‹ Richard Cobden, notes sur ses voyages, correspondances et souvenirs. Avec une préf. de M.G. De MolinareChapitre 27 sur 30 · CoBDEN · texte numérisé non relu

CoBDEN

Lettres de M. Cobden à M""" Schwabe à Paris.

Lyon, 4 février 1860.

Chère madame Schwabe, Nous sommes arrivés jusqu'ici en bonne santé. Je vous écris spécialement pour vous prier d'obtenir de votre

ami de Venise' quelques détails par écrit sur l'état actuel de la Vénétie semblables à ceux qu'il m'avait fournis de vive voix.

En arrivant ce matin à dix heures au numéro 82 de la rue de l'Université, pour reprendre mon fastidieux travail sur les pots et les casseroles avec les délégués de Birmingham, j'ai trouvé votre lettre datée de samedi. Si je n'étais pas prisonnier ici, — car une absence, même d'un seul jour, serait une trahison envers ma patrie et envers un grand principe, — je partirais sans bruit pour Vienne, pour essayer de passer un arrangement pareil à celui dont vous parlez. Je ne craindrais pas que l'on m'appelât utopiste, et je ne me laisserais pas intimider par les chances possibles d'insuccès, quoiqu'elles soient plus grandes, je l'avoue, que celles d'une réussite. L'empereur d'Autriche et ses ministres sont moins intelligents que Louis Napoléon. Ils sont orgueilleux et entêtés; par conséquent peu disposés à écouter la raison. Mais je ne puis m'absenter de mon poste ici, même pour une heure.

Nous envoyons nos amitiés respectueuses à vous et à votre cercle intime. Nous parlons souvent de vous, et nous n'oublions pas combien vous avez fait et souffert pour nous être agréable pendant que nous avons demeuré ensemble. Je crains que ni vous ni Harriet ne soyez très disposées à loger désormais dans la même maison qu'un diplomate !

A vous très sincèrement.

R. COBDEN

* M. Pinckerle, à Paris.

342 RICHARD CORDEN.

Cannes, 10 février 1860.

Ma chère amie.

Je suis bien reconnaissant de la peine que vous vous donnez pour me faire parvenir les lettres et les paquets expédiés par l'ambassade . Veuillez ne pas hésiter à ouvrir tout ce qui semble demander une inspection. Les folles rapsodies de cette pauvre dame ' paraissent chaque fois que quelque événement me met en avant. Il est bon que lord Cowley ait traité l'affaire aussi froidement. Soyez indulgente, soit dit en passant, pour Sa Seigneurie, si elle ne s'arrête pas à tous les sujets sur lesquels on appelle son attention. Elle est très occupée, en effet, plus même que je ne le supposais avant d'avoir pris connaissance des devoirs de l'ambassade. Son attention est en partie réclamée par des affaires qui ne mènent à aucun résultat utile, et qui n'en doivent être que plus ennuyeuses pour lui. Mais, dans un pays où tout est discuté, comme en Angleterre, les journaux ou quelques hommes politiques peuvent, à un moment imprévu, prêter une importance factice à ces mêmes affaires. Un ambassadeur est donc forcé de se tenir constamment sur ses gardes.

Je vois souvent le baron de Bunsen, dont la maison est à côté de la nôtre. C'est un privilège que d'avoir un tel voisin. Il est étrange que la chambre au-dessus de la nôtre soit occupée par M"^ Schnell, que je connais et qui avait autrefois un pensionnat à Brighton, où la fille

* Une admiratrice inconnue de Cobden.

de M. Briglit était placée. C'est une Allemande qui a été convertie au quakerisrae. Elle a cédé son pensionnat. II est singulier de se rencontrer ainsi en difîéi'ents endroits. Je suis bien reconnaissant des soins que vous donnez à mes enfants. Embrassez- les pour moi.

Veuillez présenter mes amitiés aux membres de votre famille.

Je suis à vous bien sincèrement.

R. CoBDEN.

Ma femme vous écrira demain.

Cauncï, 1j l'cvricr 1860.

Ma chère amie, J'ai écrit à M. Pinckerle pour le remercier de ses renseignements si exacts et si détaillés. Ses descriptions sont vraiment lamentables. Je Tai chargé également d'assurer M™^ Planât, notre chère, dévouée, enthousiaste et séduisante amie, que je n'entendais pas révoquer en doute l'exactitude de sa statistique : je n'avais fait qu'exprimer quelque doute quant à la méthode qui y avait présidé. M. Charles de Bunsen, qui habite depuis huit ans Turin, et qui est présentement en visite chez son père, confirme tout ce que dit M. Pinckerle sur la condition de la Vénétie. Le numéro du Times que vous avez bien voulu m'expédier de Londres m'est parvenu hier; il m'a fourni le compte rendu in-extenso du discours de M. Gladstone à la Chambre. Son budget est très habilement préparé. La remise de l'impôt sur le papier gagnera la presse, et la réduction de l'impôt

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sur les vins fera plaisir aux riches, tandis que la perspective d'un large trafic avec la France, assurera au cabinet l'appui des classes manufacturières et industrielles. L'ensemble du plan est très bien conçu , et je crois que les tories auront toutes les peines du monde à le renverser. Mais je ne veux plus rien dire de la politique; depuis quelques jours, je fais tout pour l'oublier.

Croyez-moi à vous très sincèrement.

R. COBDEN

Hôtel Meurice.

Paris, 26 mars 1860.

Chère madame Schwabe,

Nous sommes arrivés ici samedi soir. Nous n'avons pas été bien favorisés du temps pendant notre séjour à Cannes, il a fait du vent, il a plu et il a fait froid. La situation de notre appartement n'était pas des meilleures, placé qu'il était dans une rue poussiéreuse, près de la grande route. Mais nous avions en dédommagement le voisinage de la famille de Bunsen. J'allais chaque jour rendre visite au baron, et j'étais heureux de prêter l'oreille à ses charmantes causeries. Il parle l'anglais mieux que toutes les personnes de ma connaissance. Le charme doit être encore plus grand quand il s'exprime dans sa propre langue. Sa santé n'est pas tout à fait remise : il a eu dernièrement un accès de sa vieille maladie. Il marche peu, mais nous sommes sortis ensemble plusieurs fois en voiture. La baronne et son aimable

fille ont été pleines d'attentions amicales pour ma femme. En fait, tout ce que l'on pouvait désirer de la part de voisins, nous l'avons rencontré chez cette excellente famille. Notre santé s'est beaucoup améliorée, et nous- avons trouvé le moyen de nous installer très confortablement dans notre petit appartement. A vous très sincèrement.

R. CoBDEN.

69, Champs-Elysées.

Paris, 8 juin 1860.

Ma chère amie, J'ai appris par M. Bright qu'il avait été vous voir. Voilà la seule nouvelle de vous qui me soit parvenue. Vous avez dû être très chagrinée en apprenant le triste accident qui est arrivé à M"' de Bunsen. Je crains que le baron ne se porte pas beaucoup mieux. Dès le commencement, vous avez été tenue au courant des négociations relatives au traité de commerce avec la France, et cependant on a trouvé que le secret en a été merveilleusement gardé. Il y a dans la Revue d'Edimbourg un article écrit par quelqu'un qui est au courant de presque tout ce qui concerne ces négociations. L'écrivain complimente les quatre ou cinq hommes qui étaient dans le secret du soin qu'ils ont mis à ne pas le divulguer. Mais il ne sait pas qu'une dame était dans notre confidence, et qu'elle n'en a rien laissé percer ! Les affaires ici marchent à ma grande satisfaction; le résultat, je le crois, sera meilleur que je ne l'avais espéré. Ne croyez pas à

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ce que Ton dit de contraire. Personne à Londres ne sait aussi bien que moi ce qui s'est fait ici. Il y a des esprits diaboliques, pour parler comme M. Bright, qui prédisent un insuccès et qui font tout leur possible pour l'amener, mais ils seront désappointés.

