‹ Richard de Middleton, sa vie, ses œuvres, sa doctrineChapitre 23 sur 228 · I. — COMPARAISON AVEC LES AUTRES DOCTEURS · texte numérisé non relu

I. — COMPARAISON AVEC LES AUTRES DOCTEURS

Le lecteur trouvera à l’Appendice 11 une comparaison détaillée entre les Quodlibeta de Richard et les œuvres des autres maîtres parisiens. Nous nous contenterons de dégager ici les grandes lignes de nos recherches, renvoyant pour la preuve détaillée à ces pages.

La deuxième question du premier Quodlibet, sur la multilocation, nous fournit un ferminus ad quem solide : elle nous invite à placer le premier Quodlibet avant le neuvième de Henri de Gand (1285-1286), et avant le premier de Gilles de Rome tenu la même année.

En effet, Richard écrit :

«Si autem quaeras ab eis certam probationem huius quod unum corpus non possit esse simul in diversis locis. dicunt quod ita est

1 Dans son excellent article : Les premières disputes sur la distinction réelle, dans la Revue Thomiste, t. XVIII, 1910, p. 741, le R. P. MANDONNET proposait comme date approximative du premier Quodlibet l’année 1285 ou l’année précédente. Je crois que l’on peut désormais se prononcer âvec fermeté pour l'année 1284-1285. :

34 INTRODUCTION CRITIQUE per se notumquod non possit demonstrart ab aliis notioribus se, eo quod statim imprimitur haec veritas in anima !.»

Or, Henri de Gand et Gilles de Rome ne se contentent pas de déclarer que la thèse est évidente, mais s'efforcent de démontrer qu'il y a contradiction interne à affirmer qu'un corps puisse être à la fois en plusieurs endroits. Remarquons, enoutre, que Henri rejette la valeur de la preuve d’autorité tirée de Hugues de Saint-Victor, que Richard invoque tranquillement.. Il serait donc difficile de placer la soutenance de ce premier Quodlibetum après les brillantes défenses de ses adversaires.

Cette conclusion est encore confirmée par l'examen de la question huitième du même Quodlibet, qui traite de la distinction réelle entre l’essence et l’existence.

Si nous pouvions admettre, avec le R. P. Mandonnet, que Gilles de Rome, dans son premier Quodlibet (1285-1286), et Godefroid de Fontaines, dans sa troisième dispute (1286-1287), attaquent directement Richard, la preuve de l'antériorité de notre premier Quodlibet serait aisée. Malheureusement la démonstration du R. Père suppose formellement ? que Richard propose une solution différente et même qu'il rejette la thèse du docteur gantois et le combät. Or, il est certain, comme nous le démontrerons dans l’appendice 11, que Richard défend la même position que Henri, mais en la précisant quelque peu. Il n’y a pas, prétendait Henri, une simple distinction réelle entre l’essence et l’existence : une simple distinction de raison ne suffit cependant pas; il faut poser une distinction plus profonde, une distinction d'intention. Ce que l’existence actuelle ajoute au concept d’essence, c’est une relation à l’acte créateur : « Nühil ponit in creato nisi respectum ad creatorem %. » Richard ne diffère du Docteur Solennel que par la manière de s'exprimer. Les mots « distinctio secundum intentionem» ne se retrouvent pas chez lui, mais il met en relief la cause de cette distinction : le respectus ad creatorem. Il ajoute cependant, à la fin de sa

1 Quodl. I, q. 2; p. 3, c. 2.

2 MANDONNET, Les premières disputes, p. 760.

8 GANDAVENSIS, Quodl. I, q. 9; fol. vri".

DATE DES «€ QUODLIBETA » 35

disputé, une précision nouvelle : pour notre docteur, l’existence actuelle superpose à l’essence une double relation : l’une de raison, par rapport à elle-même : « Addit super essentiam tantummodo relationem ad seipsam, ut habens rationem suppositi »; l’autre réelle par rapport à la causalité divine : « et respectum ad creatorem 1. » Or, à cette précision, ni Gilles de Rome, ni Godefroid ne font allusion. Quant à l’expression « respectus ad creatorem », comme nous venons de le dire, et comme nous le démontrerons plus au long dans l’appendice, elle ne suffit pas à caractériser Richard, puisqu'elle exprime la théorie de Henri aussi bien que la sienne.

Le lecteur trouvera, dans l’appendice, une analyse du traité de Gilles De esse et essentia. On n’a pas assez remarqué que ce traité est une réfutation directe de Henri de Gand, qu'il suit pas à pas, et dont il discute tous les arguments. Aucun indice certain ne nous permet de croire que le docteur augustinien ait songé à Richard. La preuve directe de l’antériorité du Ouodlibet de Middleton nous échappe donc.

Il nous reste au moins des preuves indirectes.

1. — Après cette œuvre magistrale qu'est le De esse et essentia, on ne conçoit pas la possibilité de la défense telle que la présente Richard. D'ailleurs, aucun des arguments de Gilles en faveur de Îa distinction réelle n’est mentionné. De plus, comment, après la réfutation victorieuse de Gilles, aurait-il pu reprendre les arguments de Henri, sans la moindre allusion aux objections qu’ils avaient soulevées ? Comment n’eût-il pas essayé de répondre à l’objection montrant qu'il est contradictoire de chercher la différence entre l’existence et l’essence, dans un simple respectus, sans poser un fondement réel et réellement distinct? Il est donc certain que le Quodlibet de Richard est antérieur à cette œuvre de Gilles.

