‹ Rhythmes français et rhythmes latins pour servir d'appendice aux traités deChapitre 20 sur 56 · A. DÉCADENCE · texte numérisé non relu

A. DÉCADENCE

0. DissoluUoB de la quanlilé prosodique. Les origines da rhylhme

niodeme.

L'observation de la longueur par position est sans doute ce qu'il y a de plus délicat dans la quantité. Les Romains du quatrième et même du troisième siècle ne lui restent plus fidèles. Jadis la position allongeait les syllabes non-seulement dans les vers, mais encore dans, le débit de la prose« Les chapitres de Cicéron et de Quintilien sur le nombre oratoire en fournissent la preuve. Mais» en traitant du môme sujet, Probus, auteur, de la Catholica ars (i), et un autre grammairien, Ciaudius Saoerdos, distinguent entre des syllabes finales Ion--, gués par nature et celles qui le sont par position en poésie» mais qui, suivant eux, ne le sont pas en prose. Dans la chute oratoire cujm ego causa Juboro ils regar^ daient la seconde d^ caiLsâ comme longue ; mais dans la ctkixte CUJÎL8 ego causam siiscepi la seconde decausam leur parçdssait brève, bien que le mot suivant com* menc&t par une consonne. Pour eux judicium swtinebit est un péon premier (jûdîcïûm) suivi d'un ditroçhée (sûstinêbit); Ucîtûm cônsërvârë un tribraque suivi encore, d'un ditroçhée (u v v, - u ~ u). Pour Quintilien (2) crîm^ nîs causa formait un crétique et un trochée ; Diomède y voit, comme Probus, un dactyle et un spondée (3). Si la

(1) Page$ 1499*1494, Putsche. — H. CUttdîusSacerdos, Arta grumuuiUeœ^ 1. II, SI 184-191 , p. 70 et SUIT.; Endlicher. (1) Quintil., IX, 4, 97.

(3) Diom., p. 465,467.

position n'était plus sensible à la fin des mots, c'est qM Taccent avait déprimé les syllabes finales.

Diomède va plus loin. Il nous apprend qu'à son épo* jque (il vivait à la fin du quatrième siècle) aucune espèce déposition» eût-elle lieu au milieu des mots» ne saurait changer la prononciation d'une syllabe. II voit un ana<« peste dans pôrHgîf des péons troisièmes (uu-u) dans përtûliruntj bàrbàrôrûmy p^rditôrûm; un anapeste suivi d'un trochée clans parrïeîdârûm.

Enfin il ne sent plus la force de la position que dans les syllabes accentuées. A la seule exception du mot esse^ abrégé déjà par l'usage familier du temps de Plante , il regarde comme longues toutes les pénultièmes suivies d# deux ^consonnes dont la seconde n'est pas une liquide*

€'est que ces pénultièmes ont l'accent tonique : Srmà est

un trochée pour lui » mais armàtûs un amphibraque (1 )« L'influence de l'accent ici est évidente. Cependant Dio^ mède n'admet pas encore que l'accent seul puisse allon* ger une syllabe; ^^e^ facile, agite ^ sont pour lui des mots composés de brèves. Hôndnës passe encore pour un anapeste. On voit avec quelle lenteur extrême s'accomplissait la révolution qui faisait naître des idiomes nouveaux des débris des langues anciennes.

Diomède» grammairien savant» n'admettaitplus auctine «spèce de position» mais il reconnaissait encore tes longues naturelles. Les sentai(-il réellement» ou s'effbf^ icait-il de concilier tant soit peu sa doctrine avec celle du passé? On s'arrête d'autant plus volontiers à cette dernière opinion , que Servius » qui parait avoir été son -contemporain» ne distinguait plus avec netteté les voyelles longues et les voyelles brèves ; dans la prononeiation

(f) Diom., iM.y p. 413, 460.

des mots on ne sentait plus bien que Vuccent seul, hi quantité des mots dissyllabiques^ dit-il, se reconnaît à leurs composés. Voulez-vous savoir si Vi de ptti« est bref ou long? formez impius. L'accent , qui porte sur Tanté^ pénultième du composé » vous apprend que la pénultième est brève. S'agit^il de déterminer la prosodie d'un mot plus long, àeamicus^ par exemple? l'accent fait connaître que mi est long, puisque toutes les pénultièmes accentuées le sont. Cet hémistiche de Virgile : nimium dileostt umicutn^ prouve que la première syllabe est brève ; enfin la brièveté de la dernière résulte de la règle sur les mots en*-*^tô de la deuxième déclinaison. En général la quan-tité de la pénultième est indiquée par Taccent — celle des premières syllabes par des exemples tirés des poètes (nous dirions par le Gradus), celle des finales par des rè« gles générales ot faciles à apprendre. Servius lui-même J'affirme (1)« On voit que l'accent seul est vivant ; le reste de la prosodie s'apprend comme pour une langue morte. Mais cet accent a changé de nature ; ce n'est plus une note, c'est déjà un effort de la voix.

b. Vers des poètes savants.

