‹ Richard en PalestineChapitre 21 sur 54 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

J'ouvrirai maintenant un volume secret, Et, prompt à concevoir, votre esprit qui murmure D'un (langcrcui secret entendra la lecture. Shakspearb. Henry IV, acte I.

Le marquis de IMontserrat et le grand-maître des chevaliers templiers restèrent ensemble en face du pavillon du roi , dans lequel Tenait de se passer cette scène singulière, et ils virent un fort détachement d'arbalétriers et d'hommes d'armes s'y déployer en cercle afin d'en écarter tout ce qui pourrait troubler le repos du monarque. — Les soldats avaient les yeux baissés, l'air sombre, et marchaient dans le même silence que s'ils avaient suivi une pompe funèbre ; aucun bruit n'annonçait qu'ils étaient couverts de leurs boucliers et de leurs autres armes, malgré leur nombre. Ils baissèrent leurs armes avec respect lorsque les deux chefs traversèrent leurs rangs, mais toujours avec le même silence.

— Voilà un grand changement parmi ces chiens d'insulaires, dit le grand-maitre à Conrad quand ils furent à quelque distance des gardes de Richard. Quel tumulte on entendait naguère devant ce

pavillon! il n'était question que de jeter la barre', de pousser la balle, de lutter, de chanter, et de \ider des flacons, comme si ces rustres eussent été à une fctc - de village , ayant au milieu d'eux un mai au lieu d'une bannière royale.

— Les cliiens sont une race fidèle , répondit Conrad , et le roi leur maître a gagné leur adcction en luttant, causant et se divertissant avec le premier venu d'entre eux , toutes les fois qu'il en a la fantaisie.

— Il n'est composé que de fantaisies. Avez-vous remarqué les paroles qu'il a prononcées avant de vider sa coupe, au lieu de rendre des actions de grâces au ciel ?

— Cette coupe aurait été pour lui un coup de grâce, et il l'aurait trouvée bien épicée, si Saladin était comme tout autre Turc qui ait jamais porté le turban et tourné la tète vers la Mecque à l'appel du muezzin. Mais il affecte de la bonne foi, de l'honneur, de la générosité, comme s'il appartenait à un chien non baptisé de pratiquer les vertus des chevaliers chrétiens ! On dit qu'il a demandé à Richard de lui conférer l'ordre de la chevalerie.

— Par saint Bernard ! sire Conrad, il serait temps alors de jeter loin de nous nos baudriers et nos éperons, d'effacer nos armoiries et de renoncer à nos lances, si le plus grand honneur de la chrétienté devait être accordé à un Turc de dix sous.

— Vous estimez le Soudan bien bas, dit le marquis. Cependant, quoique ce soit un homme de bonne mine, j'en ai vu de plus beaux vendus quarante sous an bazar.

Ils arrivaient alors près de leurs chevaux , qu'ils avaient laissés à quelque distance de la tente de Richard , au milieu d'un brillant cortège de pages et d'écuyers. Conrad , après un moment de réflexion, proposa au grand-maître , pour profiter de la fraîcheur de la brise du soir, de renvoyer leurs chevaux et leur suite, et de retourner à leurs quartiers en traversant les Ugnes étendues du camp des chrétiens. Le grand-maître y consentit, et ils se murent en marche, en évitant , comme s'ils en étaient convenus, les parties les plus habitées de cette grande ville de tentes, suivant la large esplanade qui séparait le camp des défenses extérieures, et où ils pouvaient s'entretenir en secret, sans être aperçus par d'autres yeux que ceux des sentinelles près desquelles ils passaient.

' Ils s'entretinrent pendant quelque temps de combats et de préparatifs de défense ; mais ce genre d'entretien, auquel ni l'un ni l'autre

' 1. Jeu qui consistait à jeter le plus loin possible une barre de fer, de manière à la faire tomber sur un des deux bouts.

2. Wake, veillée : jadis la veille d'une grande fèlc était célébrée par une veillée qui durait jusqu'au matin, d'où wahe signifie encore Tète.

