II. — HENRI DE GAND ET GILLES DE ROME
Après avoir réfuté Gilles de Lessines, Henri se tourne contre un autre adversaire :
« Ad eamdem opinionem [de unitate formae] confirmandam audi-
1 DE WULF, op. cit., p. (88).
? Les termes soulignés sont littéralement les mêmes; voir DE WULF, op. cit., p. (85)-(87).
De WULF, op. cit., p. (79-81).
vimus aliam quamdam positionem dicentem quod in homine est tantum cum materia anima rationalis et accidentia… Sed quod in homine triplex possit distingui corpus. Unum mathematicum a forma quantitatis et dimensionis accidentalis, quod est de praedicamento quantitatis. Aliud naturale a forma naturali substantiali quae est anima ratiohalis, habens virtute quidquid caeterae formae naturales habent.. quod est de praedicamento substantiae. Tertium materiale a partibus materiae extensis, sub partibus quantitatis : quod est praeter animam rationalem et praeter omnia accidentia compositi et est de praedicamento substantiae per reductionem tanquam principium proximum et subiectum formae, ad constitutionem corporis secundo modo compositi ex materia et forma; non tanquam potentia et materia remota, quia materia secundum puram rationem materiae est quid omnino simplex et indivisibile, non extensum neque substantialiter neque accidentialiter, neque habens partem extra partem. Hoc autem non habet nisi a quantitate.… Secundum hoc ergo dicit (manifestement il s’agit d’un auteur déterminé) quod transsubstantiatio fit in corpus secundum materiam, in quantum sc. ipsa materia habet partes extra partes extensas sub quantitate, licet non in animam neque in quantitatem. Îta quod sicut eaedem numero sunt partes materiae in corpore vivo et mortuo, licet sub alia et alia forma substantialiter, sic idem est corpus utrobique et sit semper transsubstantiatio sacramentalis in unum et idem corpus secundum numerum, non secundum formam, sec secundum materiam » (fol. CxI').
Ces lignes résument très fidèlement ce que la thèse de Gilles de Rome a de plus original !.
Mais une question se pose immédaitement : est-ce le De gradu formarum qu’attaque Henri de Gand? Le mot « audivimus » pourrait suggérer l’idée d’une thèse orale. De plus, à cette époque Gilles n’étaitil pas bien jeune pour avoir à son actif une liste d’ouvrages savants aussi considérable que celle que nous trouvons dans le De gradu? Il nous faut examiner ces points.
— Les premiers ouvrages de Gilles de Rome.
1. — D’après le livre que nous étudions, Gilles a déjà composé son traité De anima : « Quibusdam quaestionibus quas super II° de Anima fecimus » (fol. 98", c. 2); « In aliis nostris editionibus super libro de Anima edidimus » (fol. 103", c. 1).
2. — Il a aussi écrit un commentaire sur la Physique d’Aristote : « De hac autem materia tractare diffusius pertinet ad VIII Physicorum, ibi de ea lucidius tractavimus » (fol. 99°, c. 1).
3. — Même il a déjà édité deux traités de théologie au moins: une question sur le péché originel : «Plenius diximus in quodam tractatu de originali peccato » (fol. 103", c. 1).
L’authenticité de tous ces ouvrages nous est garantie; car déjà dès 1304, ces ouvrages étaient en vente à Paris *, et ils sont signalés
1 Expositio Dñi Egidii Romani, super libros de anima... de Materia celi contra Averroen : de Intellectu possibili, de Gradu formarum, Venise, « per Simonem de Luere », 1500.
? DENIFLE, Chartularium, t. I], pars II, p. 108, 1x1.
dans un catalogue ancien des œuvres de Gilles, composé une vingtaine d’années après sa mort et publié par Quétif-Echart 1.
Le De gradu renvoie encore à un traité sur l’Eucharistie : « In quibusdam editionibus theologicis ubi de corpore Christi specialem tractatum fecimus » (fol. 98", c. 2). — De quel traité est-il fait mention ici ? Le catalogue ancien signalé plus haut se contente de parler en général de plusieurs traités touchant l’Eucharistie : « Tractatus plures de corpore Christi »; nous voilà peu renseignés ! Le catalogue des livres à vendre de 1304 annonce : « {tem de Corpore Christi, 21 pecias ?.» Cherchons donc.
