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Nous pouvons faire maintenant un pas de plus

Gilles de Rome ne se contente pas de combattre en général les pluralistes, il dirige aussi ses coups contre les éclectiques qui, tout en admettant l’unité des formes dans tous les autres composés, maintiennent cependant la dualité dans l’homme. Le plus illustre défenseur de cette manière de voir est Henri de Gand. Or, il me semble que ce personnage est directement pris à partie par notre polémiste . Il combat, avoue-t-il « positiones magnorum, qui non sine ratione aliquid tradiderunt » (fol. 109", c. 1). Ce magni s'entend très bien de Henri, et même nous ne connaissons que lui qui ait défendu cette position ?.

Quand Gilles expose, au début du chapitre VI, cette position moyenne, il semble résumer la thèse de Henri, y compris les arguments principaux. Retenons pour le moment ces mots et remarquons le singulier :

« Dicit enim quod simul cum intellectivo quae est forma inducta ab agente supernaturali, introducetur quaedam alia forma naturaliter, propter quod, ut erat in omni alio ab homine, est una forma. Sed in homine sunt plures formae, non plures quod sit in eo tanta multitudo formarum quanta est species praedicamenti sed sunt in eo solum duae formae... secundum hanc duplicem formam salvare volunt sic dicentes omnia quae dicuntur de Christo-homine » (fol. 108", c. 2).

C'est à ne pas s’y tromper la doctrine du docteur gantois. Ce qui achève de la caractériser, ce sont les raisons :

« Radix autem huius positionis duplex esse videtur; quia una est ut

1 De plus Gilles de Lessines rapporte certaines réponses de Gilles de Rome, qu'il traite de frivoles, comme nous l’avons vu, p. 465.

3 « Sunt tamen aliqui ponentes plures formas solum in homine, non autem in rebus aliis » (fol. 106", c. 1). — De même, à la fin du chapitre II de la troisième partie, et surtout au chapitre VI, consacré en entier à réfuter cette thèse.

3 M. De Wuilf dit même : « Henri de Gand, le seul à notre connaissance qui restreigne la forme corporeitatis à l’homme » (Gilles de Lessines, p. 39). — Henri de Gand fut un de ceux qui condamnèrent les propositions averroïstes de 1277. Voir De WuLF, Histoire de la Philosophie scolastique dans les Pays- Bas, Louvain, 1895, p. 57. Fut-il de la cabale contre les thèses thomistes ? Nous l’ignorons.

salvemus omnia quae dicuntur de ipso, alia ut sustineamus hominem compositum esse ex corpore et forma : posset tertia radix istarum adduci ut ideo ponamus in homine duas formas ut salvemus generationem hominis factam esse a duplici agente » (Ibid).

Henri affirme précisément que ces considérations-là l’ont conduit à adopter cette « via media». Voici ses paroles :

« Nos necesse habemus ponere quod anima intellectiva est forma et actus corporis.. et quod praeter animam intellectivam sit alia forma in homine educta de potentia materiae, ut forma mixti, quia stat in forma carnis et ossi, sicut determinatum est in quibusdam aliis quaestionibus de Quolibet. Sumus inter duo : Cum intentionis nostrae non sit ponere plures formas in homine quam duas, unam eductam de potentia materiae, alteram vero infusam ab extra » (Quodl. III, fol. Liv").

Or, les Quaestiones auxquelles est renvoyé le lecteur, sont celles de son II° Quodhbet; la dualité des formes, argue Henri à cet endroit, est exigée par la génération; celle-ci étant réelle, requiert une forme «educta e potentia materiae », c’est l’argument philosophique. Le second argument est tiré de la christologie : il faut sauver, dit-il, ce que la foi nous enseigne de la maternité divine et de l'identité du corps de Jésus vivant et mort.

