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Richard en Palestine

Les Fiancés ont encouru le blâme d'un ou deux de mes amis qui les ont jugés peu d'accord avec le titre général ô: Histoires des Croisades. Ils soutenaient leur opinion en disant qu'en mettant de côté toute allusion aux mœurs de l'Orient et aux exploits romanesques de l'époque, ce titre: Taies ofthe Crusaders, ressemblait à raflicbe qui annonça, dit-on, une représentation d'Hamlet en supprimant le rôle du prince de Danemark. D'autre part, je sentais la difficulté de tracer la peinture vivante d'une portion du monde qui m'était presque entièrement étrangère si ce n'est par quelques souvenirs éloignés des Mille et vue Nuits. A ce sentiment d'une ignorance qui, en ce qui concerne les usages de l'Orient , m'enveloppait aussi étroitement qu'un Egyptien dans son manteau, se joignait la décourageante certitude que bon nombre de mes contemporains les connaissaient aussi bien que s'ils eussent habité la fertile contrée de Gessen. Le goût des voyages avait pénétré dans tous les rangs de la société , et transporté les sujets de la Grande-Bretagne dans tous les coins du monde. La Grèce, si attrayante par les chefs-d'œuvre dont les débris existent encore, par sa lutte généreuse avec la tyrannie musulmane,

par les noms mêmes de cette terre où chaque fontaine possède sa légende classique; — la Palestine couverte de vestiges plus précieux, plus sacrés encore, avaient été depuis peu visttées par des Anglais, décrites par des voyageurs. Si j'avais entrepris la tâche difficile de substituer un tableau de ma propre invention aux coutumes réelles du Levant, cette présomption aurait pu en toute justice être châtiée par presque tous les individus qui ont poussé leurs excursions au delà de ce qu'on nommait jadis « le grand tour; » chaque membre du club des voyageui's, qui a la prétention d'avoir posé le pied sur la terre d'Edom, se constituait par ce seul fait un juge légitime; il en résulte que, lorsque l'auteur ô'A7iastase * , aussi bien que celui d'HadJi-Baba^, ont décrit les mœurs et les vices des peuples d'Orient, non-seulement avec exactitude, mais avec la gaieté de Le Sage et la verve de Tielding lui-même, l'écrivain, non famiharisé avec ce sujet, doit nécessah'ement produire un désagréable contraste. Le poète lauréat^ a aussi montré, dans le charmant poëme de Thalaba, à quel point un homme de talent peut, par ses seules recherches, s'immiscer dans les anciennes doctrines , l'histoire et les mœurs des nations orientales vers lesquelles nous devons probablement tourner nos regards pour découvrir le berceau du genre humain : Moore a suivi le même sentier dans Lalla Eookh avec un égal succès ; et Byron, joignant l'expérience personnelle à d'immenses lectures, y plaça aussi quelquesuns de ses poèmes les plus séduisants. En un mot, les sujets orientaux avaient déjà été exploités avec tant d'habileté et de bonheur, que j'hésitais à parcourir la même route.

C'étaient là de puissantes objections, et, quoique en définitive elles n'aient pas fait pencher la balance, elles ne perdirent rien de leur poids en devenant l'objet d'une pénible sollicitude; d'un autre côté venait l'argument, que, sans concevoir l'espérance de rivaliser avec ceux que je viens de nommer, j'entrevoyais la possibilité de m'acquitter de l'œuvre que j'avais entreprise en écartant toute idée de concurrence.

La période qui fixa enfin mon choix comme se rattachant le mieux aux croisades , est celle qui présente le fougueux caractère de Richard I", ce prince à la fois cruel et généreux, vrai modèle de la chevalerie avec toutes ses vertus extravagantes et ses erreurs non moins absurdes, en opposition à celui de Saladin, où l'on vit le mo-

1. Anastase, ou Mémoires d'un Grec à la fin du dix-hiiUième siècle, par Thomas Ilope, traduii par Dcfauconprct, 2 vol. iii-8.

2. J. Morier. 11 est aussi l'aulcur d'un roman oriental intitulé; Atjcsha, ou la Jeune fille de Kars; et de Zorab, ou l'Otage. — 3. Soulhey.

Barque anglais et chrétien montrer la cruauté et la violence d'un sultan d'Orient, et Saladin déployer, au contraire , la politique profonde et la prudence d'un souverain européen, tandis que tous deux cherchaient à se surpasser mutuellement en hravoure et en courtoisie. L'auteur a pensé que ce singuHer contraste était de nature à répandre sur une œuvre d'imagination un intérêt tout particulier. Ayant introduit, parmi les personnages placés sur le second plan , une parente supposée de Richard-Cœur-de-Lion, cette atteinte à la vérité historique a excité le courroux de M. IMills , l'auteur de V Histoire de la Chevalerie et des Croisades, qui, à ce qu'il paraît, ignore qu'un roman porte en soi le privilège d'inventions semblables, ce qui est en vérité une des nécessités de l'art.