4. — Parmi les œuvres attribuées à Gilles par les éditeurs, nous connaissons une « Quaestio D. Aegidii Romani. Quaestio est : Utrum ponere plures formas in composito repugnet iis quae tenere debemus secundum fidem catholicam? *» L’authenticité de cette question n’a guère d’appuis extrinsèques sérieux. En dehors de l'édition de Vienne, Ossinger ne connaît ni une édition ni un manuscrit ‘. Mais la doctrine est tellement semblable à celle de Gilles que la critique interne nous permet de la lui attribuer avec une sérieuse probabilité. L'ordre des. arguments est différent; mais les idées sont les mêmes. On ne peut cependant pas considérer simplement cette question comme un extrait ou un résumé du De gradu; car le 4° (p. 58) développe longuement cette idée, simplement jetée en passant dans le De gradu (fol. 109", c. 1): la pluralité des formes favorise l’averroïsme.
Quoi qu'il en soit, il est certain au moins que le traité auquel renvoie le De gradu ne peut être cette question. Elle ne répond pas à la description donnée : « In quibusdam editionibus theologicis ubi de Corpore Christi specialem tractatum fecimus et etiam in quibusdam questionibus quas super 2° de Anima edidimus, plura tangere videbunt ad hanc materiam pertinentia, vd. videtur nomine corporis prout corpus dicit alteram partem corporis animati, importetur sola materia » (fol. 98", c. 2). Cette question ne peut pas raisonnablement être qualifiée du nom de Tractatus specialis, et de plus nous n’y trouvons pas les idées signalées.
Il est également certain que Henri de Gand ne vise pas cette questionà, vu que la théorie incriminée du triple corps ne s’y rencontre pas.
Enfin on peut conclure que cette question, si elle est de Gilles, doit avoir été écrite dans cette période de sa vie. Elle a la même âpreté contre le pluralisme qu’elle qualifie uniement de contraire à la foi : « Possumus dicere quod fides catholica quatuor tenet de ipso Christo quibus repugnat plures formas. » Elle ne prend même pas les précautions oratoires, multipliées dans le De gradu ‘. Nous serions donc porté à placer cette question, qu’elle soit authentique ou simplement 1 Scriptores Ordinis Praedicatorum, t. 1, p. 503.
3 DENIFLE, op. cit., p. 108.
3 Édité parmi les Opuscula Fundatissimi doctoris Acgidii Romani… Vienne, «apud Mattheum Cosmerovium », 1641.
4 Bibliotheca Augustiniana… Ingolstad, 1768.
5 Cfr plus loin, p. 465. Il faut, nous le verrons, nuancer un peu le raccourci du KR. P. Mandonnet. Si fougueux que soit Gilles, il ne néglige pas totalement les formes n1 les précautions.
inspirée par les idées de Gilles, dans l'intervalle qui sépare la composition du De gradu de la rétractation de 1285.
5. — On attribue encore à Gilles un Tractatus de Corpore Christs. C’est le cinquième de la collection imprimée dans le Primus tomus operum D. Aegidit Romans :.
Il est certainement postérieur aux Theoremata, au témoignage de l’auteur lui-même : « Requisitus a Dominis et amicis qui curis occupati nostra theoremata de corpore Christi legere non possunt.. » (fol. 15"). Son authenticité nous est garantie par ces paroles. Ce traité est un simple résumé de la foi chrétienne sur le saint Sacrement.Il ne peut être identifié avec celui dont parle le catalogue de 1304; il est trop bref; le catalogue signale que le traité comprend 21 cahiers ?. Les idées mentionnées par Gilles dans son De gradu et par Henri n’y sont pas représentées : donc, ce n’est pas encore à cette œuvre que renvoient nos personnages.