Croyez-moi à vous sincèrement.

R. COBDEN

Pari:<, 82, rue de l'Université.

5 juillet 1860.

Ma chère amie,

J'espère que vous avez reçu à temps la réponse à votre lettre

Garibaldi est un grand et honnête homme. — Grand par ses qualités morales, plus encore que par ses qualités intellectuelles. A cet égard, il ressemble à Washington, à qui on Fa comparé. Je voudrais qu'il eût affaire à un peuple qui ressemblât un peu à ces Anglo- Saxons d'Amérique qui avaient Washington pour chef. Je crains fort que la situation dégradée des populations siciliennes ne jette Garibadi en de grands embarras et de grandes difficultés. C'est un des peuples les plus ignorants et les plus avilis de l'Europe. Toutes les îles de la Méditerranée, à savoir la Sardaigne, la Corse, l'île d'Elbe et la Sicile, possèdent des populations beaucoup moins civilisées que celles du continent. Cette infériorité tient en partie à leur isolement, en partie au danger qu'elles couraient perpétuellement, jusqu'à une époque récente, de descentes des pirates algériens

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et barbaresques. En ce qui touche la Sicile, je crains qu'il n'ait pas été avantageux à ses habitants que les Anglais en aient pris possession pendant la guerre avec Napoléon. Si celui-ci l'avait conquise, il aurait aboli son aristocratie féodale, — que nous-mêmes avons conservée partout, — et il y aurait introduit son code civil français. Grâce au système féodal et à la domination cléricale, les Siciliens sont restés encore plus ignorants et plus bas sur l'échelle sociale que les populations continentales elles-mêmes du royaume de Naples. Cependant Garibaldi est un vrai patriote ainsi qu'un honnête homme ; il n'est pas intéressé, et les dames, en lui faisant honneur, ne font rien qui déroge à leurs traditions.

Il est très probable que mes devoirs me retiendront ici pendant quelques mois. Lorsque, au mois de novembre dernier, nous commencions notre petit complot de la rue de Berri, je ne croyais guère m'embarquer pour une besogne de deux mois. Cependant le résultat vaudra bien le temps et la peine que j'y consacre. Ne vous laissez pas décourager par les faux bruits qui courent au sujet de notre entreprise, le gouvernement français agit de bonne foi, et en peu de temps le traité sera un fait accompli. Je n'ai trouvé ici que de la franchise et de la considération pour moi. Les mensonges et les empêchements que j'ai rencontrés sur mon chemin sont tous venus de l'autre bord de la Manche; mais je ne

m'en suis guère soucié

348 RICHARD CORDEN.

Paris, 82, rue de l'Université.

12 août 1860.

Ma chère amie.

Je ne veux pas différer de répondre à votre lettre du 28 juillet, qui m'est parvenue tout à l'heure. Je suis d'ailleurs trop affairé pour pouvoir en écrire bien long. Je n'ai reçu aucune lettre de Bonn, et je n'ai pas de nouvelles du baron de Bunsen depuis qu'il y est allé. Je crains que son état de santé ne l'empêche d'écrire. Je ne doute pas que les affaires ici ne soient menées à bonne fin, mais cela demandera encore deux mois. Vous m'avertissez de me tenir sur mes gardes ; je vous assure de mon côté que mon expérience d'homme politique ne me prédispose point à un excès de confiance. Du reste, je n'ai pas autant l'innocence de la colombe que quelques-uns de mes amis le veulent bien supposer. Je répète encore ce que j'ai déjà écrit plusieurs fois : c'està-dire que jusqu'ici je n'ai trouvé de la part du gouvernement français que de la sincérité et de la droiture, tandis que les mensonges et les difficultés avec lesquels j'ai été aux prises sont venus de chez nous. La lâcheté et le manque de principes chez nos hommes politiques me déplaisent extrêmement. « Faire tout au monde pour exciter une clameur passagère qui puisse faire triompher d un adversaire», tel semble être le plan de nos hommes de parti. Mais vous verrez qu'avant deux ans, beaucoup de ces mêmes hommes politiques seront désireux de revendiquer le mérite d'avoir toujours favorisé le traité avec la France. Le fragment du Times que

VOUS m'avez transmis, et qui raconte une conversation que j'aurais eue, est un de ces cancans écoutés aux portes, dont les journaux américains ne sont que trop coutumiers. 11 y a bien des choses dans ce fragment qui s'accordent avec ce que je pensais; mais que je les aie exprimées de vive voix, c'est autre chose, et, si je l'ai fait, ce n'a pu être que d'une façon tout à fait privée et confidentielle. On devrait faire revivre le châtiment du pilori et du bloc pour ceux qui publient dans les journaux des propos tout privés, qui tombent de la bouche d'un homme parlant souvent dans la seule intention de provoquer une réplique, ou pour réveiller l'attention de son interlocuteur prête à s'endormir par suite d'un échange d'opinions trop sérieuses. Il n'est pas vrai que j'aie aidé l'Empereur à préparer sa brochure sur les armées et sur les marines de la France et de l'Angleterre. Il court chez nous beaucoup de mensonges au sujet des armements de la France, et notre gouvernement n'aurait pas réussi à nous faire payer 30 millions sterling par an pour l'armée et la marine, s'il n'avait d'abord effrayé les gens par l'idée que l'Empereur des Français allait venir les piller. Vous vous rappelez cette charmante vieille dame, propriétaire de la maison occupée par M"*^ Woolley; voici ce qu'elle nous dit une fois : « Pauvre John Bull, quand on veut lui enlever .son argent, on lui fait peur de nous ! » J'ai honte de cette crédulité enfantine, qui fait que les Anglais ajoutent foi à tout ce qu'on veut bien leur dire des Français. Mais vous verrez bientôt un changement subit dans l'opinion publique. Aussitôt que le gouvernement sera sûr de son

budget, il n'aura plus d'intérêt à continuer cette mystification. Le sens commun^ aidé par l'annonce du nouveau tarif français, mettra fin à toute cette panique. . .

Toujours à vous sincèrement.

ElCHARD COBDEN.

Paris, 82, rue de l'Université.

10 septembre 1860.

Ma chère amie, Prétexter des occupations trop absorbantes comme excuse de ne pas écrire à un ami, ce n'est souvent qu'une défaite ; mais chez moi, en ce moment, c'est une vérité absolue. Il semble que mon travail ne fasse" que commencer. L'enquête étant terminée, les plénipotentiaires sont arrivés à la dernière étape du traité ; ils déterminent le montant du droit à lever sur chaque article du tarif français. Une partie de cette besogne doit être achevée et publiée avant le 1" octobre. Elle a rapport au fer et aux autres métaux. En ce moment, nous sommes enfoncés dans l'étude des pots, des bouilloires, des serrures, des ciseaux, des ancres, etc. Comment pourrons-nous en finir à l'époque indiquée ? C'est ce que je ne comprends pas, bien que nous travaillions presque jour et nuit pour accomplir notre tâche. Quant à nos intentions, pour l'hiver, elles sont encore dans les nuages. Tout dépend de l'achèvement de mon travail ici, dont je ne vois pas encore la fin. Je rêve de passer quelques mois de l'hiver dans un climat chaud, pour échapper aux brouil-

lards et aux « public meetings » d'Angleterre. Votre ami Garibaldi marche si vite que même la Renommée ne peut pas le rejoindre. Tout cède devant lui, sans qu'il ait même besoin de se battre. C'est une preuve de la complète corruption du royaume de Naples. Voici un pays, avec huit ou dix millions d'abitants, qui possède une armée, une marine, une Eglise de l'Etat, une aristocratie, et pourtant toutes ces institutions sont impuissantes à défendre le trône, parce que l'opinion générale du monde entier en avait sapé les bases dans l'esprit des Napolitains de toutes les classes. C'est un avertissement pour d'autres souverains et pour d'autres aristocraties. Si vous voyez les Bunsen, veuillez leur offrir mes meilleures amitiés. Je parle souvent du baron avec Garnier-Fagès, M. Regnault et Henri Martin. J'espère avoir de meilleures nouvelles de sa santé. Les enfants, à Dunford, se portent bien.

