‹ Richard Cobden, notes sur ses voyages, correspondances et souvenirs. Avec une préf. de M.G. De MolinareChapitre 26 sur 30 · RICHARD COBDEN. 33I · texte numérisé non relu

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Après quelques banalités de présentation^ l'Empereur entama la conversation, en se plaignant de la presse anglaise. Je lui répondis que moi-même j'avais été chargé de tous les crimes par cette même presse, y compris une tentative d'assassinat, et que j'avais appris à mépriser ses accusations. L'Empereur continua sur ce sujet en me demandant d'indiquer un seul acte pendant ses dix années de pouvoir qui ne fût pas dicté par le désir d'être en bons termes avec l'Angleterre, et de conserver les deux pays sur un pied d'amitié et de bon accord, mais la presse avait complètement trompé ses intentions. Je lui rappelai pour mon compte que j'avais blâmé, tant au Parlement que dans les meetings publics, les attaques dirigées en Angleterre contre le gouvernement français. Je le priai de ne pas oublier que son nom, qui a tant de prestige dans les chaumières de France, excitait encore dans les foyers anglais une alarme traditionnelle, et que ce sentiment était irrité par des gens qui, dans l'intérêt de leurs propres desseins, faisaient accroire au peuple anglais que Sa Majesté avait l'intention de répéter la carrière de son oncle. Avec les précautions convenables, j'osai lui faire entendre que sa manière d'entamer la guerre d'Italie, sans aucun exposé de ses motifs, avait beaucoup fortifié cette impression. Comme il m'interrompait en disant qu'il avait expliqué ses raisons, j'ai répliqué qu'il ne les avait pas fait connaître au monde par un manifeste précis et officiel de ses griefs et de ses desseins. J'ai ajouté que, s'il avait agi de la sorte, tout ce que je connaissais de l'opinion, soit en Angleterre, soit en Amérique, où le gouvernement autrichien compte

à peine un ami, me permettait d'affirmer qu'il y eût eu une telle explosion de sentiment public en sa faveur, qu'elle eût rendu une guerre inutile. Mais les choses avaient été décidées si secrètement et avaient éclaté si brusquement, que le monde ne pouvait s'empêcher de redouter la répétition de pareilles surprises.

L'Empereur continua à parler des sentiments hostiles qu'en ce moment les deux peuples nourrissaient l'un contre l'autre. J'avouai que le peuple anglais était presque hostile à la France, et il ne me cacha point que l'irritation en France était arrivée à un tel point, qu'à part lui-même, il n'y avait pas une seule personne qui fût animée d'un sentiment amical envers l'Angleterre. J'exprimai alors l'opinion que, les deux gouvernements prétendant être en bons rapports, c'était pour eux un devoir de s'efibrcer de mettre fin à cette irritation mutuelle. Il répondit qu'il ne pouvait pas faire plus que ce qu'il avait déjà fait. J'entamai ensuite la question qui m'amenait près de lui, et j'insistai sur la nécessité de placer les deux pays sur un pied de dépendance commerciale réciproque. Sur ce sujet, l'Empereur a parlé plus d'une heure. Je crains un peu d'avoir trop parlé de mon côté, et de ne pas m'être assez souvenu que l'Empereur des Français n'est pas tout à fait le même personnage que celui en compagnie duquel j'ai déjeuné trois jours après son évasion du château de Ham. Il m'écoùtait d'ailleurs avec attention, et ses observations donnent à croire qu'il est bien disposé envers le libre échange. J'avais déjà entendu parler de cette disposition, que ses adversaires mêmes lui prêtent, mais je trouve