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ne paraissait prendre intérêt, languit bientôt. 11 en résulta un assez long intervalle de silence, auquel le marquis de IMontserrat mit fin en s'arrètant tout à coup en homme qui \ient de prendre une résolution soudaine; et, fixant les yeux quelques instants sur la physionomie sombre et inflexible du grand-maitre, il lui adressa enlin la parole en ces termes ;

— Si cela pouvait convenir à votre valeur et à votre sainteté , révérend chevalier Giles Amaury, je vous prierais de baisser, pour cette fois, la visière noire que vous portez toujours, et de causer avec un ami à visage découvert.

Le templier sourit.

— Il y a des masques de couleur claire, aussi bien que des visières noires, répondit-il, et ils n'en cachent pas moins les traits naturels du visage.

— Soit, répondit le marquis en portant la main à son menton et en faisant le geste d'un homme qui détache son masque; me voilà sans déguisement. Et maintenant à quoi pensez-Aous qu'aboutira cette croisade, en ce qui concerne les intérêts de votre ordre?

— C'est arracher le voile qui couvre mes pensées, au lieu d'exposer les vôtres à ma vue. Cependant je vous répondrai par une parabole que m'a racontée un santon du désert. — Un certain fermier demandait de la pluie au ciel , et murmurait de ce qu'il n'en tombait pas aussitôt qu'il le désirait. Pour le punir de son impatience, Allah, dit le santon, ordonna à l'Euphrate de se déborder sur ses terres; toutes ses possessions furent détruites, et il périt lui-même, parce que ses vœux avaient été exaucés.

— Cette parabole est une vérité. Plût au ciel que l'Océan eût englouti les dix-neuf vingtièmes des armements de ces princes ! ce qui en serait resté aurait mieux servi les projets des nobles chrétiens de la Palestine, les misérables restes du royaume latin de Jérusalem. Abandonnés à nous-mêmes, nous aurions pu céder à l'orage ; modérément soutenus d'argent et de troupes, nous aurions pu forcer Saladin à respecter notre valeur, et à nous accorder paix et protection à des conditions raisonnables. Mais d'aprc'; le danger imminent dont le menace cette croisade, nous ne pouvons supposer que le Soudan, s'il parvient à le détourner, souffre qu'aucun de nous conserve des possessions ou des principautés en Syrie; encore bien moins y permettra-t-il l'existence de ces ordres mihtaires et religieux qui lui ont déjà fait éprouver tant de maux.

— Sans doute, mais ces aventuriers croisés peuvent réussir, et planter de nouveau la croix sur les boulevards de Sion.

— Et quel avantage en reviendra-t-il à l'ordre des Templiers ou à Conrad de Montserrat ?

i — L'avantage pour vous peut être très-grand : Conrad, marquis de Montserrat, pourrait devenir Conrad, roi de Jérusalem.

— Ce mot résonne comme quelque chose, vaillant grand-maître ; mais il sonne creux. Godefroi de Bouillon avait bien raison de choisir la couronne d'épines pour 'son emblème. Je vous l'avouerai , grand-maître, j'ai quelque attachement pour les formes du gouvernement oriental. Une pure et simple monarchie ne doit consister qu'en un roi et des sujets; c'est l'organisation primitive des empires, un berger et son troupeau. Toute cette chaîne intérieure de déj^endance féodale est artificielle et factice. J'aimerais mieux tenir d'une main ferme le bâton de commandement de mon pauvre marquisat, et le manier à ma volonté, que d'avoir en main le sceptre d'un monarque, restreint et courbé par la volonté de tous les orgueilleux barons féodaux qui auraient des domaines soumis à la juridiction des assises de Jérusalem'. Un roi doit marcher librement, grandmaître, et ne pas être arrêté ici par un fossé, là par une haie , plus loin par un privilège féodal qu'un baron , armé de pied en cap, est prêt à soutenir. En un mot, je sais fort bien que les droits de Guy de Lusignan au trône seront préférés aux miens si Richard guérit de sa maladie et s'il a quelque influence sur le choix.

— Suffit, dit le grand-maitre , tu m'as convaincu de ta sincérité. D'autres peuvent avoir la même opinion; mais, à l'exception de Conrad de Montserrat , peu d'entre eux oseraient avouer franchement quMls ne désirent pas le rétablissement du royaume de Jérusalem, mais qu'ils préfèrent rester maîtres d'une portion de ses fragments, de même que les insulaires sauvages, qui, bien loin de travailler à secourir un navire tourmenté par les flots, en attendent le naufrage pour s'enrichir de ses débris.