6. — Restent donc seulement les Theoremata ?. Ce livre, divisé en 50 « Propositiones », répond bien aux conditions du problème et par sa longueur correspond aux 21 cahiers dont parle le catalogue. La 26€ proposition : « Corpus quod est altera pars compositi cuius coniunctum praedicationem non suscipit, solam materiam significare dinoscitur » (fol 16"), est manifestement l'endroit auquel se réfère Gilles dans son De gradu. Dans le même chapitre est exposée également la triple signification du mot « corpus ». De plus, la thèse qui fait l’originalité du De gradu est développée dans les propositions 31, 34, 47, et les arguments sont sensiblement les mêmes.
Dès lors, la question se pose : ne seraient-ce pas les Theoremata plutôt que le De gradu qu’a en vue Henri de Gand ? Autant du moins qu'on peut en juger par les éditions que nous possédons, il faut nettement se prononcer contre les Theoremata. Le Docteur Solennel en effet s’en prend bien, semble-t-il, à un partisan décidé de l’unité des formes. Or, dans les Theoremata, Gilles est encore hésitant. Toute Ja proposition 31° (fol. 19") serait à citer (voir aussi le théorème 26°, fol. 16"). Les mots suivants sont très significatifs : « Videtur quod ponendo unam formam in composito est facile sustinere propositum. Tamen quia de veritate huius non constat, huic positioni non assentio. Sufficit mihi scire quod panis convertitur in veram carnem Christi… » (prop. 47°; fol. 36", c. 2). Sa pensée vraie transparaît encore plus clairement peut-être dans ces mots : « Patet ergo quod ponendo unam formam, obiectiones factas de levi solvimus propter quod dicta positio est valde probabilis. Tamen quia nihil prohibet quaedam falsa esse probabiliora quibusdam veris, quia de veritate dictae positionis mihi non constat, dictae positioni #0n assentio : audeam tamen dicere quod contrariam non intelligo. Nam ponere multas formas in composito, habet multas difficultates secundum se quas solvere nescio... Rursus
1 Rome, « apud Antonium Bladum », 1555.
? DENIFLE, Chartularium, 1, p. 108.
3 D. AEGiDi1 Romani…. Theoremata de Corpore Christi.…. Opus. opera Fr. Josephi Veronensis excusum... Rome, Antonius Bladus, 1554, dans le Tomus primus Operum D. Aegidii, 1555.
multa inconvenientia mihi insolubilia hanc positionem sequuntur.… » (fol. 23", c. 1).
Mais une difficulté se présente aussitôt : l’attitude de Gilles dans les Theoremata se rapproche fort de celle qu’il défendit après sa rétractation, et que nous trouvons dans son Ouodhibet V, q. 8 :; elle contraste avec l’assurance du De gradu. Peut-on supposer dans la vie du Docteur très Solide (Doctor Fundatissimi) une triple volte-face ? Et comment l’expliquer ? S’il fallait appliquer le critère proposé par le KR. P. Mandonnet *, pour juger l’authenticité des œuvres de Gilles, ne serait-on pas forcé à tout le moins de retarder la composition des Theoremata jusqu’en 1285 ?
Mais retarder les T° féormsats implique que le De gradu a été retouché par l’auteur pour y insérer les renvois qu’il fait à ce livre *. Assurément, avec les éditions peu critiques que nous possédons il est impossible d’écarter cette hypothèse par un argument sans réplique; elle nous semble cependant tout à fait invraisemblable.
D'abord, rien dans le De gradu ne laisse soupçonner un remaniement; tout y porte au contraire la marque de l’actualité. Cette allure a même permis, très justement, au P. Mandonnet, de conjecturer la date de 1279. Ensuite, le texte même est réfractaire à cette hypothèse drastique. Il faudrait en effet supposer que tout le préambule du chapitre deuxième fut remanié : ce qui est peu vraisemblable #. Car, sans parler de la longueur de l’interpolation, ce préambule s explique bien mieux si l’on suppose qu’il appartient à la première rédaction. Il est tout naturel pour un auteur de s’excuser, en ces termes, de traiter à nouveau un sujet déjà développé dans un autre ouvrage; on comprend moins que l’auteur interpole son texte de cette façon pour rappeler un traité composé plus tard.
