‹ Rhythmes français et rhythmes latins pour servir d'appendice aux traités deChapitre 3 sur 56 · II III · texte numérisé non relu

II III

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Leur voix appuyait avec force sur les loagues; mais Taccent ne pouvait les abréger, pas plus qu'il ne pouvait allonger les brèves. Qu'est-ce que c'était donc que cet accent, et comment devenait-il sensible à Toreille ? C'était — les mots ac-centtis, irpoc-wSG, le disent assez — un chant, qui accompagnait le discours, et ce chant, moins varié que celui de la musique proprement dite , pouvait cependant atteindre l'intervalle d'une quinte (1). Il est facile de faire comprendre, au piano, même à quelqu'un qui ignorerait le solfège, qu'une croche (1 /8) peut être prononcée d'une voix beaucoup plus aiguë qu'un quart de mesure, sans que pour cela la première gagne en durée, ou que le son plus sourd avec lequel le dernier pourrait être chanté lui en fasse perdre.

Il résulte de ce qui précède que nous ne pouvons nous faire qu'une idée très imparfaite de la manière dont les anciens parlaient, et surtout de la manière dont ils récitaient leurs vers. Mais quels ont dû être le charme et la puissance d'une harmonie dont l'écho affaibli et lointain enivrait encore les coryphées de la renaissance, leur fit dédaigner la poésie informe de leurs idiomes nationaux, et leur inspira l'ambition téméraire de rivaliser dans la langue de Virgile et d'Homère avec ces maîtres immortels! 11 est donc certain que nous sentons encore le mouvement rhythmique de l'hexamètre, du trimètreiambique, et même des mètres plus compliqués du lyrisme grec et latin, leur lecture nous cause encore aujourd'hui des sensations agréables ; mais ces mélodies d'un autre temps ne sont faites que pour des oreilles exercées et délicates « et doivent rester toujours inaccessibles aux sens des masses. Essayer de les reproduire, aujourd'hui

(t; Denys d*Hallcarna$se, De I0 composition des motif chap. XI.

qu'elles ne peuvent plus trouver un retentissement sympathique, serait une tentative d'autant plus infructueuse, qu'elles sont comprises et senties, autrement par nos contemporains savants que par les anciens. Ces essais seraient donc destinés à rester bien au-dessous de Fidéal qu'ils s'efTorceraient d'atteindre , et dont nous pouvons entrevoir et deviner mais jamais connaître la beauté. — Nous n'ignorons pas qu'il y a des hexamètres allemands d'une perfection relative ; tout le monde a lu la traduction d'Homère par Yoss. Mais ces hexamètres ne sauraient être aussi harmonieux que les beaux vers de l'original; sans parler de la dureté de la langue germanique, et du nombre insuffisant de mots ïambiques et anapestiques (y, [y yj^t.) qu'elle renferme (1), on n'y retrouve pas le double mouvement qui caractérisait la marche du rhythme grec; mouvement métrique consistant en syllabes longues et brèves, mouvement musical consistant en syllabes aiguës et sourdes. Comme tous les idiomes modernes , l'allemand ne connaît que des syllabes fortes et faibles. C'est quelque chose sans doute que cette langue, grâce à une très forte accentuation, qui fait toujours res^ sortir le radical des mots et lui subordonne les désinences, puisse imiter de loin, par un travail artificiel, l'hexamètre et d'autres mètres plus compliqués des anciens. L'œuvre de Voss a contribué puissamment à régulariser, à polir, à assouplir et même à enrichir la poésie de son pays. Mais il est douteux qu'elle ait été le meilleur moyen de populariser l'Odyssée et l'Iliade parmi la grande majorité de ceux qui ignorent le grec. Quant à ceux à qui cet idiome est familier , ils préféreront toujours l'original à la tentative savante du traducteur. On vient de voir que la rhythmique des anciens et

(f ) Accentuation , p. Î96.

des modernes est établie sur des bases opposées. Mais l'histoire des rhythmes ne doit pas se borner à signaler ce contraste. Les Grecs ont été précédés dans la carrière de la civilisation par d'autres peuples , dont les langues, loin d'avoir déjà franchi la phase du matérialisme , s'y sont au contraire arrêtées et fixées. Elles sont encore trop près de leur berceau pour avoir perdu leurs valeurs prosodiques, et pour distinguer déjà entre des idées importantes et subordonnées, entre des syllabes fortes et faibles. Mais ce qui manque surtout aux peuples qui parlent ces langues , c'est un certain tact et une certaine mesure, l'art de tirer le meilleur parti possible de la richesse de leurs idiomes ou des harmonies naturelles qu'ils pouvaient leur offrir. Ils ne savent pas dégager la quantité de l'accentuation , ils laissent les éléments constitutifs du langage dans leur confusion primordiale. C'est cette confusion qu'ont su débrouiller les Grecs ; guidés par le plus heureux instinct , ils ont fondé sur la variété infinie des syllabes longues et brèves un système métrique dont l'ampleur, la puissance et la délicatesse n'ont plus été atteintes depuis. C'est par leur théorie célèbre de l'harmonie (pucjtxx) qu'ils ont civilisé le monde , et c'est l'exemple de leur noble culture qui tira la poésie et la rhythmique des Romains de la barbarie. Toutefois l'une et l'autre sont restées bien inférieures à leurs modèles, dont elles n'ont jamais acquis la flexibilité, la rondeur, et pour ainsi dire la ténuité élégante. A côté de la métrique des Grecs, celle des Romains a toujours paru un peu rustique et informe. Horace n'osa pas marcher sur les traces de Pindare, et désespéra d'imiter, à l'aide du rude instrument dont il disposait, ces édifices strophiques, si vastes, si grandioses, si merveilleux de complication et de régularité.

