‹ Rhythmes français et rhythmes latins pour servir d'appendice aux traités deChapitre 2 sur 56 · YUE GÉNÉRALE DU SUJET · texte numérisé non relu

YUE GÉNÉRALE DU SUJET

Lu à la Sorbonne dans la séance publique des sociétés savantes du 3 novembre 1861 (section d'histoire et de philologie ; président , M. Amédée Thierry).

L'histoire des rbythmes se rattache intimement au développement des langues; celles-ci nous indiquent comme par un calque la marche de Tesprit humain. En les examinant de près » en étudiant leurs évolutions successives, on y reconnaît un progrès incessant de la complication à la clarté, de la synthèse à l'analyse, d'un système de formes riches , pleines , harmonieuses , œuvre de l'instinct et d'une imagination puissante, à la constitution presque algébrique de la parole et de la phrase. Le progrès se manifeste plus particulièrement dans les phases qu'ont dû traverser les idiomes les plus parfaits du globe , désignés par le nom d'indo-européens ; on en trouve des traces non équivoques dans les langues sémitiques, et le chinois même, malgré son organisme original et son apparente immobilité, n'a pu s'y soustraire complètement. Si nous appliquons ce contraste de la synthèse et de l'analyse y ou, pour parler d'une manière plus générale , de Tinstinct et de la raison , qui éclate dans les langues , aux différentes époques de l'histoire

de notre race» il s'appellera jeunesse et maturité; si nous rappliquons aux religions, aux philosophies» aux id^es, qui ont régné jadis et qui régnent maintenant , il s'appellera matérialisme et spiritualisme. Si nous le recherchons dans la forme qu'ont revêtue autrefois la poésie et la littérature, dans les harmonies du langage humain, dans les rhythmes du vers et de la belle prose , il se reproduira dans les principes opposés de la quantité prosodique et de l'accentuation.

La quantité indique la durée , le poids des syllabes ; elle forme avec la qualité des sons (1), le corps du mot, comme l'accent en forme l'&me. L'accent est le représentant de son unité ; il est cet éclair qui éclate sur une de ses syllabes , mais qui illumine toutes les autres de son reflet. Gomme la matière et l'esprit, quoique opposés, coexistent pourtant dans l'homme, de même la quantité et l'accent, quoique ce soient des principes contraires, coexistent dans la même langue, dans le même mot. Nous ne pouvons nous figurer un mot, quelque peu étendu, quelque faible qu'on le suppose , qui ne soit mesuré par le temps , ou prononcé avec une certaine intonation de la voix. Mais si quantité et accent sont des principes corrélatifs, et par conséquent coexistants, il ne s'ensuit pas qu'ils aient tenu toujours le même rang dans les langues, qu'ils y aient joué toujours le même rôle. Tout au contraire; ils réagissent constamment l'un contre l'autre, ils se disputent la prééminence, et c'est l'étude de leur lutte qui nous a livré le secret de l'histoire du langage humain , en nous faisant assister à la chute défi*

(1) C'est dans la différence des consonnes ei des Toy elles, dans la différence des consonnes entre elles {e, pt <, «), et dans la différence des Toyelles entre elles (a» l> ») » que consiste la qualité des sons.

nitive de la quantité, et au triomphe de Taccent, principe logique et intellectuel.

En effet 9 de même que, dans Tenfance de l'homme et dans Tenfance des peuples » c'est le développement matériel , ce sont les besoins physiques qui prédominent» de même» dans cette croissance prodigieuse des langues primitives, toutes les forces vives de l'instinct contribuent à hâter (( l'épanouissement corporel des mots » • On les voit naître, grandir, grossir, se revêtir de ces appareils flexibles, organiques, multiformes, qui indiquent autant de nuances délicates de la pensée, et que la grammaire désigne par les noms de déclinaison , conjugaison » composition, etc. Mais lorsque le système grammatical de la langue est établi sur ses assises, lorsque la puissance créatrice de l'instinct est épuisée, l'activité sourde du principe intellectuel, qui était resté imperceptible jusqu'alors, comme la pointe de l'embryon dans l'œuf, commence à se faire sentir. L'accent — car c'est lui qui est l'expression de ce principe — réagira vivement contre cette enveloppe riche et épaisse de la pensée, qui constitue en partie le mot primitif; organe de clarté et de simplification, il s'efforcera de la rendre plus mince, plus diaphane, il l'usera, il la rejettera. Il montrera l'&me du mot pour ainsi dire à nu ^ en faisant ressortir la syllabe importante, sur laquelle il se pose, en détruisant ou en aff^aiblissant toutes les autres. Il donnera naissance à un nouveau système grammatical fondé sur des bases raisonnables et presque algébriques. Il déplacera l'axe de la langue, qui aura achevé sa marche semi-circulaire , et qui sera arrivé au pôle opposé ; car la pensée aura soumis la forme , car — pour nous servir d'une locution populaire — la lame aura usé le fourreau.