L’antériorité du Theoremata est encore suggérée par plusieurs passages de cet ouvrage, et les hésitations qui s’y font jour, indiquent plutôt le débutant que le maître : « Quidquid ergo inter tot diversitates dicemus... difficultatem habet...» (fol. 36", c. 1). Et ce qui tranche définitivement le débat, c’est que, si le De gradu renvoie aux Theoremata comme à un ouvrage passé, les Theoremata, à leur tour annoncent le
1 B. Azcipi1 COLUMNAE, Romani,.…. Quodlibeta, revisa.… studio M. Fr. Petri Damasi de Coninck Brugensis eiusdem Ordinis. Louvain, Jérome Nempaeus,
2 « Qu'il me suffise d'indiquer deux points qui excluent Gilles comme auteur. L'auteur, en effet, nous apprend qu’il a d’abord soutenu Ia pluralité des formes avant de se convaincre de la vérité de l’opinion contraire; Gilles au contraire a été un partisan un peu excessif de l’unité des formes, et s’il a attenué plus tard. son attitude première, il ne l’abandonna pas pour le fond » (La carrière scolaire de Gilles, p. 497).
3 On ne pourrait faire la supposition que Gilles fait allusion à un autre travail ; car il n’en existe pas, à notre connaissance, et le rapprochement des textes est trop significatif pour laisser de doute.
# «in quibusdam nostris editionibus theologicis de corpore Christi specialem tractatum fecimus et etiam in quibusdam questionibus quas super II° de anima edidimus plura tangere videbunt ad hanc materiam pertinentia : vd. videtur nomine corporis, prout corpus...» (op cit., fol. 98", c. 2).
De gradu comme un ouvrage projeté. Après avoir rappelé les inconvénients logiques du pluralisme, Gilles ajoute : « Et multa alia quae alibi, Deo dante, diffusius prosequemur » (Prop. 33°, fol. 23, c. 1).
Ces mots s’entendent au mieux, dans l’hypothèse que Gilles, arrivé à la 33° proposition, se propose d'entreprendre un nouveau livre, avec la grâce de Dieu, pour tirer la chose au clair. Sans doute, lui-même n’a pas encore ses idées absolument faites, bien qu’il penche visiblement pour la thèse de l’unité.
D'ailleurs, rien ne prouve que Gilles ait dès le début tenu fermement la thèse thomiste :. Si je puis relever dans d’autres ouvrages antérieurs ou de la même époque des doutes chez notre auteur, l’objection se transformera en preuve. Or, ma conviction que Gilles a d’abord hésité est confirmée par son De anima :
« Tenendum igitur, dit-il, in composito esse unam substantialem formam. Utrum sit in quolibet composito, dubium est de homine, in quo utrum sint plures formae vel non, ad praesens nihil determinare decernimus, guia exposcit hoc scientiam altiorem. Cum enim de unitate formarum loquimur, semper hominem esse exceptum volumus ?.»
Langage naturel dans un philosophe qui n’a pas encore enseigné la théologie et ne se risque pas sur un terrain qui n’est pas le sien. D'autant plus que la question de l’unité des formes était avant tout considérée alors comme une question théologique : « Exposcit hoc scientiam altiorem *.» Les Theoremata enfin marquent précisément la période intermédiaire et le lien entre les hésitations timides des traités philosophiques et les affirmations absolues du De gradu. Cette constatation est une excellente confirmation de notre manière de voir.
Mais ce qui achève de montrer que Henri de Gand a en vue le De gradu et non pas les Theoremata, c’est l’objection qu'il se fait : :
« Si forte dicat aliquis quod non est simile de transsubstantiatione in sanguinem et de transsubstantiatione in corpus, quia sanguis existens in venis non informatur substantialiter ab anima sed ab alia forma propria…. » (fol. CxI”").
Les Theoremata répondent à la difficulté tirée de la transsubstantiation du vin, en disant qu’il faut raisonner sur le sang, de la même manière que sur le corps (Prop. 47, fol. 35'). Au contraire, le De gradu
1 Le cardinal Ehrle, tout en reconnaissant une « certaine » valeur au critère du R. P. Mandonnet, l'avait corrigé par ces mots « au moins dans ses années plus mûres »; cfr Zeitschrift für Katholische Theologie,t. XX XVII, 1913, p.279.
