à la station sanitaire, Thôpital, à dix milles environ avant Chimoio, tout à fait au sommet des crêtes; de là on redescend vers Chimoio, qui est bien moins salubre. Nous faisons halte à l'hôpital pour attendre le docteur, qui était auprès d'un malade ; c'est ime jolie maisonnette dans un site paisible où l'on aimeraitàse reposer. Mais il est nuit depuis longtemps, et l'on est presque fâché de voir enfin briller les rares lainières de Chimoio après seize à dix-sept heures dans des régions si curieuses.

De Chimoio à Umtali. — Nous allons faire un séjour de trois jours à Chimoio, parceque nous avons manqué, grâce au Kimberley, la correspondance avec le coach, la malle-posie qui fait le service de Chimoio à Umtali. C'est plus qu'il n'en faut pour bien visiter celte station portugaise, pauvre village de cinq ou six huttes en roseaux et en terre qui s'appellent des magasins, la poste et des hôtels. Nous sommes au Premier Hôtel, du titre de Cécil Rhodes, le premier ministre du Cap, the Premier, comme disent les Arglais.

Pour passer le temps, nous allons faire une visite au gouverneur de Chimoio, un commandant portugais. Il habite, à trois milles de la station, une maison isolée ; c'était l'ancien site choisi pour la colonie. Le site actuel est malsain, au milieu des marais ; on nous affirme pourtant que ce sont les Anglais du railway qui ont décidé d'établir là leur terminus provisoire. Pour se rendre chez le commandant, on monte en pente très douce un sol couvert de très hautes herbes, sous les ombrages de la forêt, qui n'a pas cessé depuis les premières montagnes. Nous sommes armés, car il y a du gros gibier, et mon compagnon le prospecteur, qui est un peuTartarin, meracontedes histoires de lions qu'on lui a dites au Premier Hôtel, et qui l'ont évidemment frappé. Mais pas le moindrerugissement ne nous émeut jusque chez le gouverneur.

De ce poste on voit au loin un ancien fort portugais

DE BEIRA AU CHARTERLAND. Âl

aa sommet (l'une montagne toute pointue. Nous dînons en plein air, au son d'une boîte à musique venant de Suisse, qu'un noir remonte après chaque audition. Ces airs vont bien avec ce site alpestre, et c'est un peu l'air Ju pays qui vient évoquer son souvenir lointain. Evidemment, sauf les plaisirs delà chasse, la vie n'est pas 1res gaie à Chimoio. Pour nous y reconduire, le gouverneur a fait venir son troUey, plate-forme sur quatre roues à boudin qui roule sur la voie ferrée. Nous y montons, et, après l'élan donné, lesdeux noirs qui l'ont amenée y montent avec nous, et nous voilà, à cause de la pente, glissant à toute vitesse sur Chimoio. Au dernier contour, le frein nous retient peu à peu, et le trolley s^arréte sans secousse, ayant fait en quelques minutes le trajet qui nous avait coûté une heure de marche.

Les chambres à coucher du Premier Hôtel sont en roseaux ; les cloisons existent à peine, et les lits sont sommaires, mais surtout il y a des insectes et d'autres bêtes désagréables ; ce n'est plus la propreté anglaise, et, malgré les efforts qu'on fait pour nous trouver à diner, et malgré le billard, qui est le seul souvenir de la civilisation dans ces parages, nous avons hâte de partir vers de nouveaux horizons, vers cet Umtali qu'on nousa tant vanté. La grosse difficulté à résoudre, c'est d'assurer le transport de DOS bagages les plus lourds. Lecoach ne peut s'en charger; il est réservé auxvoya-

gcurs et aux colis légers. Ce sont des wagons à bœufs qui font les lourds transports, et vont mettre des semaines et des mois pour faire le Irajet que le coach va faire en deux jours et deux nuits, de Cliimoio à Umtali parMassi-Kessi. Impossible de faire autrement, il faut en passer par là.

Le coach s'ébranle pour partir de Chimoio à minuit. II fait frais, presque froid, il faut mettre des manteaux et des couvertures, et il est impossible de dormir dans celte voiture à peine fermée par des toiles cirées et où Ton est très secoué. En guise de chevaux, nous avons cinq paires déjeunes taureaux, des bullochs qui savent trotter, mais à leur façon, laquelle n'est pas très rapide. On fait halte toutes les deux ou trois heures à un relais pour changer les bœufs; au matin, nous pouvons trouver quelque chose pour déjeuner; c'est un soulagement de voir le jour, on sait enfin où Ton est, la nuit étant absolument noire.