— Tu ne me trahiras pas? s'écria Conrad en le regardant avec des yeux que la méfiance rendait pénétrante. Sois bien assuré que ma langue ne mettra jamais ma tète en danger, et que ma main saura prendre la défense de l'une et de l'autre. — Accuse-moi, si tu le veux ; je suis prêt à entrer en hce contre le plus vaillant TempUer qui ait jamais mis sa lance en arrêt.

— Tu te cabres cependant bien vite pour être un si intrépide cour-

1. On nommait Assises de Jérusalem le recueil de lois féodales composé par Goderroi de Bouillon, pour le gouvernement du royaume latin de la Palestine, lorsqu'il l'eut conquis sur les Sarrasins. « Les conseils du pairiarclie, di"s barons, du clergé et des iaïques concoururent à 53 rcdaciion. » Et c'est, dit l'historien Gibbon, un monument précieux de jurisprudînce féodale, fondé sur ces principes de liberté qui étaient l'essence même du syslèaie.

sier, répondit le grand-maître. Quoi qu'il en soit, je te jure, par le saint temple, que notre ordre a fait serment de défendre, que je te garderai le secret en fidèle compagnon !

— Par quel temple ? demanda le marquis de Montserrat , dont l'amour pour le sarcasme l'emportait souvent sur la politique et la discrétion; jures-tu par le temple situé sur la montagne de Sion, qui fut construit par le roi Salomon , ou par cet édifice symbolique et emblématique dont on assure qu'il est parlé dans les conseils tenus sous les voûtes secrètes des commandcries des Templiers, pour l'agrandissement de ton vénérable et vaillant ordre?

Le Templier jeta sur lui un coup d'oeil qui semblait uu trait de la mort; mais il lui répondit avec calme :

— Par quelque temple que je jure , marquis de Montserrat, sois bien assuré que mou serment est sacré. Je voudrais savoir comment te lier par une promesse que je pusse croire de même poids.

— Je te jure de t'ètre fidèle ! répondit Conrad en riant, par la couronne de marquis que je porte, et que j'espère changer pour quelque chose de mieux avant la fin de cette guerre. Elle est si légère, qu'elle ne défend pas mon front du ûoid ; celle de duc serait une meilleure protection contre une brise de nuit, comme celle que nous éprouvons ; mais la couronne royale serait encore préféra])le , attendu qu'elle est bien doublée de velours et d'hermine. En un mot, grand-maître, nous sommes hés l'un à l'autre par un intérêt commun ; car ne croyez pas que si ces princes alUés réussissent à conquérir Jérusalem et à y placer un roi de leur choix, ils souffrent que Totre ordre et mon pauvre marquisat conservent l'indépendance dont nous jouissons à présent. Non, de par Notre-Dame ! il faudrait alors que les fiers chevaliers de Saint-Jean recommençassent à préparer des onguents et à soigner les pestiférés dans les hôpitaux ; et TOUS, puissants et vénérables chevaliers du Temple, vous seriez oljligés de redevenir, comme autrefois, de simples hommes d'armes ; de dormir trois sur une paillasse, de monter deux sur le même cheval ; ce qui était jadis votre coutume, conmie le prouve le sceau dont vous vous servez encore.

— Le rang , les privilèges et l'opulence de notre ordre, préviendi'ont une dégradation semblable à celle dont vous le menacez , dit le grand-maître avec hauteur.

— C'est précisément ce qui le perdra , répliqua Conrad de Montserrat ; et vous savez aussi bien que moi , révérend grand-maître , que si les princes alliés obtenaient un succès complet en Palestine , le premier soin de leur pohtique serait de détruire l'indépendance

de votre ordre, coup qui vous aurait été porté depuis longtemps sans la protection de notre saint père le pape , et sans le besoin qu'on a de votre valeur pour la conquête de la Terre-Sainte. Donnez-leur une victoire complète, et vous serez mis à l'écart, comme on jette hors de la lice les fragments d'une lance brisée dans un tournoL

— Il peut y avoir de la vérité dans ce que vous dites, reprit le Templier en souriant d'un air sombre; mais quelles seraient nos espérances si les alliés retii'aient leurs forces, et laissaient la Palestine sous la domination absolue de Saladin ?