MAu cours de la réfutation, au même chapitre VI, Gilles rappelle qu’il a déjà montré la fragilité des fondements de la thèse dualiste. Or, je lis à la première partie du De gradu (fol. 97", c. 1):

« Dicere autem per miraculum non fuisse sustentatum illud corpus [Christi mortui] et sic corruptum non fuisse, non videtur conveniens, quia, ut dicunt, si miraculum est ponendum, debet poni in nobiliori modo. Nobilior autem modus est ut non fuerit introducta forma ad corruptionem tendens quam, introducta tali forma, ponere per miraculum fuisse tale corpus a corruptione servatum. »

Est-ce une allusion à la quatrième question du premier Quodlibet de Henri? Il est certain que Henri y exposa cette solution avec tant de complaisance qu'il parut l’adopter, comme on le voit par les excuses du Quodlibet suivant (Quodl. II, q. 2). Voici quelques mots caractéristiques de cette longue dissertation :

« Nunc autem ita est quod cum ad miraculum oportet recurrere, ponendum est ipsum fieri secundum modum quod magis decet.. Multo siquidem magis decet Christi maiestati quod corpus reservetur ab omni forma nova succedente animae separatae, quam quod ipsum corpus unitum divinae naturae in unitate personae filii Dei informetur tam vili forma putretudinis » (fol. 11").

Cependant, puisque Henri nous apprend que cette étrange explication est celle de quelques maîtres (fol. xx1x"), l’allusion de Gilles au Ier Quodlibet de Henri n’est pas certaine.

Autre indice en faveur de notre hypothèse : la dernière objection que se pose Gilles au chapitre VIII de la première partie (fol. 97"), est l'argument principal de Henri dans son Quodlibet II, q. 2 (fol. xx1x"). On retrouve, il est vrai, un argument assez semblable chez l'adversaire anonyme de Gilles de Lessines !; mais le résumé de Gilles de Rome fait penser plutôt à Henri de Gand.

1 De Wuer, Gilles de Lessines, p. (10).

Une des preuves de Henri pour montrer la permanence de la forme de corporéité dans l’homme (Quodl. II, q. 2) est que l’infusion de l’âme intellectuelle ne peut entraîner la corruption de la première, vu qu’il n’y a pas de contrariété entre ces deux formes. Gilles Colonna, dans sa réfutation du système dualiste, insiste précisément sur ce principe que toute forme est opposée aux autres : « Omnes formae substantiales habent ad se invicem aliquam contrarietatem » (fol. 109", c. 2).

Remarquons enfin que Gilles essaie de prouver que, dans l’hypothèse pluraliste, le Christ n’est pas vraiment mort, car, dit-il, le pluralisme suppose une union accidentelle et non pas une union substantielle ; et il ajoute : « Nec valet instantia de humana natura respectu Verbi quae fuit Verbo coniuncta per accidens et tamen uniebatur Verbo iam existenti in actu et habenti esse perfectum.. » (fol. 107", c. 1). Or, Henri de Gand, à deux reprises, argue a fortiori de l’unité hypostatique, pour prouver la possibilité d’une union vraiment substantielle malgré la pluralité des formes (Quodl. II, q. 2; fol. xxx". — Quodl. III, q. 3; fol. cxIv').

Mais quel Quodhbet de Henri, Gilles connaît-il ?

Rappelons d’abord l’évolution de la pensée de Henri de Gand. Celui-ci fut entraîné dans le débat, comme malgré lui. C’est ce qu'il avoue dans le Quodl. II, q. 2; après avoir énuméré les difficultés de la question, il écrit :

« Sed hoc dixerim, ut declararem qualiter in labyrinthum nos ponimus, istam quaestionem nimis perscrutando, quia unica diffcultate decisa, statim pullulant graviores. Propter quod ab initio displicuit eam alio anno incohare, et quasi intactam relinquere » (fol. xxx1").

En effet, dans le premier Quodhbet, il avait traité la question suivante : « Utrum corpus Christi in sepulchro habuit aliquam formam substantialem qua informabatur, anima eius ab ipso separata », et il l’avait résolue vaille que vaille. Admettre une nouvelle forme, disait-il l’année suivante, m'était absolument impossible : « Omnino impossibile fuit, quoniam tunc corpus Christi vivum prius, et postea mortuum non fuisset idem numero, nisi aequivoce » (fol.xxix"). C’est le grand argument de tous les pluralistes et celui qui frappa le plus Henri, comme la suite le fera voir. Mais alors, faut-il conclure que le corps est resté sans forme : « Remansit pura materia eius sine omni forma substantiali, secundum negantes gradus formarum in homine ? » ou bien faut-il adopter le pluralisme ? Henri s’était contenté d’exposer ces deux opinions, en insistant longuement sur la première. On crut qu’il prenait position ; aussi l’année suivante, vers Noël 1277, une nouvelle question lui fut posée. C’est la deuxième du second Quodhbet. Le docteur pensa devoir excuser son attitude de l’année précédente; il protesta n'avoir pas pris parti dans la querelle (fol. xxIx*); mais cette fois il accepta de répondre d’une façon plus nette :