Le pays est très boisé toujours ; il y a des mimosas, des orangers sauvages, puis Tarbre à sucre, Tacajou, le mapani, et surtout beaucoup d'acacias à feuilles très fines retombant comme des franges. Ces arbres sont espacés sur un sol de hautes herbes, parfois couvert de broussailles et de lianes faisant des fourrés impénétrables. Il y a des lions et des panthères : à chaque relais on nous montre des peaux de ces bêtes sauvages tuées tout récemment. Cette forêt a poussé sur un sol

de sable, et la route s'enfonce dans ce sable en véritables fondrières ; on tâche de les éviter en passant à travers les bois, dans les hautes herbes. La voiture va si lentement que nous mettons pied à terre, et nous nous enfonçons dans la forêt, en quête de gibier. Tout ce que nous voyons, ce sont des antilopes, mais ces bêtes nous font perdre la route, et il faut courir à travers les grandes herbes. C'est l'occasion pour notre Tartarin de nous rappeler le voisinage des lions ; les moindres fronts des oiseaux dans les herbes et les branches le font regarder avec inquiétude. Il a une idée géniale : si un lion paraît, vite il enflammera toutes ces grandes herbes jaunes avec sa boîte d'allumettes, et on sait que les lions ont peur du feu. Les lions ne paraissent pas ; ils se reposent sans doute pendant la chaleur du jour, tiiteadant la nuit pour commencer leurs chasses, aux rendez-vous près des sources où vont s'abreuver les antilopes. Ce sont des heures qui se passent, et vers le soir seulement nous retrouvons notre coach ; ces noirs insouciants n'ont pas prêté la moindre attention à notre absence : en Afrique, il ne faut compter sur personne, il faut se tirer d'affaire tout seul.

Nous ne sommes qu'à minuit à Massi-Kessi, le dernier poste portugais et le siège de l'administration des mines de la Compagnie de Mozambique : c'est le terme du voyage de l'ingénieur qui voyage avec nous et que je ne retrouverai que quinze mois plus tard à Beïra.

50 RHODESIE ET TRAÎWSVAAL.

Massi'Kessi. — Voilà trente-six heures que nous sommes debout, dont vingt-quaire en voyage. Nos conducteurs nous laissent, et dans leur intérêt surfout, je pense, quelques heures de repos; on ne repartira qu'à quatre heures du matin. C*est une aubaine dont il faut profiter, et encore avec une inquiétude : songera-t-on à nous réveiller? Curieux endroit que ce Massi-Kessi, que je n'ai vu ce soir qu'à la lueur des étoiles; il me semble cependant plutôt pittoresque. C'est un vallon boisé où Ton a bâti quelques huttes, mais il n'y a aucune installation pour l'ingénieur des mines de la Compagnie de Mozambique. Notre pauvre compagnon de voyage va être bien mal logé; heureusement il est homme à se tirer d'affaire. Pour le moment, il est tout à la joie de retrouver dans un employé de la Compagnie un ancien camarade de collège; il y a de ces rencontres vraiment curieuses; après quinze ans, se retrouver au milieu de l'Afrique! Comme ils sont tous deux du Midi , on peut deviner leurs eflTusions. Il faut les faire taire pour obtenir quelques heures de sommeil.

A quatre heures nous sommes debout, mais le coach est déjà loin ; nous voilà courant pour le rattraper au fond d'un ravin profond. Il est nuit noire, Orion brille en plein ciel, et cette vue que Je n'attendais pas éveille en moi brusquement le ciel de l'autre hémisphère. Au fond du ravin nous remontons en voiture, mais c'est

ensuite un nouveau ravin plus creux encore, et les berges en sont raides à faire frémir. Les cochers ne peuvent retenir la voiture, qui n'a pas de freins, et voilà les dix hullocks au grand galop, et la voiture bondis* sant sur les cailloux et les rocs qui remplissent la route, et qu'il est impossible de voir. C'est un miracle qu'il n'arrive pas d^accidents sur des routes pareilles, et que les voitures ne soient pas brisées mille fois.

Les arbres continuent; sur le sol il y a des graminées compliquées, peut-être rares, d'énormes bruyères violettes, des fleurs rouge écarlate.

Peu à peu la région devient dépourvue d'arbres. Nous montons le Christmas pass ovi passage deNocl, date de son premier passage par le chasseur Selous qui a tracé cette route. On passe le col, et nos bœufs peuvent aller plus vite en descendant dans un joli vallon au fond duquel paraîtra bientôt Unitali. Ces pauvres bœufs sont éreinlcs, et pourtant les relais sont fréquents. Les cochers et les postillons nègres se fatiguent autant qu'eux, et il faut ces gens-là pour conduire des bœufs dans un pays pareil et par ce soleil qui est ardent, en vérité, de midi à quatre heures.

Ce postillon est un jeune nègre fort dégourdi. 11 porte un veston jaune et des pantalons courts, avec un chapeau de feutre pointu à larges bords^ Il a une figure expressive ; les nègres de ce pays ne sont pas mal vraiment. Quand il se retourne, il sourit, et ses

prunelles blanches et ses dents blanches tranchent sur sa peau noire; il rit, et ce rire si naturel est gentil tout de même; on s'habitue vite aux physionomies des nègres.

Voici enfin la rivière d'Umtali, si fraîche et si limpide, puis les premières maisons, mais il est nuit, et il faut attendre le jour pour en faire la connaissance. En attendant, pour la première fois depuis Beîra, nous avons bon souper etl)on gite, tout cela de bon augure pour le Charterland.

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