Le système de la quantité prosodique dura autant que Tanliquité païenne. Sa chute coïncide avec raffaissemeut des formes classiques , avec l'invasion des barbares, avec Tavénement du christianisme. Si quelque chose peut prouver la nécessité, la fatalité de ces phénomènes, c'est précisément leur coïncidence, et cet enchaînement redoutable auquel sont suspendues les destinées de notre race. La langue latine renfermait dès Torigine des tendances marquées vers Tabstraction, vers la concentration, vers des formes écourtées et plus simples ; les longues et les brèves y flottent un peu incertaines ; l'accent y mine de bonne heure sourdement les bases du système de la quantité prosodique (!)• On sait que l'accent est dans la parole humaine un puissant levier de clarté : aussi commence-t-il à acquérir la prépondérance au troisième siècle de notre ère au milieu de ce langage latin rude et corrompu, dans lequel s'entretenait, à Rome, ce mélange conflis d'Ibères, de Germains, de Bretons, d'Africains et d'Asiatiques , incapables pour la plupart d'apprendre et de manier facilement la phrase savante, les flexions nuancées et multiples de l'époque classique. Les barbares devaient se faire comprendre en faisant ressortir la syllabe principale, celle que soutenait l'accent. En s'emparant de ces masses pour les moraliser et pour les unir par les liens d'une touchante fraternité, le christianisme à son tour h&ta la révolution qui depuis longtemps se préparait dans le langage. Et d'abord il devait parler celui des humbles , des malheureux , de ceux qu'aucune instruction n'avait éclairés, c'est-à-dire le langage rustique de la majorité des populations. Puis, cachant sous des formes religieuses une philosophie hu-

(l) Voyez le chap. III de cet ouvrage, intitulé Transformation,

mani taire» il invitait les hommes à se replier sur eux-* mômes, à tamiser pour ainsi dire leurs actes et leurs pensées » à scruter les profondeurs de leur conscience. Ce travail des esprits se refléta aussitôt dans les langues» De même qu'ils abandonnèrent les pompes extérieures de la vie charnelle, les chrétiens repoussèrent aussi les séductions de la poésie harmonieuse des païens et ces cadences molles et mélodieuses du rhythme qui chatouil* laient les sens et dans lesquelles ils virent autant de pièges tendus par le démon. L'oubli, le mépris de la forme , le solécisme , pouvaient passer quelquefois pour un mérite. On s'adressait au cœur et à l'intelligence; on s'efforçait de montrer la pensée dans toute sa vérité, dans toute sa simplicité, dans toute sa nudité. Or le signe de la pensée dans le mot, c'est l'accent. Si l'étude des idiomes néo-latins pouvait laisser là-dessus le moindre doute, il serait levé par un examen même superficiel des langues germaniques. L'accent s'y attache invariablement au radical , le conserve , le fortifie , et lui assure la pré* dominance sur des désinences sourdes et amoindries* Celles-ci oiit presque disparu en anglais , et la langue de nos voisins d'outre-Manche est devenue en partie monosyllabique sous l'action de ce principe moderne.

Ce principe avait donc réussi , dans les premiers siècles de notre ère, à détrôner le principe plus ancien de la quantité prosodique ; mais il n'avait pu l'annihiler du premier coup. Il nous en reste des traces nombreuses dans les dia« lectes nouveaux, danslesidiomes germaniques du moyen ftge, et surtout dans la poésie arabe. L'accent lui-même n'avait pas encore fourni la carrière de sa croissance ; il^ aurait été impossible de fonder sur lui tout un système pareil, parla cohésion, la solidité et la régularité, à celui qui venait de se dissoudre. De là l'état longtemps flot-