« Ad quam ut complete solvatur, duo necessario sunt consideranda, primum quomodo via naturae necesse est ponere quod anima rationalis in homine uniatur materiae mediante aliqua forma naturali de potentia materiae educta via generationis ; secundum quomodo via fidei necesse est ponere quod anima rationali separata, illa forma media remansit » (/bid.).

Cet argument fourni par la génération est longuement développé. Henri considéra toujours cette preuve comme péremptoire, et la forme qu’il lui avait donnée dans ce second Quodlibet, comme définitive. Car, dans son quatrième Quodlibet aussi bien que dans son troisième, il y renvoya régulièrement sans y rien ajouter !.

Le second argument est emprunté au dogme de l’incarnation : « Oportet firma fide tenere quod verum corpus idem numero omnino quod vivum pendebat in cruce, mortuum iacebat in sepulchro » (fol. xxx"). La thèse cependant n’y est pas encore formulée avec la précision qu’elle aura dans le troisième Quodlibet. Il se borne à soutenir que dans l’homme il y a deux formes; son expression n’a pas encore pris cette forme exclusive qu'il lui donnera plus tard : « Unité dans tous les composés sauf l’homme et dans l’homme deux formes seulement. » Bien plus, dans la question suivante du même Quodkbet : « Utrum caro Christi mortua et viva fuit eadem numero » (fol. xxx"), il refuse d'examiner, en cet endroit, s’il y a dans l’homme deux formes seulement ou davantage. Cependant, dans les deux questions, les arguments concluent tous à l’existence de deux formes seulement, et les réponses aux objections supposent la même thèse.

Dans le Quodlibet de l’année suivante, Pâques 1278, la doctrine est formulée avec toute la clarté possible :

« Quaestio haec posita fuit de solo Christo, locum tamen habet de quolibet homine... Qui ponunt quod non est nisi unica forma in homine. necesse habent dicere quod in homine nulla forma sit educta de potentia materiae Nos quia necesse habemus ponere quod anima. intellectiva est forma et actus corporis… et quod praeter animam intellectivam sit alia forma in homine educta de potentia materiae, ut forma mixti qua stat in forma carnis et ossis, sicut determinatum fuit in quibusdam aliis quaestionibus de quolibet (celle de l’année précédente, Q. II, q. 2), sumus inter duo. Cum enim intentionis nostrae sit non ponere plures formas in homine quam duas, unam eductam de potentia materiae, alteram vero infusam ab extra » (Ouodl., III, q. 6; fol. Liv').

Cette façon de parler achève de montrer comment le Docteur Solennel est arrivé à sa conviction. Les principes métaphysiques le poussaient à n’admettre qu’une forme : « Unde nisi aliud obstaret in homine, competenter ponendum est quod in ipso esset unica forma » (fol. cvin1"), mais le dogme, surtout la nécessité de maintenir l’identité du corps de Jésus vivant et mort ?, semble exiger une exception pour l’homme. C’est un scrupule théologique, paraît-il, qui dicte à Henri sa solution hybride. La même doctrine se trouve également dans la question suivante du même Quodlibet troisième.

Enfin dans le IVe Quodhbet, à Noël 1279, Henri donna une ampleur extraordinaire au débat, provoqué qu’il était par le De unitate formae de Gilles de Lessines. Dans cette question, il consacre la première partie à démontrer contre les pluralistes que la philosophie exige l’unité des formes dans les composés, hormis l’homme; la seconde

1 Voir par exemple fol. Cv".

? Henri revient souvent sur cette nécessité créée par l'identité du corps du Christ. Cfr aussi De Wur, Histoire de la Philosophie scolastique dans les Pays-Bas, p. 113-115, surtout la note p. 115.