Croyez-moi à vous sincèrement.

R. COBDEN

Discours de M. Cobden sur le traité français, prononcé devant un meeting à Rochdale.

26 juin 1861.

Messieurs, J'ai été chargé de préparer un traité commercial avec la France. Honoré de la confiance de notre souveraine

et aidé par des collègues qui ont rendu les plus grands services, je me suis efforcé de conclure des arrangements susceptibles de rapprocher deux pays qui semblent être destinés par la Providence à se rendre service réciproquement. La folie ou la méchanceté les avait conduits pendant des siècles à se faire du mal et à s'entre-détruire ; mais nous espérons que désormais ces deux pays seront réunis par des liens de dépendance mutuelle et, j'espère, de future paix. La France était restée fidèle jusqu'à nos jours à ces principes de protection commerciale dont nous nous sommes récemment affranchis. Pour nous amener à notre état actuel de liberté commerciale, il a fallu trente années de travail et d'efforts et les services de trois ou quatre hommes d'état éminents. Les Français, au contraire, avaient à peine fait un seul pas dans cette voie. Il a été donné à l'Empereur Napoléon III, aidé par son ministre du commerce, qui pendant dixhuit mois ne s'est guère accordé vingt quatre heures de loisir, d'accomplir en France, en deux ans, ce qui en avait exigé trente en Angleterre. Je vous dis ceci pour que vous compreniez bien la grandeur de la tâche que le gouvernement français s'est imposée à cette occasion. Il a dû affronter des influences encore toutes-puissantes et s'attaquer au corps entier des monopoleurs français. Vous pouvez vous rappeler que nos hommes d'Etat, au contraire, ont commencé par miner et jeter à bas les plus petits intérêts protectionnistes avant d'entamer la lutte contre les grands monopoles. On a dû tout faire en France dans l'espace de dix-huit mois. Il reste encore quelque chose à accomplir, mais j'espère que

tout sera terminé dans peu de temps. La condition de l'industrie française ouvre la perspective d'une augmentation de commerce qui sera réciproquement avantageuse aux deux pays. Il est singulier, étant donnés Torganisation sociale de la France et ses principes politiques, qui en font un des pays les plus démocratiques du monde, que son peuple s'occupe presque exclusivement de la fabrication d'articles de grand luxe et qu'il dépende presque entièrement, sous le rapport de la consommation, des classes aristocratiques et des riches. L'Angleterre, au contraire, est le pays le plus aristocratique du monde, et son peuple s'occupe presque exclusivement de la fabrication d'objets qui servent au bienêtre et aux besoins du plus grand nombre. Deux peuples se trouvent donc ici en présence qui, par la différence de leur génie national, sont admirablement faits pour échanger entre eux les produits de leurs industries réciproques. Ces faits que je viens de rappeler nous donnent toutes raisons de croire au grand bénéfice que la masse du peuple français retirera du nouveau traité de commerce. Les classes ouvrières de la France sont mal vêtues comparativement aux mêmes classes en Angleterre. Le voyageur qui va de Calais à Douvres pendant . l'hiver, a dû remarquer le contraste qui existe entre la * blouse que porte le Français et les chauds vêtements de laine de l'ouvrier anglais. La condition de la population française à l'égard du vêtement me rappelle l'état du peuple anglais^ quant à la nourriture, il y a vingtcinq ans, alors qu'on n'avait pas encore touché aux lois sur les céréales. A cette époque, le peuple anglais était

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mal nourri; il y avait beaucoup de familles qui ne mangeaient que des racines, tandis que la consommation du blé restait de 6 ou 8 millions de quarters au-dessous de ce qu'elle aurait dû être et de ce qu'elle a été depuis qu'on a facilité à nos ouvriers et à nos paysans les moyens de s'en procurer. Ce que le libre-échange a fait pour la nourriture de l'ouvrier anglais, il le fera pour le vêtement de l'ouvrier français. Ce résultat sera atteint en partie par une importation considérable d'étoffes et de marchandises anglaises, en partie par la concurrence, qui amènera le fabricant 'français à perfectionner ses procédés de fabrication. Notre grand approvisionnement vient en partie de l'importation des produits des pays étrangers, et en partie des améliorations qui se sont produites dans notre agriculture sous le stimulant de la concurrence. Nous aussi, nous retirerons et nous avons retiré déjà de grands bénéfices de cette révolution commerciale.

Comme Anglais, c'est mon droit et aussi mon devoir de considérer cette affaire-là moins sous le rapport de ce qu'elle nous mettra à même d'importeren France que sous celui des bonnes choses qu'elle permettra à notre population de faire venir du dehors. J'attribue au gouvernement actuel et à son grand ministre des finances * le mérite d'avoir aboli les derniers droits protecteurs, et couronné enfin l'édifice de la liberté commerciale. Regardez le bénéfice que nous, peuple mercantile, nous retirerons de cette abolition ; bénéfice, pour le dire en

' M. Gladstone.

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passant, qui ne semble pas encore être suffisamment apprécié. En supprimant les droits d'entrée sur tout article manufacturé, nous avons rendu l'Angleterre mi port libre pour les articles fabriqués, comme nous l'avons déjà rendue un port libre pour les blés et les matières premières. La conséquence qui en découle est que nous pourrons introduire en Angleterre, sans le moindre empêchement, tout article de fabrication étrangère, pour peu que nous y trouvions notre compte. Nos colons d'Australie, du Canada et d'Amérique trouveront ici non seulement les produits anglais, mais aussi tous les produits de l'Allemagne et de la France, qu'ils pourront acheter sans se rendre sur le continent. N'est-ce point là, je le répète, un grand avantage offert à un peuple commerçant, et ne devrait-il pas l'apprécier à toute sa valeur? Maintenant nous allons pouvoir importer de France des produits qui nous étaient inaccessibles jusqu'ici, et cela sera à notre avantage aussi bien qu'à l'avantage des Français. Prenez par exemple le commerce des vins. Tout le monde sait que, depuis un siècle, par suite d'un traité absurde avec le Portugal, notre pays a mis un droit prohibitif sur les vins français; le goût de notre peuple s'est perverti, et les meilleurs vins qui soient au monde sont restés presque inconnus chez nous. Mais, outre le droit qui exclut de fait les vins de France,' les droits imposés aux vins en général sont si énormes, qu'on n'achète que des vins très forts et nécessairement capiteux, de telle sorte que le consommateur cherche exclusivement à cette heure le vin qui lui montera facilement à la tête, et qu'il dédaigne

