‹ Richard en PalestineChapitre 20 sur 54 · William Vallace · texte numérisé non relu

William Vallace

— Tu n'as pas besoin de m'en demander la permission , puisque Thomas De Vaux , qui , comme tout ce qui m'entoure , fait tout ce que bon lui semble, t'a déjà accordé le droit de chasser au poil et à la plume.

— Non pas à la pliune , Sire. Mais s'il plaisait à Votre Majesté de m'accorder aussi le privilège de la cliasse au vol, et de me placer un faucon sur le poing , je me flatte que je pourrais fournir quelques oiseaux d'clite pour sa table royale.

— Je crois que, si tu avais une fois le faucon, tu aurais peine à attendre la permission. Je sais qu'on dit que nous autres princes de la maison d'Anjou nous sommes aussi courrouces d'une contravention à notre code forestier que nous le serions d'un acte de haute trahison contre notre couronne ; et cependant nous pouvons pardonner la première de ces fautes à de braves gens qui nous en paraissent dignes. Mais parlons d'autre chose. Je désire savoir de vous, sire chevalier, pourquoi et par ordre de qui vous avez récemment fait un voyage dans le désert de mer Morte et à Engaddi.

— Par ordre du conseil des princes de la sainte croisade, Sire.

— Et comment quelqu'un a-t-il osé donner un pareil ordre, quand moi , qui ne suis certainement pas le dernier de la ligue, je n'en étais pas informé ?

— C'est une question qu'il ne m'appartenait pas de faire, Sire. Je suis soldat de la croix, servant sans contredit, quant à présent, sous la bannière de Votre Majesté, et fier d'en avoir obtenu la permis» sion ; mais j'ai pris ce symbole sacré pour soutenir les droits de la chrétienté, et coopérer à la délivrance du saint sépulcre : par conséquent je suis tenu d'obéir aux ordres des princes et des chefs qui dirigent cette sainte entreprise , sans avoir le droit de leur en demander les motifs. Je dois regretter, avec la chrétienté, qu'une in-

j disposition vous empêche, momentanément j'espère, d'assister à leurs conseils, où votre voix est si puissante ; mais, comme soldat, je dois obéir à ceux qui ont un droit légitime de commander, sans quoi je donnerais un mauvais exemple à tout le camp.

— Tu as raison ; ce n'est pas toi qu'il faut blâmer, mais ceux à qui je saurai en demander un bon compte, quand il plaira à Dieu de me relever de cette maudite couche de douleur et d'inaction. Quel était l'objet de ton message?

— C'est une question. Sire, qu'il vaudrait mieux adresser à ceux qui m'en ont chargé, et qui peuvent rendre compte des motifs de mon voyage. Quant à moi, je ne pourrais parler que des circonstances extérieures...

110 EICHARD EN PALESTINE.

— Ne biaise pas avec moi, sire Ecossais, s'écria le monarque irascible, si tu fais quelque cas de ta vie.

— De ma vie, Sire! répondit le chevalier avec fermeté; je l'ai regardée comme mie chose à laquelle je ne devais plus fau'e attention , quand je me suis dévoué à cette glorieuse entreprise, et j'ai été dès lors plus occupé des intérêts de mon âme immortelle que de mon corps périssable.

— Par la messe, tu es un brave ! s'écria Richard. Ecoute-moi, sire chevalier; j'aime les Ecossais; ils sont intrépides, quoique têtus et opiniâtres, et je crois qu'au fond ils sont francs, quoique des raisons d'état les aient quelquefois forcés à dissimuler. Je mérite d'avoir quelque part dans leur affection, car j'ai fait volontairement pour eux ce qu'ils n'auraient pas pu m'arracher par les armes plus aisément qu'à mes prédécesseurs. J'ai reconstruit les forteresses de Roxburgh et de Berwick, qui sont engagées à l'Angleterre; j'ai rétabh vos anciemies hmites; j'ai cherché à me faire des amis honorables et indépendants dans un pays où les anciens rois d'Angleterre n'avaient voulu que s'assujettir des vassaux mécontents et rebelles.