à prouver, contre Gilles de Lessines et subsidiairement contre Gilles. de Rome, que dans l’homme le dogme de la transsubstantiation veut la dualité.

La question se pose donc : lorsque Gilles de Rome se pose en antagoniste de Henri, quelle soutenance a-t-il en vue?

Excluons d’abord le quatrième Quodlibet. Assurément, certaines expressions se rapprochent matériellement plus du quatrième que des précédents; mais, outre les raisons que nous avons déjà données plus haut en faveur de l’antériorité du traité de Gilles de Rome, nous pouvons encore apporter deux constatations décisives :

Gilles, qui suivait certes attentivement les productions littéraires du docteur gantois, ne répond rien à la critique très vive dirigée par celui-ci contre l’explication proposée dans son De gradu au sujet de la forme du sang. Enfin, au chapitre VI de la troisième partie du De gradu, consacré ex professo à la réfutation de la thèse dualiste, Gilles ne rapporte que les arguments que nous lisons dans le Quodhbet II de Henri. Il ne parle pas, à cet endroit, de la transsubstantiation. Les fondements, dit-il, de l’opinion dualiste, sont l’argument tiré de la génération et le dogme de l’incarnation : « Ut salvemus in Christohomine, omnia quae dicuntur de ipso.» Or, dans le Quodlibet IV, 1a théologie ne fournit qu’une seule preuve, et largement exposée : le dogme de l’Eucharistie. Donc il est certain que Gilles ne connaît pas le quatrième Quodhbet.

Quant au troisième, faisons d’abord une constatation. Dans l’explication de Henri !, l’âme raisonnable ne succède pas aux formes végétatives, mais « tunc anima ipsa simul infundit corpori humano composito ex materia et forma humanae carnis, vitam vegetandi.. et vitam sentiendi organis et vitam intelligendi » (fol. Lix'). Or, Gilles interprète la thèse dualiste autrement : « Concedunt ex eo isti quod in embrione hominis, adveniente sensitivo cedit vegetativum, et adveniente intellectivo cedit sensitivum » (fol. 99", c. 2). On serait donc porté à croire que Gilles écrivit avant le troisième Quodlibet. Et cette conclusion est renforcée par la comparaison de l’œuvre de Gilles avec celle de Godefroid de Fontaines. Celui-ci, composant son second Quodlibet après le quatrième de Henri de Gand, rapporte la thèse dualiste exclusivement selon la forme que lui avait donnée Henri à partir de son troisième Quodlibet ?.

Probablement, le II Quodlibet de Henri laissant dans le vague la question de la succession des formes, Gilles aura interprété sa pensée selon les vues des pluralistes de la trempe de Kilwardby, ou conjecturé une explication. Il se peut aussi qu’il y ait eu d’autres partisans plus obscurs du système dualiste; la forme du pluriel le suggère, mais. n’est cependant pas une preuve décisive. On pourrait même, si ce n’est pas attacher trop d’importance à un simple mot, remarquer que le « concedunt » est au pluriel, tandis que la phrase suivante, où la pensée

1 Celle-ci se trouve, il est vrai, non pas dans la q. 6, où est énoncée, sans être prouvée, notre thèse, mais dans la q. 8: «Utrum mors Christi fuit naturalis. » — Voir aussi DE WULF, p. (107).

3 De WULF ET PELZER, P. 95.

est si voisine de celle de Henri, est introduite par le singulier : « Dicit enim !,» Ceci confirmerait la conjecture que je viens de proposer. Quoi qu’il en soit, il paraîtrait étrange, si Gilles écrivait immédiatement après le troisième Quodhbet, qu’il n’eût pas expliqué la thèse dualiste d’une façon plus exacte, ou du moins fait allusion à cette théorie originale qui frappa tant les contemporains.