— Elles seraient aussi grandes qu'assurées ; le Soudan donnerait de vastes provinces pour avoir à ses ordres un corps bien discipliné de lances franques. En Egypte, en Perse, une centaine d'auxiliaires semblables, joints à sa cavalerie légère j lui assureraient la victoire contre l'inégalité de nombre la plus effrayante. Cette dépendance ne serait pas éternelle , peut-être ne durerait-elle qu'autant que la vie de ce Soudan entreprenant; mais dans l'Orient les empires naissent comme des champignoas. Supposons qu'il soit mort, et que nous soyons constamment fortifiés et recrutés par des aventuriers d'Europe, pleins d'ardeur et de courage, quels succès ne pouvons-nous pas espérer quand nous ne serons plus gênés dans nos opérations par ces monarques dont la dignité jette une ombre sur nous en ce moment, et qui, s'ils restent ici et qu'ils triomphent dans cette expédition , sont tout disposés à nous vouer à une dégradation et à une dépendance éternelles.

— Vous avez raison, sire marquis, et vos paroles trouvent un écho dans mon cœur. Cependant il faut que nous agissions avec circonspection : Phihppe de France est aussi prudent que vaUlant.

— C'est la vérité ! et il n'en sera que plus facile de le faire renoncer à une expédition dans laquelle il s'est inconsidérément engagé dans un moment d'enthousiasme, ou à l'instigation de ses nolîles ; il est jaloux du roi Richard, son ennemi naturel, et il brûle de retourner chez lui pour suivre ses plans ambitieux , dont le but est plus voisin de Paris que de la Palestine. IL saisira le premier prétexte apparent qu'il pourra trouver, pour se retirer dune scène sur laquelle il sait fort bien qu'il prodigue sans fruit les forces de son royaume.

— Et l'archiduc d'Autriche?

— Oh ! quant à l'archiduc, son amour-propre et sa folie le conduisent aux mêmes conclusions que la politique et la prudence de Philippe. Il se croit (que Dieu le maintienne dans ces bons sentiments ! ) traité avec ingratitude, parce que toutes les bouches, même

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celles de ses propres jninnesingers^ne sont remplies que des louanges du roi Richard , qu'il craint et qu'il déteste , et dont la ruine le réjouirait : semblable à ces chiens lâches et mal dressés qui , lorsque le plus brave de la meute est saisi par la gueule du loup, sont plus disposés à l'attaquer par derrière qu'à lui porter du secours. Mais pourquoi vous dire tout cela, si ce n'est pour vous prouver que je désire sincèrement que cette ligue soit dissoute, et que le pays soit délivré de ces grands monarques et de leurs armées ? Vous savez comme moi, et vous avez vu que tous les princes qui ont ici de l'influence et de l'autorité désirent vivement traiter avec Saladin.

— J'en conviens ; il faudrait être aveugle pour ne pas l'avoir entrevu dans leurs dernières délibérations. Mais soulève encore ton masque de quelques lignes de plus, et dis-moi la véritable raison qui t'a fait insister dans le conseil pour charger de porter les propositions de traité cet Anglais du nord , cet Ecossais, ce chevalier du Léopard, quelque nom que tu lui donnes.

— C'était un coup de politique, répondit l'Italien. Né dans la Grande-Bretagne, cette qualité suffisait pour prévenir en sa faveur Saladin, qui savait qu'il combattait sous les bannières de Richard ; tandis que son caractère comme Ecossais, et quelques autres sujets de mécontentement personnel que je connais, faisaient qu'il n'était pas vraisemblable que notre envoyé, à son retour, eût aucune communication avec Richard, à qui sa présence n'était pas agréable.