— Oui, Sire, vous avez fait tout cela par suite du traité que vous avez conclu à Cantorbéry avec notre souverain. Et c'est pourquoi vous me voyez ici avec beaucoup d'autres Ecossais qui valent mieux que moi, pour combattre sous vos bannières contre les infidèles, tandis que sans cela nous serions en ce moment occupés à ravager vos frontières en Angleterre. Si le nombre de mes compatriotes est maintenant peu considérable, c'est parce qu'ils ont été prodigues de leur vie.

— J'en conviens; mais, pour prix des services que j'ai rendus à votre pays, je vous demande de vous rappeler que, comme principal membre de cette ligue chrétienne, j'ai di'oit de connaître les négociations de mes confédérés. Rendez-moi donc ce qui m'est dû, en m'apprenant ce que j'ai droit de savoir, et ce que je suis certain que vous me direz avec plus de vérité que tout autre.

— Conjuré de cette manière, Sire , je vous dirai la vérité, car je suis bien convaincu que vous marchez vers le but de notre entreprise avec des intentions droites et honorables, et c'est ce que je n'oserais dire des autres chefs de la sainte hgue. Vous saurez donc que ma mission était de proposer, par l'intervention de l'ermite d'Engaddi, saint homme respecté et protégé par Saladin lui-même...

— Une prolongation de la ti'ève sans doute , dit Richard en l'mterrompant.

— Non , par saint André ! Sire , mais rétablissement d'une paix durable, et la retraite de nos armées de la Palestine.

— Saint George! s'écria Richard, quelque mauvaise idée que j'eusse d'eux, et avec raison, je ne les aurais pas crus capables de s'humilier jusqu'à un tel point de déshonneur. Et comment vous êtes-vous chargé d'un tel message? répondez, sir Kenneth.

— Dans les meilleures intentions. Sire ; parce qu'étant privés du noble chef qui me portait seul à espérer des succès , je ne voyais personne qui pût le remplacer pour nous conduire à la victoire ; et , en de telles circonstances, je croyais qu'il était prudent d'éviter une défaite.

— Et à quelles conditions devait se conclure cette paix glorieuse? demanda le roi, maîtrisant avec peine sa colère.

— Elles ne m'ont pas été confiées. Sire j je les ai remises à l'ermite sous le sceau du conseil.

— Et pour qui prenez- vous ce révérend ermite? Pour un fou? pour un traître? pour un saint?

— Je crois, Sire, répondit le prudent Ecossais, que sa fohe est un masque dont il se sert pour obtenir les bonnes grâces et le respect des païens, qui regardent les hommes privés de raison comme des êtres inspu'és par le ciel. Du moins il m'a paru que la folie ne se montrait en lui que suivant les occasions, et qu'elle ne se mêlait pas dans toutes les actions de sa vie, comme cela se voit quand la fohe est véritable.

— Prudemment répondu, dit le monarque en se laissant retomber sur son oreiller, d'où il s'était à demi soulevé. Et sa pénitence?

— Elle me paraît sincère. Sire, et occasionnée par le remords de quelque grand crime pour lequel il semble se croire condamné à la réprobation.

— Et ses sentiments sur la guerre ?

— Il semble désespérer du salut de la Palestine comme il désespère de son propre salut, à moins de l'intervention d'un miracle, du moins depuis que le bras de Richard d'Angleterre a cessé de pouvoir frapper.

— La tâche politique de cet ermite est donc semblable à celle de ces misérables princes qui, oubliant leur rang de chevaher et leur foi, n'ont de courage et de résolution que lorsqu'il s'agit de faire retraite, et qui, au lieu de marcher contre un Sarrasin armé, fouleraient aux pieds dans leur fuite le corps d'un allié mourant.

— Daignerez-vous m'excuser. Sire, si je me permets devons fahre observer qu'un tel entretien ne peut qu'aigrir votre mal, ennemji

dont la clirétieuté a plus de maux à craindre que des armes des infidèles.

Le teint du roi était effectivement plus enflammé, ses gestes étaient devenus plus violents ; il avait le bras tendu, le poing fermé, les yeux étincelants. Il semblait souffrir en même temps les peines les plus cruelles du corps et de Tesprit, tandis que son courage indomptable le portait à continuer Feutretien, comme pour les mépriser et les braver.