Faisons instantanément l'application de ces vérités

générales à la question plus spéciale desrhythmes. Dans ce vers de Racine :

Oui, je viens dans son temple adorer rÉternél,

nous reconnaissons quatre syllabes fortes : ce sont les syllabes sur lesquelles la voix appuie avec une certaine intensité , les syllabes que l'esprit français juge être les plus importantes, les syllabes accentuées en un mol. Toutes les autres syllabes que nous n'avons pas marquées de l'aigu sont faibles. Toutefois ces syllabes ont une certaine durée , une certaine quantité prosodique. Qui voudrait nier que « oui » est un mot plus considérable que « je » , que la première syllabe de « temple w présente plus de corps que la seconde, que la première de « Éternel » est la plus courte des trois? Les anciens connaissaient déjà ces distinctions. Denys (sur la composition des mots) (*) nous apprend qu'une simple voyelle (o) est plus brève que cette même voyelle précédée d'une consonne (po) , que deux consonnes l'allongent davantage (rpo), que même une troisième peut ajouter à l'étendue de la syllabe (arpo dans arpo-^oç) , sans que la syllabe devienne longue pour cela. Elle ne le sera que lorsque de brève la voyelle deviendra longue (aTpw-|7,a) , ou bien lorsqu'il y a position (arp^iiSot). Dans nos idiomes modernes nous ne connaissons plus de position ; notre voix glisse rapidement sur les mots « dans », « son », quoique le concours des consonnes à la fin et au commencement (« dans son » et « son temple ») les eût rendus longs pour l'oreille d'un Grec ou d'un Romain. Bien plus, nous n'avons plus de voyelles réellement longues , puisque les diphthongues elles-mêmes s'abrègent dès que l'accent ne les relève pas. Oui peut être considéré comme une

(1) De c&mpositione verborum, cap. XV.

brève ; Tablatif à'auctumnus , auetûmno, est un molosse

en latin ( ), tandis que déjà l'italien autûnno n'est

plus qu'un amphibraque (« - ^) ; la diphthongue a cessé d'y être longue. En revanche la voyelle la plus brève, la plus insignifiante, peut s'allonger, ou^ pour mieux dire, devenir forte, dès que l'accent vient s'y poser. Qu'y a-t-il de plus facile , de plus fugitif que le pronom me dans lasciârmene ? et cependant tout le poids de la voix s y porte dans le célèbre vers du Dante :

Per mé si va nelia citlà dolente.

Ainsi, ce qui après le nombre des syllabes détermine le rhythme français, c'est Taccent. La quantitéprosodique continue sans doute d'exister , mais elle n'a plus aucune influence, elle est complètement subordonnée à l'accent. Si ce dernier joue un rôle si important dans la langue française , si faiblement accentuée , il doit être plus puissant encore dans la facture des vers italiens et espagnols. Quant aux rhythmes, qui régnent dans la poésie des peuples du Nord (1), tout le monde sait que l'accent en est Tunique arbitre , puisque son empire n'y est plus limité par le nombre des syllabes.

On peut affirmer d'avance que la loi qui préside à la rhythmique des peuples modernes ne peut s'appliquer aux mètres des anciens, et à des langues où domine le développement fatal de la forme , où la pensée ne s'est pas encore dégagée de l'enveloppe matérielle. Si nous lisons ce vers de Virgile :

llàliam fato prôfugus, Lavinaque vônit,

avec les accents que lui assigne la prononciation latine telle qu'elle nous a été transmise par l'autorité irréfra-

(l) De VAecentuaiion dan» les langues indo-européennes, p. 390.

gable de Varron et de Quintilien , et que nous attribuions à ces accents la puissance qu'ils auraient dans nos lan— gués modernes d'' fortifier et d'allonger les syllabes sur lesquelles ils se posent , d'abréger e*. d'effacer toutes les autres, évidemment ce vers cesser .^ù d'étie un hexamètre. Dans (( Itâliam » la seconde s^ule serait longue dans fàto la dernière serait brève ; profugm , qui dans les Gradus figure comme un tribraque (^ « «) , deviendrait un dactyle (""^), et ainsi de suite. Qu'on fasse lire à un Grec de nos jours qui n'aura pas reçu d'éducation savante ce vers d'Homère :

il n'y verra- que de la prose vulgaire. Pour lui il n'y aura qu'une syllabe longue dans dnainiêôinvoç : «: est la syllabe |3o, qui est surmontée de l'accent et qu'il pronocera (3w ; il y en aura une dans 'n:poaé(^y7 , mais ce ne sera pas la troisième, sur laquelle il glissera rapidement, mais bien la seconde. Les trois derniers mots du vers se prononceront par lui avec les intonations actuellement en usage

en Grèce : prosefi polymitis Odyssefs.

Évidemment les anciens ne prononçaient pas ainsi , évidemment les bases sur lesquelles reposait leur système rhythmique étaient différentes des nôtres; pour eux le poids des syllabes , la quantité prosodique, étaient tout dans la constitution du vers , l'accent pour eux n'était rien. Chez nous c'est précisément le contraire qui a lieu. Le Romain disait, sans tenir compte de l'accentuation :

Itâlïâm fatô profûgûs, Lâvînâqûe vënït,

et le Grec de même :

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