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les bons vins de France, parce qu'ils sont par comparaison faibles et légers. Tous les pays du monde, à Texception du nôtre, ont reconnu la supériorité des vins de France. Mais nous nous sommes habitués à préférer des vins adultérés, et nos gens riches se sont engoués de ces mélanges forts et narcotiques qu'on appelle porto et xérès. Dernièrement, un de mes amis eut la curiosité de parcourir nos ballades nationales, dans l'intention d'y puiser un recueil de chansons à boire. Eh bien, il reconnut que toutes les chansons célébraient les vins de France, de Champagne, de Bourgogne et de Bordeaux. A l'époque où elles furent écrites, nos ancêtres préféraient donc les vins de France ; mais depuis, dès qu'il ne fut plus possible de se les procurer, les chants qui célébraient le vin cessèrent. Mon ami en concluait que les vins de France égayaient notre peuple et le faisaient chanter, tandis que les vins de Porto et de Xérès Font hébété et engourdi. Je ne sais pas cependant si j'irais aussi loin qu'un autre de mes amis, ancien maire de Bordeaux, qui vint passer quelques jours chez nous à Manchester. A un dîner où Ton avait bu à sa santé, il s'écria : « Messieurs, la pierre de touche de la civilisation d'un peuple, pour moi, c'est le vin de Bordeaux ! » C'est peut-être dépasser la mesure; mais, sous quelque point de vue que l'on envisage la chose, intérêt commercial, sobriété ou hygiène, il est à désirer que le goût des Anglais puisse revenir à son penchant naturel, tel qu'il se manifestait chez nos ancêtres, quand un droit modéré, et qui était le même pour tous les vins, leur permettait de boire les vins français.

Messieurs, je n'oserais pas espérer qu'un grand commerce avec la France s'établît tout de suite. Cela demande du temps; mais la porte lui a été ouverte et ouverte honnêtement, en toute sincérité, et je ne doute pas que cette œuvre, lorsque nous aurons eu le temps de redresser les erreurs de nos pères, ne se trouve, comme toutes celles qui ont abattu des restrictions, avoir été avantageuse aux meilleurs intérêts de ce pays comme de la France. Mais, Messieurs, j'avoue que la besogne à laquelle je me suis livré ne m'aurait inspiré qu'un enthousiasme médiocre, si elle n'avait dû aboutir à rien de plus élevé qu'à une addition aux boissons du pays. Vous savez bien que le but que je m'étais assigné était non seulement le progrès du bien-être physique du peuple, mais un changement de nature à faire naître des sentiments de fraternité morale et politique entre les deux nations.

Discours prononcé par M. Cobden à, « Mansion House » à roccasion du titre de citoyen de la cité qui lui était offert.

17 juillet 1861.

Milord Maire, Milords et Messieurs, Mon premier devoir est de penser aux autres plutôt qu'à moi-même, et mon premier mot doit être un caveat quant aux honneurs qui m'ont été si libéralement dé-

cernés par rapport au succès d'une grande cause, à laquelle j'ai sans doute apporté le concours de toute ma bonne volonté et une certaine aide, mais qui a eu en même temps que moi de nombreux champions. Quelques-uns sont ici présents, et beaucoup d'autres sont absents; mais je ne voudrais point qu'on oubliât leurs noms et leurs services dans une réunion oii il s'agit du libre-échange. J'ai eu de fréquentes occasions de rendre justice à ceux de mes amis qui furent pendant vingt ans mes colloborateurs ; mais il ne conviendrait pas de passer sous silence les hommes éminents qui nous ont précédés. Ce n'est ni dans la Cité, ni dans cette salle, que l'on pourrait oublier que les premières démonstrations en faveur des principes de libre-échange émanées d'hommes pratiques, furent faites il y a quarante ans par les marchands de Londres. Leur déclaration en ce sens avait été rédigée par M. Tooke, dont le nom mérite bien le respect de ceux qui lui ont survécu, et, suivant l'expression de M. Baring, depuis lord Ashburton, elle contenait en quelques mots à peu près tout ce que l'on a dit ou ce qui pouvait se dire en faveur du libreéchange. Je crois pouvoir la citer de mémoire : « La maxime d'acheter au meilleur marché et de vendre le plus cher possible, » y disait-on, « ce qui règle les transac- « tions d'un marchand individuellement, s'applique éga- « lement au commerce d'une nation entière. »

Je ne crois pas qu'aucune amplification puisse mieux définir la signification des mots « libre-échange » . Cela signifie que c'est l'intérêt de l'homme d'échanger le surplus contre le nécessaire, et cela n'a point le sens bas

et sordide que d'aucuns lui ont prêté. Cela veut dire seulement que l'intérêt des hommes est d'aller chercher une marchandise là où elle se vend à bon marché, c'està-dire où il y en a en abondance, pour la transporter à un autre endroit où elle se vend cher, en d'autres mots, où elle est rare. Voulez-vous un exemple de l'application de cette maxime sur la plus grande échelle : regardez les résultats de la dernière moisson chez nous. Je ne crains pas de dire que, si l'on tient compte de l'énorme étendue de terrain cultivé et de la population immensément accrue que notre agriculture doit nourrir, cette moisson présente le plus grand déficit qui ait été constaté dans ce pays. Je n'exagère rien en disant que, dans ces douze mois, il nous a été importé des pays étrangers plus de 15,000,000 de quarters de céréales de toute espèce propres à la nourriture, tant de l'homme que du bétail. Sur ces 15,000,000 de quarters 8,000,000 au moins étaient destinés à l'alimentation humaine. L'automne dernier, on sut que la nouvelle récolte serait médiocre, et que des millions de personnes seraient exposées à mourir de faim, si l'on ne disposait pour les nourrir que des approvisionnements tirés de notre propre sol. Que fallait-il faire? Quelques personnes semblaient croire qu'il fallait s'en rapporter à l'énergie du gouvernement. Heureusement nous avions une meilleure ressource, et le salut devait nous venir de l'application de ce simple principe que je vous citais tout à l'heure : acheter au marché le plus bas, et revendre au plus élevé. Les récoltes qui mûrissaient sur les steppes de la Kussie, dans les lointaines prairies de

l'Amérique, sur les plateaux presque inaccessibles de l'Espagne^ furent transportées sur nos côtes^ emmagasinées dans nos greniers, et finalement distribuées dans nos villes et dans nos hameaux. De cette façon tout se passa sans l'aide du gouvernement et sans le moindre trouble. Cela, Messieurs, fut le résultat du libre-échange. Après une telle expérience, on ne peut douter de son efficacité dans toutes les circonstances difficiles. L'action du libre -échange est plus grande que celle de la charité môme, car il fait l'œuvre de la charité, et sur une échelle autrement gigantesque. Après un tel exemple, le libre-échange devrait avoir l'autorité d'un décret du Créateur, comme loi commune et internationale du Ïout-Puissant. Et ce traité de commerce que nous venons de conclure avec la France, qu'est-il, sinon une extension aux transactions de deux grands pays voisins de ce principe du libre-échange que nous nous appropriions quand nous abolissions les lois sur les céréales ? Mais ce traité n'est pas une convention dans l'ancien sens du terme. Autrefois, quand deux nations passaient une convention entre elles, il s'agissait pour elles de recevoir et d'accorder certains privilèges dont le reste du monde était exclu. Le principal effort de chacune des parties était de tromper l'autre, et généralement le résultat était qu'elles s'étaient trompées l'une l'autre. Tout autre est le caractère du traité actuel : ni l'Angleterre n'a demandé à la France des privilèges exclusifs, ni la France n'en eût demandé à l'Angleterre. Ce que nous avons accordé à la France, nous l'avons également accordé à tout le monde, et nous