Ces poètes ont fait des vers d'une prosodie correcte dans les mètres de Virgile et d'Horace ; on en a fait pendant tout le moyen âge ; on en fait aujourd'hui , mais leur correction est le fruit de l'étude. Le sentiment naturel de la quantité s'est perdu. Les Âusone, les Prur denee , laissent quelquefois échapper des fautes dont il n'y a pas d'exemple à l'époque classique, et qui font eur trevoir leurs habitudes de prononciation*

(1) Semas, p. ISOS.

Les fautes sont nombreuses lorsqu'il s'agit de reproduire irréprochablement les sons grecs , quantité et accent. Dans Prudence e0a>Xa devient idôlà^ epyjfxo; ërëmûSf fua>7(jtç màthësU (1); Ausone met trîgônâ^ trigônthruin(2). Les paroxytons allongent la pénultième. On

trouve Sophîay Andréas , Euripîdes^ et cette altération est autorisée par Priscien lui-même (3). Ces faits caraotérisent les tendances de la langue , les habitudes de la voix et de Toreille : anciennement c'avait été la quantité, alors c'était l'aceent, qui frappait davantage dans les mots étrangers.

La quantité des mots latins est mieux respectée. Ge^ pendant, trompé par une fausse analogie^ Âusone abrège balms qui pourtant est contracté de bovibus (4). Prudence prononce involûcruniy cûîque et même eût (5), dans le vers dactylique : sanguine posta cm eedit avis. Les poètes d'une érudition incomplète commettent des fautes plus grossières ; ils abrègent des finales longue». iElius Spar-* tianuSy qui écrivait sons Dioclétien, laisse échapper ce vers : .

Hune reges, hune gentës amant, hune aurea Itoma (6).

Les fautes de ce genre fourmillent dans un poème attribué à Tertullien :

Terribilis magicaer rerogamm audaciâ ductos ,

Non quia culpâ carent bomines : nam sponte secuti.

Spiritû dequo Dei prœsaga voce loquentum (7).

(l) Vossius, De Arte §rémmaiicat 1. Il, c» 39. (f ) Ausone , Idylle , XI , 50. ^

(3) Priscien, DeAccentu, p. 1S89«

(4) Aasone, Epigramm., 6t, t.

(5) Pnident., Catkem., 3, 167.

(6) JUios Spart., Pencennin, c. it.

(7) AdVéMareUmmt Ull et suit.

c* Rbyihmes populaires et chcétieas.

La poésie populaire enfin remplace franchement la quantité par Taccent. On connaît la chanson des soldats d*Aurélien conservée par Vopîscus (c. 6). En voici deux vers, dont la leçOn offre le moins d^incertitude :

Unus homo mille mille mille decollavimus ,

Tantum vini habet nemo quantum fudit sanguinis.

C'est Tancien tétramètre trochalque qui commence à se transformer en vers politiques de quinze syllabes. L9 quatrième siècle nous a laissé plusieurs de ces rhythmes populaires. Le christianisme » qui voulait parler au cœur, releva cette poésie des pauvres et des ignorants du mépris où elle languissait. Des hommes distingués^ qui connaissaient et cultivaient la poésie savante, ne dé* daignaient pas de composer pour le peuple , de descen^ dre aux formes de versification qu'il affectionnait , pour mieux se faire comprendre de lui, ne nécessitas metrica ad aliqua verba, qtiœ vulgo minus sunt usitata, compeUeret, comme dit saint Augustin (1). Voici quelques strophes d'un hymne que Bède attribue à saint Âmbroise ^ et qui pourrait bien être de cet évéque :

Rex externe domine, Rerum creator omnium!

Qui eras ante sœcula, Semper cum patro filius.

(1} Reiract,, I, c. »«

Qui raundi | in primordio Adam plasmasti | hominem.

Cui tuae | imagini Vultum dedigti similem.

Qui crucem propter hominem Suscipere dignatus es, Dedisti iuum sanguinem Nostrœ salulis preeium.