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qu'il est mal renseigné; par conséquent il a peur des protectionnistes, dont il s'exagère beaucoup le nombre, le pouvoir et Finfluence. Naturellement j'ai fait de mon mieux pour les battre en brèche dans son esprit et le rassurer à leur endroit. Il me dit que la majorité du Corps législatif et du Sénat est composée de protectionnistes résolus, et que le seul moyen d'effectuer un changement à cet égard serait un traité conclu avec une puissance étrangère dont les dispositions acquerraient force de loi par un simple décret impérial. L'Empereur m'a demandé si l'Angleterre voulait faire un traité commercial. Je lui ai expliqué que nous ne pouvions conférer à la France aucun avantage exclusif, mais que notre gouvernement consentirait volontiers à faire quelques changements dans notre tarif douanier et à les incorporer dans un traité, si par là il pouvait faciliter à Sa Majesté le moyen d'agir dans le môme sens. Je déclarai que, l'année prochaine, il serait peut-être possible à M. Gladstone de s'entendre avec lui pour une réduction réciproque de tarifs. J'annonçai comme probable l'abolition de tout droit d'entrée sur les articles de Paris, ce qui lui permettrait de dire aux Parisiens que les objets de leur industrie entreraient à Londres aussi librement qu'à Rouen. Cette idée a semblé sourire à l'Empereur, qui m'a avoué qu'il avait* promis aux manufacturiers de ne pas toucher au système protecteur avant 1861. Je lui ai expliqué que, dans l'hypothèse même où le traité serait conclu dès l'année prochaine, il n'était pas nécessaire que toutes les dispositions fussent mises à effet avant deux ou trois ans. L'effet moral produit par le fait

qu'une nouvelle politique commerciale était adoptée, serait à lui seul d'une grande importance. J'ai pris cette occasion de déclarer en termes assez clairs que l'Angleterre n'avait pas besoin de consommateurs , que nous ne pouvions pas suffire à toutes les demandes; que, faute de bras, les machines de quelques fabriques chômaient, quoiqu'il y eût de grandes commandes à exécuter. Sa Majesté me demanda ce que je ferais à sa place. J'ai répondu que j'agirais exactement comme j'avais fait en Angleterre, en m'occupant premièrement de l'article principal, qui était la clef de voûte du système. En Angleterre, ç'avaient été les céréales; en France, ce devait être le fer. En conséquence, j'abolirais complètement et tout d'un coup le droit sur la fonte de fer, laissant seulement un faible droit, si j'en laissais môme, sur les fers en barres, la tôle, etc. ; je ferais taire l'opposition des maîtres de forges en nommant une commission qui leur allouerait une indemnité dont un emprunt spécial me fournirait les fonds. Ayant agi ainsi à l'égard du fer, il serait plus facile de traiter avec les autres industries qui se plaignaient que la cherté du fer et de la houille les empêchait en général de faire concurrence à l'Angleterre. (On me dit qu'il ne serait pas difficile d'affranchir le charbon de tout droit."» L'Empereur me fit exposer ces dernières observations une seconde fois, et il me pria de lui fournir la liste des articles français importés en Angleterre de la France dont je pensais que nous pourrions réduire les droits. Je promis de lui en donner une idée générale, ce que j'ai fait depuis dans une note transmise à M. Rouher. L'Empereur a voulu savoir si

beaucoup de terres sont demeurées en friche depuis l'abolition de la loi des céréales. Je Fai assuré du contraire, en ajoutant qu'un des plus grands triomphes du libre-échange avaient été les améliorations qui s'en étaient suivies dans l'agriculture. Quand j'ai parlé de la grande vénération que le peuple portait à la mémoire de sir Robert Peel, Sa Majesté s'est écriée : « Je serais enchanté et flatté de l'idée d'accomplir la même œuvre en France; mais les difficultés sont bien grandes. Nous ne faisons pas de réformes en France : nous ne faisons que des révolutions. » Il fit alors allusion à l'opposition des protectionnistes à quelques petites réformes, telles que l'entrée en franchise du fer pour la construction des navires et la suppression de l'échelle mobile. Je fus frappé de ces nombreuses allusions à l'opposition, et de la peur qu'elles révélaient d'un petit noyau de monopoleurs. Je me suis servi de toutes sortes d'arguments pour convaincre l'Empereur qu'au lieu de nuire aux intérêts des protégés, il leur rendrait un grand service en les poussant à une concurrence salutaire. Mais, de même que presque tous les Français de ma connaissance, à l'exception de mon ami M. Chevalier, l'Empereur semble manquer de courage moral. J'ai rapporté de cette , entrevue la conviction que, s'il était laissé à lui-même, il adopterait tout de suite la politique de la liberté commerciale; mais, comme il s'imagine que beaucoup d'obstacles se trouvent dans cette voie, je ne suis nullement sûr qu'il suivra son impulsion. Cependant M. Chevalier, qui avait eu une audience de lui immédiatement avant moi, est plein de confiance : il espère qu'il sera