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n'avons rien demandé qui ne puisse s'étendre à toutes les nations. Il y a, paraît-il, des gens que cette convention mécontente; mais il me semble en vérité qu'ils sont difficiles à contenter, et je ne voudrais certes pas faire partie avec eux d'un jury à Old Bailey par ces jours caniculaires. Pour peu que nous conservions la paix pendant cinq ou dix ans, ce traité ouvrira la porte à un commerce plus grand que tout ce qui existe entre deux pays quelconques du monde. Voilà près de 70,000,000 d'êtres humains placés les uns près des autres plutôt que séparés par un étroit bras de mer, qui possèdent une si grande variété de dons naturels, qu'ils semblent faits entre toutes les nations pour entretenir un avantageux trafic. Grâce à leurs détestables législations, ils ne semblent occupés depuis des siècles qu'à contrecarrer les desseins de la Providence et à se faire tout le mal qu'ils peuvent. On a dit que cette convention avait été conclue sans le consentement du peuple français, qu'il est à craindre par conséquent qu'au bout de dix ans, terme stipulé, le système actuel ne soit renversé. Pour moi, je ne me suis pas aperçu que l'opinion publique en France soit hostile à la politique du gouvernement en cette occasion. Quand le traité fut signé, tout indiquait au contraire que nos voisins, avec leur esprit logique et leur vive perception des choses, tendaient à pousser plus loin dans la même voie. C'est ainsi que, pendant que je négociais le traité à Paris, un vote du Corps législatif abolissait l'échelle mobile, et rendait ainsi libres l'exportation et l'importation des céréales.

La ville de Lyon s'est prononcée en faveur de la liberté de commerce absolue quant aux articles de son industrie spéciale : « Nous ne reconnaissons aucune supériorité dans les articles que nous fabriquons; nous ne demandons aucune protection; nous sommes prêts à affronter le monde entier dans le champ clos de la concurrence. » Voilà ce qu'elle a fièrement et noblement déclaré. Vous me demanderez peut-être si je pense que d'autres nations suivront l'exemple de la France et de l'Angleterre. J'avoue que la question ne me paraît pas d'une grande importance. Quand la France et l'Angleterre se réunissent pour soutenir une politique quelconque, soit belliqueuse, soit pacifique, il est certain qu'elles entraînent le monde civilisé dans leur mouvement. Une nation qui essaierait de se tenir en dehors, risquerait de s'attarder dans les voies de la civilisation et de la richesse, et, à défaut d'un mobile plus élevé, son propre intérêt la convierait à suivre leur exemple.

Mais le plus grand avantage de cette convention, c'est l'occasion qu'elle fournira aux Français et aux Anglais de se mieux connaître et de se mieux comprendre à l'avenir. L'ignorance est la mère des préjugés chez les nations comme chez les individus. Vous avez à moitié gagné le cœur d'un homme quand vous vous êtes découvert à lui et qu'il vous connaît. Vous savez que, dans l'ancien temps, l'ignorance populaire se figurait les habitants des pays non explorés sous les traits les plus singuliers; elles les ornait d'étranges appendices, ou ne leur accordait qu'un œil. A l'égard du continent même, nos idées n'étaient guère plus avancées, et ne

VOUS souvient-il pas que nous nous étions habitués à croire que nos voisins faisaient des soupes de grenouilles ? Nous aimions aussi à les gratifier de sabots pour toute chaussure. Les Français n'étaient pas plus généreux envers nous : ils s'imaginaient que nous vendions nos femmes aux enchères publiques, et que nous ne pouvions pas dire trois mots sans nous servir d'un juron. Le temps de ces injustices et de ces méprises réciproques est passé ; mais, pendant mes dix-huit mois de séjour en France, j'ai été très frappé de l'ignorance des deux peuples au sujet l'un de l'autre. Les Anglais et les Chinois doivent aussi bien se connaître ! Je parle de l'idée générale que dans son ignorance le peuple anglais semble entretenir du peuple français, et j'envisage avec une vive satisfaction le changement qui se produira quand les Anglais et les Français seront amenés par la force des choses à se rapprocher, et par conséquent à se mieux comprendre. Nous avons donc à retirer de ce commerce des avantages d'une nature morale aussi bien que matérielle. Les Français sont plus polis, spécialement dans les classes ouvrières. Je me rappelle une lettre écrite par feu Sydney Smith à sa femme, pendant un court séjour en France. Cet homme d'esprit, qui était doublé d'un philosophe, trouvait que les manières d une blanchisseuse française égalaient celles d'une duchesse anglaise. Aujourd'hui, on ne pourrait en dire autant; mais il est facile de constater que la masse du peuple est plus polie en France qu'en Angleterre. D'un autre côté, les Français peuvent beaucoup apprendre de nous quant à la conduite des affaires. Nous pouvons paraître

Sfi RICHARD COBDEN.

bourrus et sans gêne ; mais ils nous trouveront honnêtes et trop occupés pour beaucoup marchander dans nos transactions.

Messieurs, il m'est pénible de parler de ce qui n'est après tout qu'une question personnelle^, et je me bornerai à vous dire quelques mots en passant de Toccnsion qui nous réunit. Le lord maire a dit avec raison qu'autretrefois le droit de citoyen était un honneur qui ne s'accordait qu'aux hommes qui s'étaient fait une place distinguée dans nos annales. Ces hommes, j'en suis sûr, s'inspiraient dans leurs actes glorieux du patriotisme le plus pur; mais il y avait alors dans la présentation de cet honneur quelque chose de très différent de ce que nous voyons aujourd'hui. En général, les hommes qui en étaient l'objet avaient remporté des triomphes sur d'autres nations. Aujourd'hui, on entend ici les voix des étrangers se mêler aux nôtres en se réjouissant du triomphe de la liberté commerciale. Nous avons parmi nous mon ami M. Chevalier, que je suis fier de voir dans une réunion anglaise, car c'est la première occasion qui m'est donnée de pouvoir dire, en toute sincérité, que tout pays civilisé lui doit de la reconnaissance, à cause de ses efforts dans la défense de la bonne cause. Ses compatriotes, sans faire tort à personne, peuvent bien lui accorder l'honneur d'avoir contribué, plus que personne dans son pays, au succès de nos principes. Le courage moral, je crois, n'est commun nulle part. Les Anglais ont plus de bravoure physique que de courage moral ; et de mênve, mes amis les Français admettront que, bien quedouésdela bravoure du lion, ils n'aiment guère

à se trouver parmi la minorité à propos d'une question publique. Mais, malgré sa haute position morale et intellectuelle, M. Chevalier n'a jamais hésité à proclamer ses principes et à arborer le drapeau du libre-échange, quand la cause ne comptait que bien peu d'adhérents. Fort près de moi se trouve également M. Dufour, un autre ami, qui m'inspire la plus haute estime et la plus vive affection. Nous nous réjouissons d'avoir également parmi nous le représentant de l'agriculture de France, le représentant du grand port de Bordeaux et d'autres amis. Je regarde la présence de ces messieurs comme un signe de progrès. C'est une preuve que notre système s'étend, que nous arrivons à une époque où il conquerra des sympathies plus nombreuses. Il me semble que nous vivons dans un siècle oii les intérêts se mêlent et se confondent. Serait-ce trop d'espérer que nous verrons s'éteindre des passions qui mènent à la guerre, et naître une ère de paix et de tranquillité ? Je l'espère pour mon compte, et l'étude de l'économie politique me confirme dans cette croyance. Je pourrais faire appel à une autorité encore plus élevée, qui nous a dit que toutes les nations sont nées du même sang.