Le prince David d'Ecosse, alors au camp, et le héros de quelques aventures très romanesques à son retour dans sa patrie, fut aussi engagé à mon service, et devint un de mes dramatis personœ.

Il est vrai que j'avais déjà amené sm' la scène le roi au cœur de iion, mais c'était sur un théâtre plus limité que celui sur lequel il devait paraître dans le Talisman; caché alors sous l'armure d'un simple chevaher, il se montrait à présent sous les traits d'un monarque conquérant ; de plus je ne doutais pas qu'un nom aussi cher aux Anglais que l'est celui du roi Richard ne put contribuer plus d'une fois à récréer leurs loisirs.

J'avais à ma disposition tout ce que les siècles passés ont cru, à tort ou à raison, au sujet de ce guerrier superbe , l'orgued de l'Europe et de la chevalerie, et dont les Sarrasins ont coutume , suivant un historien de leur propre contrée , d'employer le nom redoutable pour réprimander leurs coursiers indociles : « Penses-tu, » disentils, « que le roi Richard suive ce sentier, que tu le quittes si brusquement? » L'écrit le plus curieux sur le roi Richard est un ancien roman traduit dans l'origme du normand : son début lui donne certainement le droit de prendre rang parmi les ouvrages de chevalerie j mais à la fin les fables les plus étranges et les plus monstrueuses le défigurent. Il n'existe peut-être pas un seul roman en vers où des faits vrais et intéressants se trouvent mêlés à des incidents plus absurdes et plus exagérés. Nous avons placé dans l'appendice de cette introduction le passage dans lequel Richard joue le rôle d'un ogre ou d'un véritable cannibale.

Un des principaux incidents de la nouvelle est celui dont elle reçoit son titre. Les Persans sont peut-être entre tous les peuples du monde les plus renommés pour la croyance sans bornes qu'ils accordent aux amulettes , aux philtres et à tous les talismans de même

nature, prépares, dit-on, sous l'influence de certaines planètes, et donnant à un haut degré le pouvoir de guérir les hommes, aussi hien que la puissance de les conduire au honheur par des routes diverses ; une histoire de ce genre est souvent racontée à Touest de l'Ecosse, à propos d'un croisé d'un rang distingué , et la relique dont il est question, non-seulement existe encore, mais n'a pas cessé d'être eu yénération.

Sir Simon Lockhart de Lee et Cartland figure avec distinction sous les règnes de Rohert Bruce et de son fils David. Il était un des chefs de ces chevaliers écossais qui suivirent James , le bon lord Douglas, lorsqu'il partit pour la Terre-Sainte avec le cœur du roi Robert Bruce. Dans son impatience de combattre les Sarrasins , Douglas attaqua ceux d'Espagne, et il fut tué; Lockhart poursuivit sa route vers la Palestine avec les chevaliers qui n'avaient pas partagé le destin de leur capitaine, et durant quelque temps il prit part aux combats qu'on livrait aux ennemis du nom chrétien.

La tradition lui attribue l'aventure suivante: — Il fit prisonnier, dans une bataille, un émir lort riche et d'un rang élevé; la vieille mère du captif vint au camp de croisés pour déhvrer son fils. Lockhart fixa le prix de la rançon, et la dame tirant une large bourse richement brodée, se mit à compter la somme requise, avec l'empressement d'une mère pour laquelle l'or n'est rien en comparaison de la liberté de son fils. Au milieu de cette occupation, un caillou enchâssé dans une pièce de monnaie (quelques uns disent du Bas-Empire) tomba à terre; la Sarrasine le ramassa avec une telle promptitude, qu'elle donna au chevalier écossais une grande idée de sa valeur. « Je ne consentirai pas, dit-il, à vous rendre votre fils à moins que cet amulette ne soit ajouté à sa rançon. » Non-seulement la dame accéda à ce désir , mais elle expliqua à sir Simon la manière de se servir du talisman, et l'utilité, qu'on pouvait en tirer. L'eau dans laquelle on l'avait plongé arrêtait le sang , devenait un fébrifuge , et possédait plusieurs autres propriétés curatives.

Après des preuves réitérées de sa merveille use puissance, sir Simon Lockhart le rapporta dans sa propre contrée, et le laissa à ses héritiers, qui le désignent encore, ainsi que tous les habitants du vallon de la Clyde, sous le nom du Lee-Pe7my, ce premier nom étant celui du manoir où naquit le chevaher.