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fait quelque chose. En terminant, je dois dire que j'ai eu soin d'expliquer que je n'agissais qu'en mon nom particulier, que je n'avais nullement le caractère d'un délégué officiel, et que, par conséquent, je ne pouvais compromettre personne ni par ma maladresse comme courtisan, ni par mon inhabileté comme diplomate. Je communique tout ceci à lord Cowley, qui s'est montré envers moi très courtois et très aimable. Ne vous donnez pas la peine de me répondre.

Je suis à vous bien sincèrement.

R. COBDEN

P. S. — Samedi soir.

Depuis que j'ai écrit cette lettre, j'ai vu M. Fould, avec qui lord Cowley m'avait ménagé un rendez-vous; il m'a dit que l'Empereur avait pris courage. M. Fould et M. Rouher doivent s'aboucher avec moi la semaine prochaine pour entrer dans les détails. Je devrais peutêtre me méfier de ces hommes politiques, et les soupçonner de ne vouloir que m'amuser, afin de se trouver d'accord avec Votre Seigneurie et lord Cowley sur d'autres questions en litige qui leur tiennent beaucoup plus à cœur que l'objet de ma négociation. Quoi qu'il en soit, mon temps n'est guère précieux en ce moment, et tout cela ne peut faire grand mal. En attendant, je dois fourbir mes anciens arguments pour calmer leurs appréhensions « d'une inondation de produits britanniques » et pour écarter l'idée que « la population française serait privée d'ouvrage ». L'Empereur tient à ce que l'on observe la plus complète discrétion. Chose étrange ! M. Fould, à son tour, désire qu'aucun de ses collègues,

sauf M. Rouher, ne sache que nous devons discuter ces affaires. Il est vraiment amusant de voir que les mêmes hommes qui n'ont pas hésité à faire saisir leurs adversaires au lit et les jeter en prison, alors qu'il s'agissait d'employer la force brutale, manquent si complètement de courage moral, qu'ils se laissent effrayer aujourd'hui par une petite bande de protectionnistes. Mais il en est ainsi.

Lettre de M. Cobden à M. Chevalier.

Rue de Berri.

31 octobre 1859.

Cher ami, Mon audience avec l'Empereur a eu un caractère assez satisfaisant, c'est-à-dire qu'il m'a écouté avec patience et posé des questions en rapport. Mais naturellement il n'a pas laissé percer ses intentions définitives, et je n'étais pas en droit de m'y attendre. Je serai forcé de retourner à Londres dans une semaine, pour arranger quelques affaires particulières, et je ne serai pas de retour à Paris avant quelques jours. Je voudrais bien que vous puissiez quitter un moment vos vignes et vos moutons de Lodène pour venir me voir avant mon départ. Que dois-je dire à M. Gladstone? Je doute que

les ministres français s'aperçoivent aussi clairement

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que moi de l'importance qu'il y aurait à convaincre le monde que l'Empereur veut suivre la tradition de sir Robert Peel plutôt que celle du premier Napoléon. M. de Persigny voit comme moi, parce qu'il est sur les lieux et qu'il connaît Tétat de l'opinion publique en Angleterre. Les alarmistes et les incendiaires se sont emparés de l'oreille publique, et l'hostilité contre la France est plus forte que jamais. Pas une voix ne s'élève du côté de la modération. J'ai rencontré dans les bureaux de MM. Rothschild M. Meyer Rothschild, membre du Parlement, et je lui ai demandé des nouvelles d'outre-Manche ; il m'a répondu : « Il y a une méfiance universelle de Louis Napoléon. «