tant et informe des littératures de l'Europe régénérée. L'enfance de leur poésie et de leur rhythmique fut pénible, à la fois savante et barbare, surtout dans le Nord. Elle ne se termina qu'à l'époque mémorable où les splendeurs de l'art antique furent révélées aux Européens modernes, où Rome et Athènes semblèrent sortir de leurs tombeaux, où la sève des jeunes races, vivifiée par la résurrection d'un passé glorieux, provoqua cette floraison littéraire et artistique qu'on appelle la Renaissance. L'éclat que répandirent les chefs-d'œuvre des anciens ftit si vif, qu'il éblouit quelques hommes distingués , et les entraîna à une aberration singulière. Frappés de la pauvreté, de la rudesse ou de la gaucherie de leurs littératures nationales, ils tentèrent de les embellir et de les relever, en y introduisant la métrique d'Homère, d'Horace et de Virgile. Les essais les plus connus sont ceux de l'Italien Claudio Tolommei, qui publia en i539 ses Versieregole délia Poesia nuova; des Français Jodelle, Passerat, d'Urfé et Biaise de Vignères ; des Anglais William Webbe {Treatise on the new Poetry or the Refor-med Verse) 9 Thomas Campion (Observations on the art ofEnglish Poésie) et Stanghurst (auteur d'une mauvaise traduction de Virgile). Même à une époque plus rapprochée de la nôtre, J'abbé d'Oiivet parla gravement de longues et de brèves dans la langue française, Turgot (1) se risqua à faire des hexamètres , et en Allemagne Bodmer et Klopstock firent d'inutiles efforts pour proscrire la rime. En dépit de ces excentricités des lettrés et deséru-

(i) Voici un échantillon de cette poésie trop directement imitée des anciens :

Déjà Didon , la superbe Didon , brûle en secret. Son cœur Nourrit le poison lent, qui la consume et court de veine en veine: L*indomptable valeur, l'origine illustre , la beauté , L*air, le regard , la démarche , la Toiz du héros qui l'a charmée.

dits 9 rinfluence bienfaisante de la poésie et des lettres anciennes , étudiées et cultivées avec un enthousiasme véritablement fiévreux, se fit sentir de plus en plus. En présence de l'idéal retrouvé , le goût se polit et s'épura , le sens du beau et du noble renaquit et se développa. Enflammés d'une généreuse émulation , des hommes de génie entreprirent de rivaliser avec des maîtres crus inimitables, ils approchèrent souvent de leur perfection, quelquefois ils réussirent à l'égaler. Ils réussirent, il^ recueillirent les applaudissements de la foule, parce qu'ils se servirent des idiomes populaires longtemps dédaignés; et ils s'en servirent avec succès, parce qu'ils ne leur firent pas violence, parce qu'ils ne leur imposèrent pas une quantité prosodique qui, pour ainsi dire, n'existait plus, et que, pour opposer aux anciens classiques des modèles nouveaux , ils eurent recours aux éléments rhythmiques que les langues de leur temps pouvaient leur offrir, l'accent et la rime.

ET

Nous venons de signaler, pour ainsi dire en bloc, la différence qui sépare la rhythmique des anciens de la rhythmique des modernes. Nous allons montrer mainte*nant par quelle marche insensible , par quelles dégradations successives, et par quelle loi fatale inhérente à l'esprit de l'homme, cette différence a fini par s'établir, sur quelles preuves s'appuie la lente transformation du vers et du langage, par quelles autorités sérieuses et authentiques elle est afBrmée et pour ainsi dire décrite.

Nous procéderons par ordre, c'est-à-dire que nous commencerons par les parties les plus connues de la question. Nous examinerons d'abord les éléments constitutifs du rhy thme français, que l'on peut considérer comme le plus moderne parmi les rhythmes des peuples néo*latins. Nous étudierons ensuite les vers de Virgile, d'Horace, de Phèdre; nous rechercherons si les éléments constitutifs en sont les mêmes , si chacun d'eux y conserve son caractère premier, s'ils n'y concourent pas dans un ordre opposé, dans une mesure et une proportion tout autres, à la formation du rhythme. Puis, quand nous aurons établi le VBXïgf la valeur et l'action de ces éléments dans les

vers de Tëpoque classique, nous montrerons que dans ce rang, cette valeur et cette action il n'y avait rien d'absolu ; que des changements, des altérations importantes ne tardèrent pas à s'introduire dans la rhythmique des anciens Romains ; que ces altérations sont prouvées par des aveux involontaires qui échappent à chaque instant aux métriciens et aux grammairiens de la décadence ; que ces altérations^ dont les traces peuvent se poursuivre presque jusqu'au premier siècle de notre ère , doivent être considérées comme le point de départ d'une métrique, d'une rhythmique nouvelles ; que cette métrique, cette rhythmique, se font jour confusément dans les poésies populaires des chrétiens, dans les chants du moyen âge, et qu'elles se perfectionnent et se consolident à l'époque de la renaissance , contemporaine pour la plupart des nations du Midi, du réveil du génie natio-* nal. C'est ainsi que la fin sera reliée au commencement et que notre tâche sera remplie.

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