2. — Richard tint cette dispute avant le troisième Quodlibet de Godefroid de Fontaines (1286-1287). En effet, celui-ci se prononça à la fois contre Gilles de Rome et contre Henri; il se déclara partisan d’une distinction de pure raison. Richard,

1 Quodl. I, q. 8; p. 13, c. 2.

si soigneux de noter les différentes opinions, ne fait aucune allusion à cette thèse, ni à ses arguments. De plus il ne répond pas aux objections présentées par Godefroid contre l'opinion de Henri que lui-même avait embrassée !,

3. — Il est plus difficile d'établir les rapports entre le Ouod-. libet de Richard et celui ? de Gilles de Rome (1285-1286). Rien ne prouve avec certitude que Gilles vise Richard; d’autre part, Richard ne semble pas avoir connu le Quodhbet de Gilles; en tout cas, il n’y fait pas d’allusion.

Quant au terminus a quo du premier Quodlibet, il est déterminé par l’année du doctorat de Richard, entre 1283 et 1285.

L'examen du second Quodlibet confirme nos précédentes conclusions et permet de les préciser encore. Celui-ci se range entre le huitième (1284-1285) et le neuvième Quodlibet (1285- 1286) de Henri de Gand; il doit se placer avant le quatrième de Godefroid de Fontaines (1287-1288).

En effet, la première question de Richard : « Utrum in Deo sit intellectus practicus 3, : fut soulevée à l’occasion des idées singulières défendues par le Docteur Solennel dans son huitième Quodlibet*: et les développements que donne Richard, comme aussi ses réponses, montrent qu'il connaît la position de Henri, comme on peut le voir dans l’appendice 11.

De même, la quatrième question de Richard 5 est une réfutation de l’optimisme, défendu par Henri dans son huitième Quodlibetum $, et dans la question douzième ?, la digression de Richard sur la génération des vers semble bien viser ce que le docteur gantois avait dit à ce sujet dans la trente-sixième question de son Quodlibet huitième #. Enfin, il est manifeste que la question vingt-troisième sur la licéité des rentes viagères ?

1 De WuLr-PELZER, p. 175, 176, 3c2.

# AEGIDIUS, Quodl. 1, q. 7: p. 15.

3 Quodl. II, q. 1: p. 31.

* GANDAVENSIS, Quodl. VIII, q. 1; fol. Ccxcix v. # Quodl. II, q. 4; p. 36.

* GANDAVENSIS, Quodi. VIII, q. 8; fol. cccx11. T Quodl. II, q. 12; p. 47.

* GANDAVENSIS, Quod!. VIII, q. 36; fol. cccxxxix ". ? Quodl. II, q. 23; p. 65.

DATE DES « QUODLIBETA » 37.

est une réplique à la question vingt-quatrième du huitième Quodlibet : du Docteur Solennel, comme on peut le voir dans l’appendice 11.

D'autre part, la question quinzième où Richard parle de la compénétrabilité des corps ?, doit nous incliner à supposer que Richard tint son deuxième Quodhibet avant le neuvième de Henri. Car il serait étrange qu’il ne fit aucune allusion à la position de Henri, pour qui l’impénétrabilité résulte non de la triple dimension des corps, mais de leur situs.

Si nous examinons le quatrième Quodlibet de Godefroid de Fontaines, nous constaterons que, dans sa question troisième, äl soutient, avec Henri de Gand, que Dieu ne peut créer un être plus parfait que le plus excellent de ceux qu'il a produits t. Or, dans sa quatrième question, Richard prête à ses adversaires sept arguments : aucun des arguments exclusivement propres à Godefroid n’est mentionné : les deux seuls arguments de celui-ci, qui sont rappelés, se retrouvent dans Henri, et la forme mème semble indiquer que ce sont les dires de Henri que Richard rapporte 5. 11 semble donc plus probable de placer le Quodlibet de Richard avant celui de Godefroid ‘. Un argument ex silentio tiré de la question cinquième ? incline à la même conclusion.

Concluons donc, en supposant que Richard ne tint qu’une dispute quodlibétique par an, ce qus était la coutume assez générale :

Puisqu'il est démontré que le second Ouodlibet de Richard suit le huitième de Henri de Gand et que, d’autre part, le premier Quodlibet précède le neuvième de Henri, il s’en suit que le premier fut tenu la même année que le huitième du Docteur Solennel et le second la même année que le neuvième, qui fut

1 GANDAVENSIS, Quodl. VIII, q. 24; fol. cccxxxirt".

* Quodl. IL, q. 15; p. 53.

# GANDAVENSIS, Quodl. IX, q. 32, fol. cccxciv". Voir l’appendice 11, p. 413. * Dx WuLr-PELZER, p. 242.

+ Quodl. IT, q. 4; p. 36.

* Voir l’appendice 11, p. 414.

* De Wus-Parzee, p. 250.

célébré dans l’année scolaire 1285-1286 1; ce qui donne pour le premier Quodlibet de Richard l’année scolaire 1284-1285. Cette conclusion est renforcée par la constatation déjà faitéque le premier Quodhbet de Richard précède probablement le premier Quodlibet ? de Gilles de Rome (1285-1286).

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