— Vous savez flatter, sire chevalier, dit-il, mais vous ne m'échapperez pas. Vous ne m'avez pas encore dit tout ce que je prétends savoir. Avez-vous vu la reine pendant que vous étiez à lingaddi?

— Non, Sire, pas à ma connaissance, répondit sir Kenneth avec beaucoup de trouble ; car il se rappelait la procession nocturne qu'il avait vue dans la chapelle des rochers.

— Je vous demande, dit le roi d'un ton plus sévère, si vous n'êtes pas entré dans la chapelle des rehgieuses carméhtes d'Engaddi, et si vous n'y avez pas vu Bérengère, reine d'Angleterre, et les dames de sa suite, qui s'y sont rendues en pèlerinage ?

— Je vous parlerai. Sire, avec la même vérité que dans le confessionnal. J'ai vu dans une chapelle souterraine, dans laquelle l'ana»chorète m'a conduit, un chœur de dames rendre hommage à une relique de la plus haute importance; mais, comme je n'ai pas vu leur visage, et que je n'ai entendu leurs voix que dans les hymnes qu'elles chantaient, je ne puis dire si la reine d'Angleterre en faisait partie.

— Et aucune de ces dames ne vous était-elle connue? Kenneth garda le silence.

— Je vous demande, dit Richard en se soulevant sur le coude, comme chevalier et comme gentilhomme, et je verrai par votre réponse quel prix vous attachez à ces deux titres, si vous avez reconnu quelqu'une des dames qui composaient ce chœur, oui ou non?

— Sire, répondit Kenneth non sans beaucoup hésiter, j'ai pu faire des conjectures.

— Et je puis faire aussi les miennes, dit le roi en fronçant les sourcils. Mais c'en est assez. Tout léopard que vous êtes, sire chevalier, prenez garde de tomber sous la griffe du lion. Ecoutez-moi, devenir amoureux de la lune, ce ne serait qu'un acte de folie ; mais sauter du haut d'une tour dans le fol espoir de s'élever jusqu'à elle, serait commettre un suicide.

En ce moment on entendit quelque bruit dans le premier appartement, et le roi, reprenant le ton qui lui était naturel, ajouta à la

BICHARD EN PALESTINE. 113

hâte : — Il suflit. Retirez-vous, cherchez De Vaux, et euvoyez-lemoi i)rompteinent avec ce médecm maure. Je garantirais sur ma vie la bonne foi du Soudan. S'il voulait seulement abjurer son chien de propbète, je lui prêterais Taide de mon épée pour eliasser de ses états toute cette écume de Français et d'Autrichiens, et je croirais la Palestine aussi bien gouvernée sous ses lois que lorsqu'elle avait pour monarque un prince sacré par le décret du ciel même.

Le chevaher du Léopard se retira, et presque au même instant un officier du roi vint lui annoncer qu'une députation du conseil venait d'arriver pour voir Sa Majesté le roi d'Angleterre.

— Il est fort heureux qu'ils veulent l)ien se souvenir que je vis encore, dit Richard. Et qui sont ces vénérables ambassadeurs?

— Le grand-maitre de l'ordre des TempUers et le marquis de Montserrat.

— Notre frère de France n'aime pas le lit d'un malade, dit le roi ; et cependant si Philippe l'eût été, il y a longtemps qu'il m'aurait vu près de lui. Jocel} n, arrangez mon lit un peu mieux ; il est uni comme les flots d'une mer courroucée. Donnez-moi ce miroir d'acier. Passez un peigne dans ma chevelure et dans ma barbe ; elles ressemblent à la crinière d'un lion plutôt qu'au poil d'un chrétien. Donnez-moi de l'eau.

— Sire, dit Jocelyn en tremblant, les médecins disent que l'eau froide peut vous être dangereuse.

— Au diable les médecins ! s'écria le monarque ; s'ils ne sont pas en état de me guérir, croyez-vous que je soullre qu'ils me tourmentent? A présent, ajouta-t-il après avoir fait ses ablutions, faites entrer ces respectables ambassadeurs. J'espère qu'ils auront peine à s'apercevoir que les souffrances aient fait négliger à Richard le soin de sa perso'^ne.