Je demande, tant en mon nom qu'en celui de tous mes collaborateurs absents ou présents, à offrir nos meilleurs remerciments à vous, milord Maire, ainsi qu'à vous. Mesdames et Messieurs, pour la généreuse réception que vous nous avez laite.

Lettre de M. Gobden à M"'^ Schwabe.

Londres, 21 févier 1862.

Ma chère amie,

Je vous suis obligé de Fenvoi de la lettre de lady Clarence Paget. Vous auriez été en ville que je n'aurais pas eu le plaisir de vous rencontrer au dîner de l'Amirauté, m'étant fait une loi de ne pas dîner hors de chez moi de toute la saison. Les grands dîners m'ennuient beaucoup, et du reste ils ne s'accommodent point avec ma santé. Il me plairait de voir à cet égard un changement dans nos habitudes. Je préfère les manières de la société française, où l'on va et vient pour le seul plaisir de voir ses amis, et non pour prendre part à un grand dîner coûteux.

Tout est changé à l'égard de la motion que je devais proposer. Après la notification que j'en avais faite à la Chambre, M. Horsfall, le député tory de Liverpool, s'est plaint de ce que j'empiétais sur son terrain, puisqu'il avait, l'année dernière, annoncé officiellement une motion pareille. Très content de le voir prendre Tafiaire en main, je lui cède le pas , car il est probable que la proposition sera appuyée par son parti dans la Chambre. Je seconderai la motion au lieu de la faire, et cela ne m'empêchera pas de prononcer mon discours.

R. CoBDaN.

RICHÂUD COBDEN. 367

Lettre de M. Cobden à M. E. J. Simpson au sujet de l'impôt sur le malt.

Midhurst, 5 février 1864.

Cher Monsieur, En votre qualité de président du club des fermiers de Wakefield, vous me priez de vous donner tous les renseignements qui pourraient servir à obtenir l'abolition de l'impôt sur le malt. Il n'y a qu'un seul moyen de réussir dans une agitation publique : il y faut un principe et une pression. Si vous vous décidez par exemple à former une Anti-Malt-Lengue, comme nous fîmes jadis VAnti-Corn-Laws-League, elle devra s'engager à provoquer le rappel immédiat et complet de cette taxe, et ne pas permettre que dans ses réunions il soit question d'un autre sujet quelconque. Vous avez une raison plus forte que la nôtre pour en agir ainsi , parce que vous avez affaire à une taxe « d'excisé », tandis que nous, nous combattions un droit de douane, et que, suivant la jurisprudence invariable de nos chanceliers de l'Echiquier, une taxe de cette nature doit être complètement abolie du moment qu'on a résolu d'y toucher, parce que la grande objection que l'on fait aux impôts de cette nature, — c'est-à-dire l'intervention du fisc dans la production même, — subsiste, que l'impôt soit petit ou grand. Les agriculteurs ont un droit spécial à réclamer

l'application de cette règle dans le cas actuel, d'autant que les fermiers les plus intelligents ont protesté contre l'impôt en question , par cette raison qu'il restreint l'emploi de leurs capitaux à l'engraissement du bétail au moyen du malt, et empêche par conséquent la culture de l'orge sur des sols forts. J'ai souvent pensé que la position de l'agriculteur anglais était particulièrement dure et injuste. Quand il a récolté un boisseau d'orge, il est forcé de payer un impôt de 60 p. 100 pour avoir le droit de le transformer en une boisson à son propre usage. Je suis sûr que les viticulteurs français ou les propriétaires d'oliviers de l'Espagne ou de l'Italie ne s'accommoderaient pas d'un traitement pareil. Ce qui est surtout extraordinaire, c'est que l'impôt sur le malt constitue la seule exception à une règle autrement universelle.

En 1848, j'ai publié un programme sous le titre de « Budget national » , dans lequel je recommandais l'abolition ou la réduction de nombreux droits et taxes, laquelle aurait entraîné une grande diminution de revenu. Votre lettre m'a fait ^parcourir de nouveau ce document , et il est de fait que tous les changements que j'y réclamais se sont effectués, à l'exception de celui qui regardait spécialement les fermiers. Dans mon projet de budget, je proposais la réduction de l'impôt sur le thé de 2 fr. 70 c. par livre à 1 fr. 25 c, l'égalisation de l'impôt sur le café, la révision des droits sur les vins, enfin l'application du droit sur les legs aux immeubles. Je proposais encore l'abolition des droits « d'excisé » sur le maltj le houblon, le savon, le

papier et les briquets, ainsi que celle des impôts sur les fenêtres, les bois de construction, le beurre, le fromage et sur environ 150 autres petits articles. Telles étaient les propositions de mon budget, et toutes ont été accueillies, à l'exception, je le répète, de celle qui concernait l'impôt sur le malt. Celui-là reste aujourd'hui tel qu'il était en 1848, à savoir : de 3 fr. 20 c. par boisseau.

Je ne relève pas cette circonstance dans l'intention de me vanter, car je ne pris pas grande part à cette bonne œuvre, mais seulement pour vous faire remarquer que les réformes n'ont été accomplies que parce qu'elles ont trouvé des avocats sérieux et persévérants. J'avoue que je n'ai pas beaucoup d'espoir que les agriculteurs soient plus heureux dans les quinze années à venir qu'ils ne l'ont été dans le passé. La vérité est que les membres des comtés et les fermiers ne marchent pas bien d'accord, semble-t-îl, dans cette afîaire. Dès qu il est question de supprimer l'impôt sur le malt, les ministres du jour ne manquent pas de donner à comprendre qu'il faudrait trouver son équivalent dans une taxe sur les immeubles, et l'affaire est enterrée. Soyez sûr que la Chambre des communes ne votera jamais un remplaçant à l'impôt sur le malt. Le motif pour lequel je serais heureux de voir les collèges électoraux des comtés s'agiter bona fide à ce propos est que le rappel de cette taxe amènerait, je crois, la réduction des dépenses inutiles de l'État. Nous avons vu pendant plusieurs sessions consécutives le chancelier de FEchiquier pousser

à la lettre des cris de détresse et inviter le pays à lui

venir en aide dans sa résistance aux dépenses qu'on lui imposait. Chaque membre un peu expérimenté de la Chambre sait que la manie de dépenser de certains départements ministériels, croît en proportion même de Fargent qu'il peut arracher au trésor. Otez au gouvernement quatre ou cinq millions de revenu, et ce qui lui restera dépassera encore de cinq ou six millions la somme qui suffit aux dépenses moyennes de l'administration de sir Robert Peel, de 1841 à 1846. Après y avoir bien et longuement réfléchi, je crois que c'est la seule méthode eflicace de mettre fin au gaspillage des deniers publics, en fait surtout de constructions maritimes surannées et inutiles, comme d'expériences gigantesques et sans résultats en matière de manufactures, qui, sans profit aucun, ont fait monter nos budgets à des chiffres aussi énormes. Ce n'est qu'en refusant de l'argent au gouvernement que l'on peut espérer de voir une première diminution de notre budget colonial, où nous inscrivons chaque année des millions pour la défense de populations qui sont une fois plus en état de pourvoir à leur propre sûreté que nous-mêmes à la nôtre. Si le mouvement en faveur de l'abolition de cet impôt prend de la consistance, je vous assure que ni ma sympathie ni mon appui ne lui feront défaut.

Je suis à vous sincèrement.

Lettre de M. Cobden à M'"^ Schwabe.

Midliui'st, 9 février 1864.