3 Expositio Dñi Egidii Romani super libros de anima, cum textu, Venise « per Simonem de Luere », 1500, fol. 25°, c. 1.
3? Guillaume de la Mare le dit très ouvertement : « Haec positio de unitate formae substantialis reprobatur a magistris primo quia ex ipsa sequuntur plura contraria fidei », cité par le Defensorium seu Correptorium corruptorii (édit. de de Naples, 1644, p. 113). On peut le voir aussi par la correspondance de Peckham (cfr EHRLE, dans Zeitschrift für Katholische Theologie, t. XIII, 1889, p. 172) ou encore dans la préface de SPETTMAN, O. F.M., dans Beiträge zur Geschichte der Philosophen des Mittelalters, t. XIX, v. L’attitude de Henri de Gand le proclame aussi; il dit d’ailleurs en propres termes : « In hac quaestione plus docet nos fides quam rerum natura; quia si ex natura rei eadem esset numer o caro vivi et mortui hoc est ponendum in aliis hominibus » (Quodlibeta, fol. xxx').
propose l'explication combattue par Henri : « Sed forte de sanguine aliter est censendum, quia sanguis fluat et refluat et non sit substantialiter connexus corpori humano, forte habet sibi propriam formam substantialem.…. » (fol. 102", c. 1).
On objectera peut-être que Henri n’a pas 4 le De gradu, puisqu'il rapporte l'opinion de Gilles sous cette forme: «audivimus aliam opinionem dicentem ». Au reste, d’après le document d’Honorius IV, Gilles se déclarait prêt à retracter non seulement ses écrits mais encore tout ce qu'il avait dit ?. Peut-être serait-il difficile de prouver péremptoirement que le Docteur Solennel a eu le livre de son antagoniste en mains propres. Au moins est-ce très probable, après les preuves que nous en avons données. En tout cas il est certain, et cela nous suffit pour le moment, que l'opinion de Gilles attaquée par le docteur de Gand, est celle que représente le De gradu, opinion d’une nuance notablement différente de celle que défend le livre des Theoremata, et postérieure à celle-ci.
Conclusions :
Nous croyons que le De anima précède les Theoremata et fut composé avant que Gilles fût bachelier en théologie. Vers la même époque fut écrit le Commentaire sur la Physique d’Aristote.
Pendant son baccalauréat, Gilles, outre une partie de ses leçons sur les Sentences, édita quelques œuvres théologiques dont deux sont connues : le De peccato original, et les Theoremata.
Enfin, le De gradu formarum fut rédigé probablement avant le IVe Quodlibet de Henri de Gand. Vers la même époque, mais après le De gradu, il faut placer la Questio de gradibus formarum in ordine ad Christ: opera. Plus tard encore, peut-être pendant son séjour en Italie, à la demande de personnages de la curie, fut édité son Tractatus de Corpore Christi.
B. — La date du « De gradu formarum ».
Peut-on serrer la date de plus près ? Je le crois.
1. — Gilles de Lessines, dans son livre, signale une réponse faite par les partisans de l'unité, ses alliés naturels, et qu’il qualifie de « frivole ». Il s’agit de défendre l’unité numérique du corps du Christ vivant et mort : « Necevasiones quas multi posuerunt circa hoc probamus, quod'sit idem corpus numero propter identitatem materiae tantum... Omnia enim reputamus frivola et sine ratione dicta ?. » Or telle est l'explication de Gilles de Rome (fol. 100", c. 2). Ce rapprochement n’est assurément pas encore fort concluant à lui seul, puisque, de l’aveu de Gilles de Lessines, l'explication était assez courante : « multi posuerunt ».
Mais voici ce qui est plus suggestif, ce sont les multiples précautions oratoires et les excuses répétées de Gilles de Rome, au début et dans le cours de son De gradu : il a pleine conscience de son audace de rompre
1 DENIFLE, Chartularium, t. 1, p. 633. Cité aussi par le P. Mandonnet. 3 DE Wuer, Gilles de Lessines, p. (86).
avec la grande majorité des universitaires; aussi commence-t-il par un préambule fort conciliant et très modeste, qui se termine par ces mots : « Non est ergo praetermittenda dubitativa locutio, cum per eam possit haberi cognitio veritatis; quoniam semper sanctum est veritati deferre, amore veritatis inductus, contra gradus formarum disposuimus quemdam tractatum componere, in quo non asserendo, sed saltem persuadendo... (fol. 95", c. 1).