D'autre part, il faut le reconnaître, il reste une difficulté à notre hypothèse. La thèse, disions-nous, ne fut formulée en termes exclusifs, au moins s’il en faut juger par l'édition des Quodhibets, que dans le troisième. Il est vrai; mais, comme nous l’avons observé aussi, Jorsque Henri parle de sa doctrine, il renvoie toujours, non pas au troisième, mais au second Quodhbet : «Sed contra istos, dit-il au Quodl. IV, q. 13, ad ponendum gradus duarum formarum in homine, <o modo quo posuimus eas in Christo i#7 quadam quaestione de quolibet : vd. utrum anima Christi a corpore suo separata remansit aliqua forma in ipso corpore. » (fol. cvirr"). D'ailleurs, le lecteur se le rappelle, si la formule n’est pas dans le second Quodlibet, toute la doctrine s’y trouve et les preuves y sont longuement données, tandis que la formule plus précise du troisième n'est pas accompagnée de preuves; la thèse y est présentée comme chose acquise et démontrée l’année précédente. Les seuls arguments qu’on y lit, sont amenés pour montrer que le végétatif et le sensitif se rattachent à l’âme rationnelle : « Sed quod vegetativum et sensitivum ponere non debemus ex parte formae eductae de potentia materiae sed ex parte formae infusae ab extra» {fol. civ') : question ultérieure et précision de la thèse fondamentale.

Ce que nous avons dit pour prouver que le De gradu fut composé avant le travail de Gilles de Lessines, incline vers la même conclusion.

Enfin, la longue dissertation consacrée par Henri, dans son Quodlibet III, q. 8, sur la mort, semble être une réponse à l’objection que Gilles de Rome avait vivement poussée : la thèse pluraliste contredit, prétendait-il, le dogme de la rédemption; car s’il y a plus d’une forme dans l’homme, le Christ n’est pas vraiment mort,et même n’a pas souffert, et Gilles avait immédiatement ajouté que l’objection portait aussi contre les dualistes :

« Circa hoc debent advertere diligenter ponentes in aliis animalibus ab homine unam formam, in homine plures, quod secundum hoc salvabimus in aliis animalibus veram passionem et veram mortem, sed in homine nequaquam.…. » (fol. 107", c. 2).

Peut-être même faut-il croire que la question fut soulevée dans cette soutenance, à la suite de cette attaque de Gilles. Voici la question qui fut posée à Henri: « Utrum mors Christi naturalis fuit *. » Bien plus, l’objection ou l’argument «in contrariam partem » rappelle celui de Gilles :

« Non est mors naturalis, nisi ubi est naturalis Spb) sed non est corruptio naturalis sine generatione : nullius formae novae fuit generatio in corpore Christi per mortem eius, quia non fuisset corpus univoce quod erat prius, cuius contrarium supponimus, »

1 Nous avons donné le texte plus haut, p. 467. ? Ouodl. III, q. 8; fol. Lvu.

Nous devons donc conclure que l'ouvrage de Gilles parut avant Pâques 1278, ou du moins était trop avancé pour que le Ouodlibet III de Henri de Gand l’ait pu influencer.

Nous avons donc les dates suivantes :

1276 Quodiibet 1 de Henri de Gand.

1277, 7 Mars Condamnation à Paris des thèses averroistes.

1277, 18 mars Condamnation, à Oxford, des thèses relativement à l’unité des formes.

1277, Noël. Quodlibet II de Henri de Gand.

entre Noël 1277 le De gradu formarum de Gilles de et Pâques 1278 Rome.

1278, Pâques Quodlibet XII de Henri de Gand :. 1278, Juillet le De unitate formae de Gilles de Lessines.

1278, Noël ou 1279 Quodkbet IV de Henri de Gand. C. — La psychologie de Gilles de Rome.

S'il nous est permis de faire une conjecture, nous reconstituerons, avec les données que nous avons maintenant, l’évolution intellectuelle de Gilles de la façon suivante.