Le célèbre grand-maître des Temphers était un homme de haute taihe, maigre, usé par les fatigues de la guerre, qui avait l'œil sombre, mais pénétrant, et un front sur lequel le souci de l'intrigue avait gravé ses rides. Placé à la tète de ce corps, pour qui l'ordre était tout et les individus rien ; cherchant à en augmenter le pouvoir, même aux dépens de la rehgion qui en avait consacré l'institution; accusé d'hérésie et de sorcellerie malgré son titre de religieux et de chevalier 5 suspect d'être secrètement hgué avec le Soudan, quoique ayant fait vœu de défendre ou de recouvrer le saint temple : le caractère personnel du grand-maitre, comme celui de son ordre, était une énigme qui faisait frémir ceux qui chercliaient à se l'expliquer. Le grand-m^tre était vêtu de son costume d'apparat, et il portait

Vabacus^ symbole mystique de sa dignité, dont la forme particulière a donné lieu à tant de conjectures et à tant de commentaires si singuliers, jusqu'à faire soupçonner cet ordre de chevaliers chrétiens d'être enrôlés sous les emblèmes les plus impurs du paganisme.

Conrad de Montserrat avait l'extérieur beaucoup plus agréable que le sombre et mystérieux prêtre-soldat dont il était accompagné. C'était uu homme bien fait, ayant peut-être un peu dépassé l'âge moyen de la vie, hardi sur le champ de bataille, prudent dans les conseils, gai et élégant dans les fêtes ; mais, d'une autre part, on l'accusait généralement de versatilité, d'une ambition étroite et égoïste, du désir d'étendre sa principauté, sans égard pour le bien du royaume latin de la Palestine, et de chercher à assurer ses intérêts personnels par des négociations privées avec Saladin, au préjudice des autres chefs chrétiens.

Lorsque ces deux dignitaires eurent fait le salut d'usage, que Richard leur rendit avec courtoisie, le marquis de Jlontserrat commença à expliquer les motifs de leur visite. Ils étaient envoyés, ditil, par les rois et princes composant le conseil des croisés, pour s'informer de la santé de leur magnanime alhé, le vaiUant roi d'Angleterre.

— Nous n'ignorons pas quelle importance les princes du conseil attachent à notre santé, répondit le monarque anglais, et nous savons combien ils ont dû souffrir en réprimant leur curiosité à cet égard pendant quatorze jours, sans doute dans la crainte d'aggraver notre maladie en nous laissant voir les inquiétudes qu'elle leur donnait.

Cette réphque ayant arrêté l'éloquence du marquis et jeté de la confusion dans ses idées, son compagnon à figure plus austère reprit le fil de la conversation, et d'un ton grave, aussi sec et aussi bref que le permettait le rang de celui à qui il s'adressait, il informa le roi qu'ils venaient le prier de la part du conseil et au nom de toute la chrétienté, de ne pas confier le soin de sa santé à un médecin infidèle qu'on disait envoyé par Saladin, avant que le conseil eût pris des mesures pour voir jusqu'cà quel point étaient fondés les soupçons qui s'attachaient naturellement à une semblable mission.

— Grand-maître du saint et vaillant ordre des chevaliers templiers, et vous, très-noble marquis de Montserrat, répondit Richard, s'il vous plaît de vous retirer dans la pièce voisine, vous verrez dans quelques instants quel cas nous faisons des tendres remontrances des rois et des princes nos collègues dans cette guerre religieuse.

Le marquis et le grand-maître se retirèrent ; et ils n'étaient que depuis quelques instants dans l'appartement d'entrée du pavillon quand le médecin maure y arriva, accompagné du baron de Gilsland et du chevalier du Léopard. Le baron n'y entra pourtant que quelques minutes après ses deux compagnons, s' étant arrêté à la porte, peut-être pour donner des ordres aux sentinelles.

Lorsque El Hakim entra, il salua à la manière orientale le marquis et le grand-maitre, dont l'air et le costume annonçaient le haut rang ; le grand-maître lui rendit son salut avec une expression de froideur dédaigneuse, et le marquis avec cette courtoisie qui le rendait populaire, et qu'il témoignait habituellement aux hommes de tous les rangs et de toutes les nations. 11 s'ensuivit un moment de silence, sir Kennetli attendant Thomas De Vaux, et n'osant prendre sur lui d'entrer de sa propre autorité dans l'appartement du roi.