Ce qu'il y a peut-être de plus remarquable dans l'histoire de l'amulette, c'est qu'il fut l'objet d'une exception spéciale lorsque l'église d'Ecosse entreprit d'empêcher plusieurs autres cures qui avaient une apparence de miracle, les accusant d'être l'œuvre de la sorcel-

lerie, et censurant tous ceux qui auraient recours à de tels moyens (c en exceptant seulement Y amulette appelé leLee-Peuny auquel il a plu à Dieu dattacher certaines vertus salutaires que l'église ne peut pas se permettre de condamner ; » il existe toujours, ainsi que nous Pavons déjà dit, et Ton vient encore parfois réclamer sa bienlaisaute influence. Depuis quelque temps il semble se borner à la guérison des personnes mordues par un chien enragé ; et comme Timagination est souvent, eu pareil cas, la source du mal, il n'y a nulle raison de douter que l'eau versée sur le Lee-Penny n'ait produit des cures d'une nature analogue.

Telle est la tradition concernant le Talisman , que l'auteur s*est permis d'altérer en l'appliquant à son propre usage.

La vérité de l'histoire a été aussi peu respectée, au sujet de la vie et de la mort de Conrad de Montserrat. Les historiens et les romanciersont néanmoins considéré ce Conradcomme l'ennemi de Richard. L'opinion générale sur leurs sentiments mutuels peut être pressentie par l'etlet que produisit l'offre faite par les Sarrasins d'investir le marquis de Montserrat de certaines portions de la Syrie qu'ils devaient céder aux chrétiens. — Richard, d'après le roman qui porte son nom , « ne put contenir plus longtemps sa fureur. Le marquis, dit-il, était un traître qui avait volé aux chevaliers hospitaliers 70,000 liv. que leur avait données son père Henry ; c'était un renégat dont la trahison avait causé la perte d'Acre ; et il finit par le serment solennel de le faire mettre en morceaux par des chevaux indomptés, si jamais il osait souiller le camp chrétien de sa présence. Philippe essaya d'intercéder en faveur du marquis, et jetant son gant, il s'offrit pour garant de sa fidélité envers les croisés , mais sa proposition fut rejetée, et il se vit obligé de céder à l'impétuosité de Richard. » {Histoire de la chevalerie.)

Après avoir joué un rôle distingué dans ces guerres, Conrad de Montserrat périt par la main d'un des disciples du Scheik ou le Vieux de la montagne : et Richard n'a pas échappé au soupçon d'avoir contribué à sa mort.

On peut dire en général que la plupart des incidents que renferme la nouvelle suivante sont imaginaires , et que la vérité , si tant est qu'on l'y trouve, se rencontre seulement dans le caractère des personnages.

Ce 1" juillet 1832.

Tandis qu'H combattait dans la Terre-Sainte, Richard fut attaqué d'une fièvre.

Les plus habiles médecins du camp ne purent réussh' à guérir la maladie du roi; mais les prières de l'armée eurent plus de succès, il entra en convalescence, et le premier symptôme de son rétablissement fut un violent désir de manger du porc. Il devait être peu facile d'en trouver dans un pays où les habitants ont la chair de cet animal en horreur ; et

— Dussent ses serviteurs être pendus, ils ne pouvaient dans cette contrée pour or, argent, ni monnaie quelconque, découvrir ou acheter un seul porc, afin que le roi Richard pût en manger un morceau. Lors un vieux chevalier dépositaire d'une partie de l'autorité de Richard, apprenant le besoin extrême que le roi éprouvait d'un pourceau, alla trouver le maître d'hôtel et lui parla ainsi en secret : — « Le roi notre seigneur est fort malade, je sais qu'il soupire après un porc ; aucun de nous ne peut lui en procurer, et nul homme n'est assez hardi pour lui dire une telle nouvelle: il pourrait en mourir! Maintenant, prends soin de faire ce que je vais te dire, sans qu'on en sache rien. Prends un Sarrasin jeune et gras, et sans délai tue, ouvre et écorche ce bandit; fais-le bouillir avec force sel et épices, ajoute-s-y du safran fortement coloré ; lorsque le roi sentira la saveur de ce mets, si l'accès est passé, il en aura bonne opinion, car il a le goût fin et fait honneur à un bon repas j Un potage de cet excellent bouillon sera son souper; il dormira ensuite, aura une légère moiteur, et, par la grâce de Dieu et de mon conseil, il sera bientôt! frais et dispos. « Sans beaucoup de paroles l'ordre s'exécuta; le païen peu satisfait est tué et bouilli ; apporté devant le roi , ses serviteurs lui disent ;

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