Ma chère amie,

Je vous renvoie le document sur l'affaire du Schleswig-Holstein ', et j'ai également lu les lettres imprimées. Le point important ici est que la diète allemande n'a pas pris part au traité, et que les désirs du peuple des duchés n'ont pas été consultés. Je ne nie pas la force de ces arguments. En vérité, je suis tellement l'ennemi de la guerre, qu'il n'est pas impossible que le ton belliqueux des démocrates allemands m'ait indisposé, bien qu'à tort, contre leur cause. Certainement je ne suis pas et ne serai jamais contre les Allemands en tant que peuple, à quelque autre nation qu'ils soient opposés ou comparés; car je les regarde, sous le rapport de la morale et de l'intelligence, comme égaux à toutes les autres races.

Dans tout autre domaine que celui du « self government » politique, ils ont remporté des triomphes qui ne sont inférieurs à ceux de personne. C'est peut-être parce qu'ils n'ont pas mieux réussi en politique que nous autres, Anglais libéraux, que nous sommes un peu intolérants envers les Allemands, mais leur jour viendra.

• Une brochure sur le traité de Londres de 1853.

372 UICIIÂRD COBDEN.

Qu'il y ait le pour et le contre dans cette question, c'est ce que prouve la lettre ci-incluse, écrite par Goldwin Smith, un des meilleurs écrivains du jour, professeur d'histoire moderne à TUniversité d'Oxford. Je suis certain que nous n'aurons pas à prendre part à la querelle, ce qui est tout ce qui doit m'intéresser comme homme politique anglais.

J'apprends, d'un de mes amis à la Chambre, que les sympathies y sont plutôt pour les Allemands que pour les Danois. Je ne sais pas à quel point il en est ainsi.

Croyez-moi tout à vous.

R. COBDEN

Les lecteurs de ce petit livre trouveront peut-être quelque intérêt à connaître l'origine, les progrès et le but de l'Institution modèle internationale fondée à Naples d'après le système Frôbel, puisque les profits de la publication de ces « Souvenirs » sont destinés à y fonder une bourse. — Cette bourse portera le nom de Cobdeii, et associera ainsi le nom de cet homme illustre à une création conçue tout à fait selon son esprit.

En 1861, époque mémorable de l'histoire d'Italie, le général Garibaldi fit appel aux femmes italiennes pour qu'elles tentassent un effort afin de relever l'état moral et intellectuel des populations ignorantes et pauvres de l'Italie méridionale par l'établissement en ce pays d'écoles élémentaires et industrielles. Un document officiel, daté de 1860, avait révélé ce fait regrettable : que, sur une population de 6,000,000 d'habitants, le royaume des Deux-Siciles n'en renfermait que 69,431 sachant lire et écrire, soit une proportion de 1 sur 96, quand la moyenne ordinaire des pays plus favorisés est de 1 sur 9. L'appel du général fut entendu, et il se /orma à Turin un conseil de dames sous le titre à^ Association philanthropique des femmes italiennes^ et sous la prési-

dence deS. A. R. M"»* la princesse Marie Pie. M°*= Schwabe, qui comptait plusieurs amies parmi les membres du comité, fut invitée par elles à devenir leur déléguée auprès de leurs sœurs d'Angleterre, et elle accepta la mission de recueillir dans ce pays des souscriptions en vue d'encourager l'éducation parmi les classes inférieures de l'Italie méridionale.

Tout ce qui se rattachait alors au nom da défenseur de l'unité et de la régénération de l'Italie était sur en Angleterre d'un accueil si enthousiaste, que M"' Schwabe réussit à recueillir en peu de temps la somme de 50,000 francs. Il lui fut ainsi permis de donner 5,000 lire pour la reconstruction de l'école de a Torre del Greco, » qui avait été détruite, en 1860, par un tremblement de terre, et d'ouvrir à Naples, en 1861, une école élémentaire pour les filles, placée sous la direction intelligente d'une dame anglaise, M"" Reeve. Cette école fonctionna pendant plusieurs années avec les résultats les plus satisfaisants, et M""* Schwabe se proposait d'y ajouter une école industrielle, où les enfants pourraient apprendre différents métiers. Malheureusement cette œuvre fut interrompue par la difficulté de trouver une personne capable de remplacer IVP'* Reeve, morte du choléra en 1865, victime de son double dévouement aux pauvres. L'œuvre fut ainsi arrêtée au milieu de son plus grand essor. Les 12,500 francs qui restaient encore entre les mains de M"" Schwabe furent placés à intérêt jusqu'au moment où l'on pourrait obtenir des professeurs capables dont le concours permettrait de rouvrir, à Naples, les écoles élémentaires de filles.

Pendant l'hiver de 1 870-71 , M™* Schwabe se rendit en Italie, où elle fit la connaissance du célèbre professeur Villari, de Florence, alors secrétaire de M. le commandeur Correnti, ministre de l'instruction publique, et ce dernier recommanda M""* Schwabe aux autorités de Naples. La municipalité mit à sa disposition une partie du vieux couvent appelé Donna Regina, et, ainsi encouragée, elle put reprendre l'œuvre in-

lerrompue en 1868. Tout semblait donc conclu, le gouvernement ayant également promis une subvention de 24,000 fr. à sa municipalité pour aider à restaurer l'édifice et à l'adapter à sa nouvelle destination. Le bâtiment devait être complètement achevé et ouvert aux écoles en 1872. — Malheureusement, dans l'intervalle, et tandis que les travaux s'accomplissaient, le duc d'Afflitto, préfet de Naples, qui favorisait le projet, mourut, et la municipalité fut changée. — Les nouveaux fonctionnaires annulèrent alors la concession du couvent accordée par leurs prédécesseurs.

M™^ Schwabe a elle-même décrit dans ses circulaires le découragement qu'elle éprouva par suite du contre-temps qui venait ainsi renverser tous ses projets; elle annonça môme au ministre de l'instruction publique, M. Scialoja (le successeur de M. Correnti), son intention d'abandonner l'entreprise. Heureusement, M. Scialoja, économiste distingué, convaincu do la nécessité absolue de propager l'éducation parmi les populations ignorantes et superstitieuses de l'Italie méridionale, adressa le télégramme suivant à M"« Schwabe *.

c( Demain je donnerai des ordres directs et positifs pour « que tout soit arrangé aussi promptement que possible. « Restez, et vous serez satisfaite de l'ami de Gobden et de « Bastiat. Ayez foi et courage, nDus triompherons des « résistances de l'ignorance.

a Le ministre, Scialoja. »

M""* Schwabe, complètement rassurée par ces paroles énergiques, se remit de nouveau à l'œuvre. Le ministre non seulement mit à sa disposition les 24,000 francs qui avaient été promis antérieurement à la municipalité pour la restau-

' Roma, 10/4-1873. Domani manderô disposizioni immédiate ed ordini precisi per fare tutto occorrente senza menomo ritardo. Rimanete, e sarete contenta dell' amico di Cobden e Bastiat. Abbiate fede e coraggio, vinceremo resistenza dell' ignoranza.

Il ministro^ SciALOJA.

ration du couvent Donna Regina, mais encore il lui permit d'occuper pendant trois ans le grand bâtiment de l'ex- Collegio Medico, terme qui fut prolongé, en 1876, pour trente ans. La grandeur du nouveau local donna h M"^ Schwabc l'idée de fonder un établissement d'éducation plus considérable où l'on mettrait en pratique, autant que les fonds disponibles le permettraient, la méthode de Frôbel. On devait commencer par le « jardin d'enfants » (Kindergarten) pour les enfants en bas âge, puis suivre les divers degrés de l'instruction primaire, jusqu'au moment où les élèves auraient acquis une profession ou un métier pouvant les mettre à même de gagner leur vie.