Pendant cet intervalle le grand-maître se tourna vers le musulman, et lui dit d'un ton sévère : — Infidèle, as-tu la hardiesse de pratiquer ton ai't sur la personne d'un des souverains de l'armée chrétienne?

— Le soleil d'Allah, répondit le sage, luit sur le Nazaréen comme sur le vrai croyant ; et son serviteur n'ose faire de distinction entre eux quand il est appelé à exercer l'art de guérir.

— Mécréant Hakim, dit le grand-maitre, ou quel que soit le nom qu'on donne à un esclave des ténèbres que les eaux du baptême n'ont pas purifié, sais-tu bien que tes membres seront tirés par quatre chevaux indomptés si le roi Richard vient à périr entre tes mains?

— Ce serait un acte d'injustice , répondit le médecin , car je ne puis employer que des moyens humains, et le résultat de mes soins est écrit dans le livre de lumière.

— Révérend et vaillant grand- maître, dit le marquis de Montserrat, faites attention que ce savant personnage ne connaît pas nos lois' chrétiennes , basées sur la crainte de Dieu et sur l'intérêt de l'oint du Seigneur. Apprenez, grave médecin de la science duquel nous ne doutons nullement , que la marche la plus sage que vous puissiez suivre , c'est de vous transporter en présence de l'illustre conseil de notre sainte ligue et en présence des doctes médecins qui seront désignés , de rendre compte des moyens que vous comptez employer pour la guérison de cet auguste malade. Par ce moyen vous éviterez le danger auquel vous pouvez vous exposer en assumant témérairement sur vous seul toute la responsabilité.

— Je vous comprends fort bien, répondit El Hakim; mais la

science a ses champions comme l'art militaire que vous professez, et elle a quelquefois ses mart>TS aussi bien que la religion. J'ai reçu de mon souverain, le Soudan Saladin, l'ordre de guérir ce roi nazaréen, et avec la bénédiction du Prophète je lui obéirai. Si je ne réussis pas, vous portez des glaives qui ont soif du sang des vrais croyants, et j'abandonne mon corps à vos armes. Mais je ne veux pas entrer en discussion avec un incirconcis sur la vertu des remèdes dont j'ai acquis la connaissance par la grâce du Prophète, et je vous prie de ne placer aucun délai entre mes devoirs et moi.

— Qui parle de délai ? s'écria De Vaux en entrant dans la tente avec précipitation; nous n'en avons déjà que trop mis. Je vous salue, marquis de Montserrat, et vous aussi, vaillant grand-maître; mais il faut que je me rende sur-le-champ près du roi avec ce savant médecin.

— Milord, dit le marquis en finançais-normand, ou en langue d'oui comme on l'appelait alors, il est bon que vous sachiez que nous sommes venus de la part du conseil des rois et des princes de la croisade pour faire des remontrances sur le risque que l'on court en permettant à un infidèle , à un médecin musulman , de se mêler d'exercer son art dans le camp des chrétiens , quand il s'agit d'une santé aussi précieuse que celle du roi Richard, votre maître.

— Noble marquis, répondit De Vaux un peu brusquement, je ne suis pas grand parleur, et je ne me soucie pas d'écouter de longs discours. D'ailleurs, je suis plus porté à croire ce que mes yeux ont vu et ce que mes oreilles ont entendu : je suis convaincu que ce païen peut guérir la maladie du roi Richard, et j'ai assez de confiance en lui pour croire qu'il y travaillera de bonne foi. Le temps est précieux. Si Mahomet, que la malédiction de Dieu soit sur lui! était à la porte de cette tente avec d'aussi bonnes intentions que cet Adonebec el Hakim, je regarderais comme un péché de l'arrêter une minute. Ainsi, nobles seigneurs, faites-nous place.

— Mais le roi lui-même , dit Conrad de Montserrat , nous a dit que nous serions présents aux opérations de ce médecin.