Il est aussi inutile d'en chercher la cause que d'en démontrer l'injustice. L'Empereur a des ennemis intéressés à le représenter comme un objet de haine et de méfiance, et il a des hommes en Angleterre qui encouragent cette panique dans des visées personnelles. Le rôle que les circonstances tracent à un homme prudent comme l'Empereur est tout simple : c'est de donner tort par un acte éclatant à ses ennemis, et de fournir en même temps aux personnes qui ne craignent pas plus que moi d'être impopulaires chez eux un argument qui nous permette de renvoyer la balle aux propagateurs de fausses alarmes. Il n'y a qu'une mesure décisive dans le sens de la réforme commerciale qui soit capable de calmer cette émotion. M. de Persigny le sait bien, et je voudrais qu'il fût ici pour communiquer un peu de son énergie à l'entourage impérial. Je désire vous voir ici avant mon retour en Angleterre, pour être assuré que MM. Fould

et Rouher comprennent bien toute l'importance de la proposition que j'ai soumise d'une manière informe à leur gouvernement. Je crois pouvoir donner l'assurance que tous les articles de fabrication française importés en Angleterre y entreront francs de droits. Le vin payerait 1 schelling (1 fr. 25 c.) par gallon, au lieu de 11 francs. Le cognac serait assujetti au droit dont V excise frappe lés alcools anglais. Les céréales, le bétail, l'huile de France, sont déjà exempts de tout droit. Que pourrions-nous faire de plus? Et est-il possible que votre gouvernement puisse hésiter à prendre le même chemin? Il semble que le gouvernement actuel est propice à l'inauguration de ce nouveau système. M. Fould dit qu'il reste encore huit à dix millions sterling disponibles sur le produit de l'emprunt sur la guerre. Cette somme suffirait largement à couvrir le déficit qui proviendrait de la réduction d'impôts, et k se débarrasser par une large indemnité des résistances de vos maîtres de forges. Voilà un meilleur emploi des deniers publics que de les faire servir à la construction de nouveaux bâtiments de guerre, ce qui fournirait un prétexte au gouvernement anglais pour en faire construire deux fois autant. Venez donc, si cela vous est possible. En tout cas, je ne pourrais faire davantage que je n'ai fait, car on me soupçonne déjà d'égoïsme national, et l'on me reproche d'agir uniquement dans le sens des intérêts britanniques. Mon unique objet cependant est d'encourager la paix et de favoriser les sentiments bienveillants entre les deux pays. Une guerre qui éclaterait entre l'Angleterre et la France, et qui par

conséquent intéresserait toute l'Europe, n'aurait d'autre résultat que de donner aux Etats-Unis un ascendant permanent. Les capitaux et un grand flot d'émigrants se dirigeraient vers l'hémisplière occidental, qui prendrait bientôt la même relation vis-à-vis de l'ancien monde que l'Europe occupe aujourd'hui vis-à-vis de l'Asie. La raison et la conscience se révoltent contre une idée aussi détestable que folle.

J'ai été honoré d'une invitation à Compiègne, mais la santé de ma femme m'a empêché de prendre part à ces fêtes magnifiques. Je désirerais avoir cependant une seconde occasion de rencontrer l'Empereur tête à tête ; mais il doit avoir l'esprit rempli d'autres affaires, — à mon avis d'une moindre importance que celles-là ! — Je suis sûr qu'après deux ou trois audiences, il arriverait à comprendre mon plan mieux qu'aucun membre de son entourage. Faites-moi savoir quand vous reviendrez. Croyez-moi toujours à vous bien sincèrement.

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