M"»® Schwabe fut alors heureusement aidée par M. Castelli, architecte napolitain, qui lui offrit généreusement son concours gratuit pour la reconstruction de Vex-Collegio Mcdico. Au mois de septembre 1873, eut lieu l'inauguration du jardin d'enfance, et plus tard, au mois de décembre, une école élémentaire pour les enfants d'un âge plus avancé fut ajoutée au premier établissement. Une dame allemande, ayant obtenu son diplôme en Prusse et étudié le système Frôbel à Hambourg, fut chargée de la direction du jardin d'enfance, et celle de l'école élémentaire fut confiée à un jeune Italien qui avait fait ses études avec le regretté M. Shields aux célèbres écoles Birbeck, établies par M. William EUis à Peckham, près de Londres. Le jardin d'enfance et l'école élémentaire obtinrent dès leur inauguration un succès complet. En peu de temps, le nombre des élèves admis et inscrits dépassa de beaucoup le chiffre réglé par les fonds disponibles. M"' Schwabe s'occupa donc de recueillir de nouvelles souscriptions en Italie, en France, en Allemagne, et surtout en Angleterre.

Le gouvernement italien, convaincu lui-même de l'importance de l'œuvre ainsi que de la supériorité de la direction, avait accordé des crédits supplémentaires, indépendamment des subventions ordinaires. La Provincia de Naples et le

Municipio avaient également alloué des secours annuels.

Quelques années d'expérience ayant prouvé qu'on ne pouvait exercer aucune action utile sur le caractère et les mœurs des enfants des plus basses classes de la société pendant les seules heures consacrées à l'école, on décida d'admettre comme pensionnaires autant d'orphelins pauvres que les fonds le permettraient ; l'admission à l'externat fut réservée aux enfants de la bourgeoisie et des classes aisées payant une pension minime ; de plus, quelques enfants de pauvres familles honnêtes furent admis gratuitement.

Le prix d'admission, ajouté aux différentes subventions, ne suffit pourtant pas aux frais de l'entretien des écoles et de l'orphelinat. Les filles y sont élevées et préparées à tous les soins du ménage et à tous les travaux domestiques. Les internes de cet orphelinat sont au nombre de 42, et on espère porter ce nombre à 100 aussitôt que les fonds le permettront.

Les enfants appartenant à tous les cultes sont admis indistinctement, mais ils sont presque tous catholiques. Quoique tout enseignement théologique soit exclu des cours de l'école, les principes fondamentaux de la religion, c'està-dire l'amour et l'obéissance envers Dieu et envers son prochain, sont enseignés aux élèves tant en pratique qu'en théorie. Ils assistent, le dimanche, aux offices de leur religion*.

Il n'est peut-être pas superflu de donner ici quelques explications sur le système Frobel, peu connu jusqu'ici, même dans le pays de son auteur. Né en 1778, à Oberweissbach, petit village de la Saxe, et mort en 1852, à Marienthal.

Frobel, après avoir étudié trois ans dans l'Institut de Pestalozzi, en vint à cette conclusion : qu'on ne peut réussir à porter l'homme au degré de perfection qui lui est possible,

< M"e Baermann (une dame catholique de Munich) est la représentante de M"" Schwabe et demeure en permanence dans la maison. Elle est la mère des orphelines du Convitto, ainsi que des jeunes filles de VEducandato.

qu'en développant harmonieusement toutes ses facultés physiques, intellectuelles et morales dès l'âge le plus tendre, surtout par l'accord d'occupations à la fois intellectuelles et physiques qui satisfassent son activité dans les limites de ses forces naissantes. Fiôbel appelait ses écoles des jardins d'enfants (Kindergarten), comparant les enfants à de jeunes plantes; et, de même que tout bon jardinier doit étudier le développement de chaque plante en particulier, afin de lui donner l'air et la nourriture nécessaires, il démontrait que chaque mère ou institutrice doit étudier le tempérament et les aptitudes de chaque enfant, pour pouvoir développer convenablement les dons que la Providence lui a accordés.

L'application de cette méthode exige évidemment, outre la connaissance approfondie des idées d'éducation de Frobel, des études spéciales en différentes sciences, comme l'hygiène et l'anthropologie, pour bien connaître cet éfre qu'on doit développer.

C'est pour répondre à ce besoin que M""* Schwabe a ajouté à l'établissement de Vex Collegio medico une école normale appelée « Seminario frobelliano femminile », où l'on forme des jeunes filles à devenir de véritables jardinières pour ces précieuses plantes humaines.

Pour que cette œuvre soit complète, il ne lui manque plus qu'une école industrielle en harmonie avec les autres parties de l'institution; et, malgré les nombreuses difficultés qui se présentent pourrecueillir les fonds nécessaires, M""^ Schwabe, qui a trouvé tant de bon vouloir dans tous les pays et dans toutes les classes de la société, ne désespère pas de voir son but s'accomplir. Le succès d'une grande institution modèle, prenant l'enfant dès l'âge le plus tendre pour l'amener jusqu'au moment où il peut gagner sa vie et être un membre utile de la société, amènerait un changement salutaire dans le caractère et les mœurs des Napolitains, ce peuple si intelligent et si facile à guider. Ces gens « al cuor dolce », par suite de l'ignorance et de la paresse, sont aussi disposés

à accepter les bonnes influences que les mauvaises. Gomme, de notre temps, aucune nation ne peut rester isolée, toute amélioration dans l'éducation sociale et politique de l'Italie méridionale, due aux efforts réunis des hommes éclairés de l'Italie et des autres nations, profitera au continent européen, en resserrant les liens qui unissent les amis de la liberté constitutionnelle et de la liberté de conscience, les seules libertés capables de garantir la stabilité de tout l'édifice social.

Ces grands principes de charité internationale ont déjà été mis en pratique en faveur de cette œuvre, non seulement par les donataires d'argent, mais aussi par les artistes de différentes nations. Bien des lecteurs de ce livre auront vu sans doute le catalogue où sont cités les noms des artistes qui ont fourni les objets d'art pour l'Exposition qui a eu lieu à Londres, en 1876, en faveur de l'Institution modèle de Naples (Exposition quia donné un bénéfice net de 25,000 fr.), et pour l'Exposition de Berlin en 1877, accompagnée d'une loterie qui a produit une somme de 20,000 francs.

Qu'il nous soit permis également de faire mention ici de la générosité de MM. Burns et Mac Iver, de Liverpool, qui, depuis la fondation de llnstitution modèle de Naples, transportent gratuitement sur leurs navires tout ce qui est utile à l'établissement. Les directeurs de la « General S team Navigation Gompagny » de Londres, M. Sloman, de Hambourg, dont les navires font le service entre Naples et Hambourg, les directeurs du chemin de fer entre Hambourg et Berlin, ainsi que MM. Phaland et Dietrich, les expéditeurs du chemin de fer à Berlin, ont suivi ce noble exemple, et les tableaux pour l'Exposition ainsi que les prix de la loterie, au nombre de mille, ont été transportés gratuitement jusque dans les salles de l'Exposition de Berlin.

La réunion de ces efforts charitables a permis de tirer un profit considérable de ces Expositions de Londres et de Berlin, et nous espérons qu'une union semblable et plus

étendue se produira pour compléter l'œuvre internationale entreprise à Naples.

Les souscriptions sont reçues par MM. Ransom, Bouverie et G% 1, Pall Mail East, Londres, the Chèque Bank (Limited, 124, Gannon Street, Londres), et par M""* Salis Schwabe, ex-CoUegio Medico, Largo Sant'Aoiello, Naples.

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