Le baron dit quelques mots à voix basse à Jocelyn, sans doute pour savoir si le marquis parlait vrai, et lui répondit ensuite : — Vous pouvez entrer avec nous, si bon vous semble, nobles seigneurs, pourvu que vous vous armiez de patience ; car si vous interrompez ce docte médecin dans ses opérations par un mot ou un seul geste de menace, sans respect pour votre haut rang, je vous forcerai à sortir de la tente du roi. Sachez que je suis tellement convaincu de la vertu des remèdes de ce savant homme, que si Richard lui-même

hésitait à les prendre , par Notre-Dame de Lanercoste , je crois que je trouverais dans mon cœur la force de le contraindre à avaler de quoi se guérir. — El Hakim, entrez.

Il prononça ces derniers mots en langue franque , et le médecin obéit aussitôt. Le grand-maître jeta un regard de travers sur le guerrier peu cérémonieux : mais un coup d'oeil du marquis fit que les rides que le courroux avait imprimées sur son front s'effacèrent un peu , et tous deux suivirent De Vaux et le Maure dans l'appartement où Richard les attendait avec toute l'impatience du malade qui entend les pas de son médecin. Personne n'invitait sir Kenneth à y entrer; mais personne ne le lui défendait, et il crut que les circonstances l'autorisaient à accompagner ces grands dignitaires; mais , sentant l'infériorité de son rang , il se tint à l'écart pendant toute la scène qui se passa.

Lorsque Richard les vit entrer dans sa chambre, il s'écria sur-lechamp : — Oh ! oh ! voici bonne compagnie qui vient pour voir Richard passer dans les ténèbres. Mes nobles alliés, je vous salue comme les représentants de notre ligue; vous reverrez au miheu de vous Richard tel qu'il était autrefois, ou vous porterez au tombeau ce qui restera de lui. De Vaux, qu'il vive ou qu'il meure, tu as les remerciements de ton prince. IMais il y en a encore un autre ; cette fièvre m'a rendu la vue trouble. Ah ! c'est le brave Ecossais qui voulait monter au ciel sans échelle. Il est le bienvenu aussi. Allons, sir Hakim , en besogne , en besogne !

Le médecin, qui s'était déjà fait rendre compte des divers symptômes de la maladie du roi, lui tàta le pouls longtemps et avec grande attention, tandis que tous les assistants étaient dans le silence de l'attente et se permettaient à peine de respirer. Il emplit ensuite une coupe d'eau de fontaine, et y trempa la petite bourse de soie rouge qu'il prit dans son sein comme il l'avait fait pour l'écuyer. Quand il parut croire que l'eau était suffisamment saturée par les drogues qui y étaient en infusion, il allait l'offrir au souverain; ce fut alors que Richard l'arrêta en lui disant : — Un instant! tu m'as tàté le pouls, laisse-moi appuyer le doigt sur le tien. Je me connais un peu aussi en médecine, comme c'est un devoir pour un bon chevalier.

Le Maure tendit le bras sans hésiter, et ses doigts bruns, longs et grêles , furent un instant contenus dans la large main du roi Richard.

— Son pouls est aussi calme que celui d'un enfant , dit le roi ; ce n'est pas ainsi que doit battre celui d'un homme qui veut empoisonner un prince. De Vaux, que nous vivions ou que nous mou-

118 RICHARD EN PALESTrNE.

rions, ce médecin doit être congédié avec honneur et en toute sûreté. L'ami , fais mes compliments au noble Saladin. Si je meurs , ce sera sans douter de sa bonne foi j si je vis, ce sera pour lui faire les remerciements qu'un guerrier tel que lui a droit d'attendre.

Il se mit sur son séant , prit la coupe en main , et , se tournant Tcrs le marquis et le grand-maitre , il leur dit : — Faites attention à mes paroles, et que mes frères les rois me fassent raison avec du Tin de Chypre. — A la gloire immortelle du premier croisé qui frappera de sa lance ou de son épée la porte de Jérusalem , et à la honte et à l'infamie éternelles de quiconque tournera le dos !

Il vida la coupe d'un seul trait, la remit au médecin, et tomba comme épuisé sur les coussins qui avaient été arrangés pour le rece- Toir. El Hakim, sans parler, mais par des gestes expressifs, fit alors comprendre qu'il fallait que tout le monde sortît de la chambre. En conséquence tous les spectatem's se retirèrent, à l'exception du médecin et de Thomas De Vaux, que nulle remontrance ne put déterminer à quitter son maitrc

Page 1