— C'était une politique dont le tissu était trop fin , dit le grandmaître; croyez-moi , cette toile d'araignée italienne ne retiendra jamais ce Samson insulaire, dont la tète conserve tous ses cheveux ; garrottez-le de cordes neuves, et des plus fortes, si vous le pouvez , et vous ferez bien! Ne voyez-vous pas que cet envoyé, que vous avez choisi avec tant de soin, nous a ramené ce médecin qui va remettre ce Cœur-de-Lion , cet Anglais à cou de taureau, en état de continuer son entreprise de croisade ; et , dès qu'il sera en état de marcher en avant, lequel des princes osera rester en arrière? La honte les forcera à le suivre , quoiqu'ils aimassent autant marcher sous les bannières de Satan.

— Soyez tranquille, répondit Conrad de Montserrat; avant que ce médecin, à moins qu'il «'emploie des moyens miraculeux, ait eu le temps de compléter la guérison de Richard , il sera possible d'exciter une rupture ouverte entre le Français, ou du moins l'Autrichien, et leur allié d'Angleterre, de manière à ce que la brèche devienne irréparable. Alors, si Richard quitte son lit, ce pourra être pour com-

<. Les mi-ncslrcls de la Germanie se nommaient ainsi.

mander ses propres troupes, mais jamais pour diriger par sa seule volonté remploi de toutes les forces de la croisade.

— Tu es mi archer bien disposé , Conrad de 3Iontserrat , dit le Templier j mais ton arc n'est pas assez tendu pour lancer une flèche au but.

Il se tut tout à coup, jeta autour de lui un regard inquiet, comme pour s'assurer que ])ersonne ne pouvait l'entendre, et, saisissant la main de Conrad, il la serra fortement, le regarda en face , et lui dit d'une voix lente :

— Richard quitter son lit, dis-tu? Camarade, il faut qu'il ne le quitte jamais !

Le marquis de Montserrat tressaillit. — Quoi ! s'écria-t-il, parlezvous de Richard Cœur-de-Lioii, du champion de la chrétienté ?

Ses joues pâlirent et ses genoux tremblaient sous lui tandis qu'il prononçait ces paroles. Le Templier fixa les yeux sur lui, et un sourire de mépris se dessina sur ses traits de fer. • — Sais-tu à quoi tu ressembles en ce moment, sir Conrad? s'écriat-il ; ce n'est pas au politique et vaillant marquis de Montserrat , ce n'est pas à l'homme qui voudrait diriger le conseil des princes et décider du destin de l'empire; c'est à un novice qui, étant tombé par hasard sur une formule de conjurations dans les livres de son maître, a évoqué le diable sans y penser, et s'épouvante en voyant l'esprit qui se présente devant lui.

— Je conviens, répondit le marquis revenant à lui, qu'à moins qu'on ne puisse découvrir quelque autre moyen bien sûr, tu viens de faire allusion à celui qui nous conduit directement au but. Mais, sainte Marie ! nous deviendrons les objets de l'horreur de toute l'Europe, le but de toutes les malédictions, depuis le pape sur son trône jusqu'au mendiant debout à la porte de l'éghse, et qui, rongé de lèpre , couvert de haillons et dans le dernier degré de la misère humaine, bénira le ciel de ce qu'il n'est ni Giles Amaury ni Conrad de 3Iontserrat.

— Si tu prends les choses ainsi, dit le grand-maître avec le même sang-froid qui l'avait caractérisé pendant cette conversation remarquable, supposons, toi et moi, qu'il ne s'est rien passé entre nous , que nous avons parlé en dormant , que nous nous sommes éveillés, et que la vision s'est évanouie.

— Elle sera toujours devant mes yeux, répliqua Conrad.

— Il est vrai que les visions de couronnes ducales et de diadèmes royaux ne quittent pas facilement la place qu'elles occupent dans l'imagination, dit le grand-mailre.

na EICTTARD EN PALESTINE.