Gilles fut, de l’aveu de tous, le disciple de saint Thomas. L'influence du grand docteur fut décisive dans sa vie. Ce serait cependant un excès de croire que le jeune étudiant adopta d’emblée toutes les thèses de son maître, et en particulier ses vues sur l’unité des formes. Ses ouvrages, nous l’avons montré, témoignent du contraire. Sans doute dès le début, le souvenir de frère Thomas, comme les exigences de la logique, l’inclinèrent à la thèse thomiste ; mais bien des causes devaient encore l’arrêter avant qu’il parvint à la pleine conviction. L’émotion provoquée par les innovations du grand dominicain a pu lui donner un choc; ensuite, rappelons la comparution de saint Thomas devant l’assemblée des maîtres parisiens, dont témoignent à la fois l'archevêque Peckham et le procès de canonisation. Celui-ci exalte la patience et l'humilité dont fit preuve le saint en cette pénible circonstance; Peckham prétend que l’Ange de l’École fut mis en fâcheuse posture *. De quelque façon qu'on reconstitue cette scène mémorable, il est certain que frère Thomas eut affaire ce jour-là à forte partie; l’attaque fut des plus violentes et le mot d’hérésie fut sans doute prononcé. Il y avait de quoi troubler un jeune homme; et peut-être même la modestie du saint augmenta-t-elle sa perplexité. Il semble bien que nous devions regarder comme historique cette déclaration de saint Thomas, qu’il se soumettait en tout à la décision des maîtres : « Quas in nostra praesentia subiecit… theologorum arbitrio parisiensium 1 EHRLE, Heinrich von Gent; p. 394. — M. GLORIEUX place le Quodlibet III à Pâques 1279. Les raisons qu'il apporte ne me semblent pas convaincantes (La littérature quodlibétique, p. 89). Il nous semble que le Quodlibet III précède Gilles de Lessines.

? DENIFLE, Chartularium, t. 1, p. 625, 627, 634.

magistrorum'.» Ajoutez l'influence du maître sous lequel Gilles continua ses études après le départ de Thomas, et qui peut-être était de l’ancienne école ?, et certainement celle du maître séculier sous la direction duquel il commenta les Sentences *. On sait que la plupart des docteurs séculiers se prononcèrent avec violence contre la doctrine thomiste. Et puis, la thèse pluraliste en appellait à la tradition, à l’autorité de saint Augustin; aussi passait-elle, aux yeux du grand nombre, pour la seule orthodoxe. On comprend les perplexités d’un jeune débutant ‘. Tant qu’il resta confiné dans le domaine de la philosophie, il n’osa pas se prononcer, comme nous l’avons vu, sur une matière qui semblait ressortir surtout à la théologie. Mais dès cette époque il défendit l’unité des formes dans tous les composés, au moins en dehors de l’homme.

La logique du système devait le faire passer plus avant. Comment un esprit aussi vigoureux que le sien eût-il pu se contenter d’une position hybride? Devenu bachelier, Gilles eut à traiter la question. Malheureusement, le Commentaire des Sentences tel que nous le possédons fut rédigé bien des années après son professorat, comme le montre le passage du deuxième livre ® où, après avoir rappellé la condamnation de 1277, il ajoute : « Nam nos ipsi tunc eramus Parisiis. » Il ne peut donc nous apprendre grand’chose. Ce qui est certain, c’est que Gilles dut considérer la question en face, lorsqu'il entreprit son étude sur l’Eucharistie. Nous en avons le témoignage dans les Theoremata. Cette étude l’assura que la thèse de l’unité des formes, non seulement est plus logique, et la seule vraiment philosophique, mais encore qu’elle résout plus facilement les difficultés que soulève le dogme de l’Eucharistie. Il inclina donc de plus en plus vers la solution thomiste : celle-ci lui sembla plus probable, mais il n’osa pas y adhérer pleinement *. Seulement, et ce fut un soulagement pour lui”, il s’était

1 Jbid., p. 625. Cfr AA.SS. Marti, t. 1, processus inquisitionis, n. 77, p.712. Voyez comment le P. Mandonnet interprète cette parole (Siger de Brabant,

2 Même chez les dominicains, bon nombre restaient augustiniens impénitents.

# MANDONNET, La carrière scolaire de Gilles, p. 483.

4 Guillaume de Ja Mare dit très ouvertement que cette question était considérée comme théologique : « Haec positio de unitate formae substantialis reprobatur a magistris primo quia ex ipsa sequuntur plura contraria fidei» (cité dans le Defensorium seu correptorium corruptorii, édit. de Naples, 1644, p. 113). On peut s’en rendre compte aussi par la correspondance de Peckham (cfr EHRLE dans Zeïtschrist fir Katholische Theologie, t. XIII, 1889, p. 171; ou encore la préface de SPETTMAN, O. F. M., dans Beiträge zur Geschichte des Philosophie des Mittelalters,t. XIX, V, p.xvinr). L’attitude de Henri de Gand le proclame également; cette parole est à retenir : « In hac quaestione plus docet nos fides quam rerum natura, quia si ex natura rei eadem esset numero caro vivi et mortui, hoc est ponendum in aliis hominibus » (fol. xxx").