Ce ne sont plus là des ïambes, ce ne sontpas même des vers métriques, mais des simulacres d'iambes , des rhythmes faits à Fimitation du mètre iambique. Bède le fait très-bien remarquer : ad instar iambici metri (1). Outre les fréquents hiatus , trois choses caractérisent ces vers d'une espèce nouvelle : des syllabes accentuées sont substituées aux syllabes longues (domine, hominem, similem, eras, crucem, preeium). Le nombre des syllabes est fixe , il y en a huit dans chaque vers ; la chute est toujours trochaïque; l'assonance est recherchée et la rime semble prête à éclore. La règle de l'accent, le nombre des syllabes, la rime enfin, ce sont là des traits qui caractérisent notre versification moderne. Que l'on compare maintenant des vers de Sénèque écrits dans le même

mètre (2) :

Instant sorôres squaiidae ,

Sânguïnëâ jactant vérbera,

I I I I Fert laeva semûstas faces ;

(I) Beda Vcnerabilis, De Metriea ratione , p. «380; Putsche. (S) Àgaïu., 111,9.

et Ton trouvera que la quantité prosodique est strictement observée, que l'hiatus est évité, que dans sân-^ guïnëa le dactyle remplace l'iambe, et que par conséquent le nombre des syllabes n'est pas fixe; enfin que l'accent a encore son caractère antique , musical , puisqu'il se trouve souvent sur des syllabes qui n'ont pas le frappé

(instant, semûstas^ faces) ^ et cela dans le pied le plus important, le dernier.

Les trois caractères indiqués plus haut se trouvent en d'autres morceaux d'une authenticité mieux établie. Les sept hymnes De oyere creationis appartiennent incontestablement au quatrième siècle et à saint Ambroise. Saint Augustin en cite le dernier (1). Ils offrent des vers comme ceux-ci :

Solis rotam constituens

Subdens dedisti | homini....,

et des strophes dans lesquelles l'assonance est plus marquée que dans celle que noiis venons de citer :

Illumina cor omnium , Absterge sordes mentium, Résolve culpae vinculum, Everle mples criminum.

C'est de ce rhythme qu'est sorti le vers de huit syllabes si usité dans les longs récits des trouvères :

Taillefert, qui moult bien chantait...

Il existe aussi un psaume abécédaire, dans lequel la quantité ne joue plus aucun rôle; il fut composé par saint Augustin en 393 après Jésus-Christ. Nous donnons une partie de la première strophe (2) :

(1) Confe88.t IX, 13.

(i) s. Àugustini Opéra, t. IX, p. 1«^.

Abundanlia peccalorum solet fratres conturbare.

Propter hoc dominus noster Toluit nos prsemonere,

Comparons regnum cœlorum reticulo missb in mare

Gongreganti multos pisces, omne genus hinc et inde.

Quos cum traxissent ad littus, tune cœperunt separare.

Ce sont des vers quasi-trochaïques, composés de deux parties égales et terminés par un e non accentué, un e féminin, si Ton osait faire cet anachronisme. Pour trouver le nombre des syllabes il ne faut pas perdre de vue que l'auteur s*est permis des synérèses nombreuses, conformes à la prononciation populaire, telles que : abundantia et ailleurs : ecclesia^ hodie^ etc., et qu'il fait toujours la liaison des voyelles d'un mot à un autre de manière à éviter l'hiatus qui était admis dans les hymnes précédents. On lit plus bas :

Modo quo pacte excusabant factum altare contra altare.

En tenant compte de ces détails on trouve huit syllabes dans chaque hémistiche, et ces syllabes se suivent à peu près comme dans les vers français , sans que les longues alternent régulièrement avec les brèves , ni des accentuées avec des non accentuées. La chute seule rappelle Torigine de ce vers et le mètre trochaïque qui leur a servi de modèle ; elle est toujours la même , et l'accent , dont nous cherchons la trace, s'y montre avec évidence : l'avant-dernière syllabe de chaque verè et de chaque hémistiche est une syllabe accentuée. Dans les vers cités plus haut on voit le mot mare à la fin d'un vers ; l'a autrefois bref de mare ne se distinguait plus de Va long de conturbare ou separare. Le peuple le pro-

nonçait déjà comme les Italiens font aujourd'hui. — L'accent Tavait définitivement emporté sur la quantité*

Ce genre de* versification , adopté d'abord par des soldats romains (voir plus haut) , devint, comme tous les genres extrêmement simples, très-populaire au moyen âge. Voici le premier couplet d'un hymne abécédaire sur saint Patrice (1) :

Audite I omnes amantes Deum, sancta mérita

Viri I in Ghristo beati Palricî episcopi

Quomodo bonum | ob actum similatur angelis,

Perfectamque propter vitam sequatur apostoiis.

Ces couplets sont de quatre vers et ont une syllabe de moins que ceux de saint Augustin. Ils rappellent le tétramètre catalectique. En revanche , la légende de Bonus (2) a des vers de deux fois huit syllabes, comme la pièce de saint Augustin. Mais ces vers sont d'un rhythme fortement marqué, comme ceux des hymnes de saint Ambroise et des plus beaux chants de l'Eglise. Il y a des accents à la place de toutes les longues de l'ancien

vers trochaïque :

Page 1