Suivent deux longs chapitres entièrement consacrés, — l’un à montrer que l’orthodoxie n’est pas engagée dans la question, au moins directement : « Cap. 2. Quod ponere plures formas indirecte pertinet ad fidem catholicam, si cum aliquo modo ad illam reducatur magis videtur esse contra fidem quam pro fide : », — l’autre à prouver qu’on peut avoir la foi sauve, tout en avouant ne pas comprendre la thèse pluraliste : « Cap. 3. Quod sine praeiudicio fidei dicere possumus nos [non] * intelligere positionem de pluralitate formarum. » Par conséquent, personne ne doit trouver mauvais, «nec reputari debet in malum sed in bonum », que l’auteur entame une discussion, et il ajoute modestement : « Si videatur nobis rationes illas (en faveur de la pluralité) efficaciam non habere, magis debet imputari ad solatium, quia volumus nostrae inscientiae consulere, quam imputari ad iactantiam» (fol. 96", c. 1). Ces mêmes précautions oratoires reviennent encore au cours du traité, de temps en temps; par exemple : « Igitur quia magnorum qui non sine ratione aliquid tradiderunt, sunt subtilius inquirendi » (fol. 109", c. 1).
Ces paroles portent leur date : elles sont tout à fait en situation au lendemain des condamnations de Paris et d'Oxford, en 1277. On peut encore préciser davantage; elles imposent l’hypothèse que le De gradu formarum vit le jour avant le De unitate formae. Dans ce livre, qui fut certainement très remarqué, puisque Henri consacra à sa réfutation la plus grande partie de sa question, le dominicain avait démontré péremptoirement que la thèse de l’unité des formes, même appliquée à l’homme, était inattaquable, du point de vue de l’orthodoxie et que le pluralisme se’heurtait à des difficultés dogmatiques plus grandes encore. Après l’apparition de ce livre, et un tel précédent, conçoit-on la timidité de Gilles de Rome? Comprend-on qu’il compose deux longs et laborieux chapitres pour montrer que les controverses actuelles n'intéressent qu indirectement la foi, et surtout qu’on peut rester bon catholique, même en avouant ne pas « comprendre » la thèse pluraliste ?
1 Voici quelques paroles caractéristiques de ce chapitre : « Apparebit nec istam positionem, nec illam proprie ac directe obviare catholicae veritati….” (fol. 95", c. 1). « Patet ergo quod poncre plures formas vel unam non contineat litigium, ubi de significatione nominum, talia ad fidem directe pertinere non possunt; sed si ad fidem reduci debeant, positio pluralitatis formarum.…. magis videtur contra fidem quam pro fide » (tbid., c. 2).
2 Le mot «non» doit évidemment être suppléé dans ce titre, comme le prouve tout le chapitre et, en particulier la dernière phrase qui en est le résumé : « Patet ergo quod cum possumus credere quod non intelligimus, absque praeiudicio fidei confiteri possumus nos non intelligere quomodo contingit ponere gradus in formis substantialibus, quod declarare volebamus » (fol. 96Y, c. 1).
Et cela, sans une allusion, même rapide, à l’important travail du docte dominicain ?, son allié ?
L’antériorité du De gradu donne également une explication facile de l'ordre suivi par Henri de Gand dans son IVe Ouodlibet. Bien que Gilles de Rome eût, à plusieurs reprises, pris directement à partie le Docteur Solennel, comme nous espérons le montrer tout à l’heure, le protagoniste principal de l’unité de la forme combattu par le docteur gantois, est Gilles de Lessines; l'opinion de l’autre Gilles n’est introduite qu’en second lieu,et après l’avoir réfutée, Henri revient encore au premier (fol. cxir1"). Pourquoi ? Notre hypothèse donne la clef de l'énigme. Il est, en effet, tout naturel qu’un polémiste s’en prenne surtout à l’ouvrage le plus récent.
Donc, la convergence de tous ces indices nous permet de conclure que le De gradu formarum fut écrit avant juillet 1278.