5 II Sent., d. xxx11, q. 2, a. 3; Venise, 1581, p. 471.

* Pour la justification, voir plus haut, p. 462 et suiv.

7 On peut relever dans les Thevoremata cette pensée, qui semble marquer un tournant dans l’évolution de Gilles et le commencement de sa libération

convaincu qu’à tout le moins on peut hésiter sans dommage pour la foi; on peut, sans manquer à l’orthodoxie, déclarer qu’on ne comprend pas la thèse pluraliste. Sans doute ce n’a pas été sans angoisse que Gilles est arrivé à cette conclusion; mais un grand pas est fait : la position pluraliste à tout le moins ne s'impose pas : on peut librement la discuter, et Gilles se proposa de le faire en toute liberté d’esprit.

Probablement il avait commencé cette étude approfondie, lorsque éclatèrent les troubles de l’année 1277 et la condamnation d'Oxford. L’injustice des procédés, l’arbitraire, la prétention de condamner comme hérétique la thèse thomiste :, indignèrent le jeune bachelier et mirent fin à ses hésitations. C’est dans un sentiment d’indignation qu'il composa le livre que nous avons étudié. La preuve en est, non seulement la fameuse protestation qui ouvre le chapitre sixième de la seconde partie (fol. 101", c. 1), citée par le P. Mandonnet, mis le livre tout entier : et cette indignation explique le caractère même de l’ouvrage.

Le De gradu formarum est avant tout une réfutation, un pamphlet, bien plus qu’une étude sereine. À ce point de vue, le contraste est grand entre l’œuvre des deux Gilles. Gilles de Lessines réfute assurément Kilwardby : mais toute sa seconde partie est constructive, c’est un exposé magistral et calme de la thèse de l’unité. Dans Gilles de Rome on sent le polémiste d’un bout à l’autre. Après les préambules, dont nous avons parlé et qui sont destinés à couvrir l’auteur contre les attaques qu’il redoute, mais où perce déjà, sous les précautions mêmes, l’ardeur combative, toute la première partie est consacrée à rapporter les arguments de ses adversaires : arguments théologiques d’abord, contrairement à l’ordre suivi généralement *; ceux-ci sont tirés du dogme de la transsubstantiation (chap. 1v), de la présence eucharistique (chap. v), de l’incarnation (chap. vi), de l’eschatologie (chap. vai); puis, les arguments philosophiques (chap. vi1-1x); enfin, les arguments d’autorité. À la première partie correspond la seconde : après une introduction de cinq chapitres, dans lesquels il précise les notions nécessaires à sa justification, les chapitres VI-XHI1 répondent point par point aux arguments des pluralistes. La troisième partie mérite en particulier notre attention. Gilles jusque-là s’est tenu sur la défensive; il passe à l’attaque. C’est le procès du pluralisme qu’il

intellectuelle : « Audeo tamen dicere quod contrarium non intelligo. Nam ponere multas formas in composito secundum se habet multas difficultates quas solvere nescio » (fol. 23", c. r). Il ose enfin ! il se sent le cœur à l’aise. Il reviendra sur cette idée dans son De gradu où il composera tout un chapitre pour justifier cette « audace » !

1 Voyez’ B. Aecipit COLUMNAE... Quodlibeta, Louvain, 1646, quest. 7, p. 65; q. 18; p. 96.— In II Sent., d. XXXII, a. 3 (Venise, 1581, p. 470). — Tocco, Vita S. Thomae, n. 41, AA.SS. Marti, loc. cit., p. 672. Nous savons par Peckham que l’évêque de Paris et un petit clan de théologiens songeaient à faire condamner l’unité des formes, mais en furent empêchés par la curie romaine (DEN1FLE, Chartularium, t. 1, 625). Cfr MANDONNET, Siger., t. 1, p. 49, 216, 234.