— Fort bien , rcpoiitlit le marquis ; mais laissez - moi d'abord essayer de semer la zizanie entre l'Autriche et l'Angleterre.

lis se séparèrent. Conrad s'arrêta à l'endroit où ils se trouvaient alors, regardant le manteau blanc du Templier, qui flottait au gré du vent pendant qu'il s'éloignait, et qui disparut peu à peu au milieu des ténèbres de la nuit, qui s'épaississent rapidement en Orient. Fier, ambitieux, politique et peu scrupuleux, le marquis de 3Iontserrat n'était pourtant pas naturellement cruel. C'était un épicurien voluptueux; et semblable à beaucoup de gens du même caractère, il n'aimait, en dépit de son égoïsme, ni à porter des blessures sérieuses, ni à voir des actes de cruauté. Il avait d'ailleurs, en général, pour sa propre réputation ce sentiment de respect qui tient quelquefois la place de ces principes plus louables qui doivent être la base de la bonne renommée.

Les yeux encore fixés sur le point où il avait cessé d'apercevoir le manteau flottant du Templier, il se dit à lui-même ; — J'ai véritablement évoqué le diable, et il est effrayant. Qui aurait cru que ce sévère et ascétique grand-maître, dont la fortune, bonne ou mauvaise, est absorbée dans celle de son ordre, voudrait, pour en assurer l'avantage, aller plus loin que je ne suis disposé à le faire pour mon intérêt personnel ? Mettre un terme à cette folle croisade était mon projet, j'en conviens ; mais je n'osais pas songer au moyen expéditif que ce guerrier-religieux n'a pas hésité à me proposer. Et cependant U n'en est pas de plus sûr : c'est peut-être celui qui nous expose à moins de dangers.

Telles étaient les réflexions que le marquis faisait à voix basse :ïuand il fut interrompu par une voix rauque qui criait à peu de distance avec le ton emphatique d'un héraut : — Souvenez-vous du saint sépulcre !

Ce cri se répéta de poste en poste, car la consigne des sentinelles était de le faire entendre de temps en temps pendant leur faction, afin que l'armée des croisés n'oubliât jamais le motif qui avait fait prendre les armes. Mais, quoique Conrad fût habitué à cette coutume et qu'il eût bien des fois entendu ce cri sans y attacher aucune importance, il contrastait tellement en ce moment avec les pensées qui l'occupaient, qu'il semblait une voix descendant du ciel pour l'avertir de l'iniquité du projet qu'il méditait dans son cœur. Il regardait de tous côtés avec inquiétude, comme si, de même que l'ancien patriarche, quoique dans des circonstances bien différentes, il se fût attendu à voir quelque bélier arrêté dans un buisson, quelque \ictime qu'on pût substituer à celle que son compagnon lui pro-

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posait de sacrifier, non à TÈtre suprême, mais au Moloch de leur ambition.

En ce moment ses regards s'arrêtèrent sur la bannière royale d'Angleterre, agite'e par le souffle de la brise, et se montrant encore au milieu de l'obscurité qui augmentait à chaque instant. Elle était arl)orée sur une hauteur qui était évidemment l'ouvrage de la maia des hommes, située presque au milieu du camp, et que peut-être un chef ou un champion hébreu avait élevée en commémoration du repos qu'il avait trouvé en ce heu. Quoi qu'il en soit, le nom en était tombé en oubli, et les croisés l'avaieut appelé le mont Saint-George, parce que, de cette élévation qui commandait tout le camp , l'étendard d'Angleterre, comme un emblème de souveraineté, dominait toutes les bannières des chefs, des princes et même des rois, qu'on voyait flotter dans des situations inférieures.

L'inspiration d'un instant suffit pour éveiller de nouvelles idées dans un esprit aussi prompt que l'était celui de Conrad. Un seul coup d'oeil jeté sm' cet étendard sembla dissiper tout à coup l'incertitude qui régnait dans ses résolutions. Il se remit en marche pour retourner à son pavillon, du pas rapide et déterminé d'un homme qui vient d'adopter un plan et ne pense plus qu'à l'exécuter. En y arrivant, il congédia tous les serviteurs qui l'attendaient, et qui lui formaient une suite presque digne d'un roi; et, se mettant au lit, il se dit à lui-même que sa résolution amendée était la meilleure : savoir, d'essayer des moyens plus doux avant de recourir à des voies désespérées.

— Demain, dit-il, je dînerai à la table de l'archiduc d'Autriche. Je verrai ce qu'il est possible de faire pour assurer l'exécution de nos projets avant de suivre les conseils du sombre Templier.

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