# Ordinairement les arguments logiques précèdent, puis les arguments dits physiques, enfin les théologiques; tel est l’ordre suivi par exemple par Gilles de Lessines, Richard de Middleton. L'ordre suivi ici s’explique peut-être par le caractère théologique qu'avait pris toute l'affaire.

entreprend. Il ne songe pas un instant à prouver directement sa thèse : non, il réfute la thèse adverse. Et ici le procédé paraît presqu’enfantin. Il veut retourner contre la thèse qu'il combat toutes les accusations portées contre celle qui lui est chère; il cherchera avec une ingéniosité de sophiste à riposter par une attaque à chaque attaque adverse ! Le tableau ci-dessous le montrera pour les grandes lignes; mais quiconque se donnera la peine de lire Gilles, verra que le parallélisme de l’attaque est poursuivi jusque dans le détail .

1 I] suffit de comparer les titres de la première partie exposant la doctrine

adverse avec ceux de la troisième :

I'° partie

Cap. IV. — In quo ponuntur rationes ostendentes quod ponere unam formam in quolibet composito repugnat corpori Christi existenti sub sacramento.

Cap. V. — Rationes arguentes unitatem formae specialiter repugnare carni Christi existenti sub sacramento.

Cap. VI. — Rationes ostendentes quod ponere unam formam repugnat formationi, passioni, et morti ipsius Christi et aliis quae dicuntur de eius corpore.

Cap. VII. — Rationes quod ponere unam formam contradicit statui anijmarum.…

Cap. VIII. — Rationes naturales ostensivae quod non sit dare unam formam in composito.

Cap. IX. — Rationes ducentes ad impossibile.

Cap. X. — In quo ponuntur auctoritates.

IIIe partie Cap. I. — Quod ponere plures formas in composito repugnat corpori Christi existenti sub sacramento.

Cap. II. — Quod ponere plures formas in composito specialiter repugnat carni Christi prout habet esse sacramentaliter in altari.

Cap. III. — ...repugnat passioni et sepulturae et morti corporis Christi et aliis quae de huius corporc dicuntur.

Cap. IV. — ...contradicit nobilitati et beatitudini animarum et originali culpae et resurrectioni corporum.

Cap. V. — Rationes ostensivae quod non sit ponere plures formas.

Cap. VI. — Rationes ducentes ad imposibile.

Cap. VII. — In quo ponuntur auctoritates.

L’artificialité de la composition suggère l'hypothèse que Gilles a peut-être en vue directement un ouvrage déterminé, ou un manifeste d’un groupe de professeurs. Jusqu'ici cependant rien ne met sur la piste de cet ouvrage supposé. Quoi qu'il en soit, il est certain que Gilles combat principalement, et c’est le fond de son œuvre, la thèse pluraliste qui multiplie les formes dans tous les composés, à la façon de Kilwardby. À plusieurs reprises et surtout dans tout le chapitre VI de la troisième partie, il dirige ses coups contre la position dualiste adoptée, peut-être par quelques théologiens, certainement par Henri de Gand. Si donc on admettait l'hypothèse d’un libelle condamnant l'unité des formes, dont Gilles poursuivrait pas à pas la réfutation, il faudrait compléter l'hypothèse, soit en disant que Gilles a ajouté de-ci de-là un argument emprunté à la soutenance retentissante de Henri de Gand, pour le réfuter, soit supposer que l’auteur anonyme avait déjà essayé de se faire des alliés contre l’ennemi commun.

Ce petit côté de l’œuvre ne doit pas empêcher de reconnaître la vigueur du génie de Gilles et les grandes qualités qu’il déploie en particulier dans le De gradu formarum. Les mots sur lesquels il le termine relèvent du coup le débat, dont ils montrent toute la portée et l’importance : « Velle enim ponere plures formas est velle philosophare non humano modo nec modo aristotelico, qui ait nostram scientiam incipere ex sensu, et qui voluit ex sensibilibus (ad) intelligibilia ascendere; sed velle philosophare modo non humano sed platonico qui, relicto sensu, ex intelligibilibus voluit in sensibilia descendere. »

C’est le dernier mot de Gilles : c’est le plus profond qui ait été prononcé dans cette controverse.

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