I. Abréviation familière de Richard Plantagenet
à chanter en s'accompagnant de leur harpe. Le silence fut hnposé à deux d'entre eux, non sans difficulté, par le spruch-sprecher, qui semblait remplir les fonctions d'intendant des menus-plaisirs, et l'on écouta le poëte préféré, qui chanta en allemand des stances que l'on peut traduire ainsi qu'il suit :
Quel brave chef nous conduira Au champ d'honneur où la croix nous appelle?
C'est celui qui rassemblera De cavaliers la troupe la plus belle,
Qui montrera le plus de zèle, Et qui plus haut la tête portera.
Ici l'orateur remuant son bâton pour faire sonner ses pièces d'argent, expliqua à la compagnie ce qu'on n'aurait peut-être pas compris d'après cette description poétique, que le chef dont il était question dans cette strophe n'était autre que l'illustre prince leur hôte; et tous les convives, se versant rasade, burent en portant l'acclamation : Hoc lebe der Herzog Leopold! '
Le poëte continua :
Ne me demandez pas pourquoi La ficre Autriche élève sa bannière
Plus haut que le plus puissant roi :
Ou demandez pourquoi, quittant la terre,
L'aigle, d'une aile téméraire, Vers le soleil s'élève avec effroi.
L'orateur chargé d'expliquer tout ce qui pouvait paraître obscur dit alors : — L'aigle orne l'écu de notre noble seigneur l'archiduc, de Sa Grâce royale, devrais-je dire : et l'aigle est de tous les oiseaux celui qui vole le plus haut et qui s'approche le plus du soleil.
— Le lion ici a pourtant pris les devants sur l'aigle, dit Conrad négligemment.
L'archiduc rougit et fixa les yeux sur le marquis de Montserrat, tandis que le spruch-sprecher lui répondait , après un moment de silence : — Le noble marquis me pardonnera ; un lion ne peut voler par-dessus un aigle, parce qu'il n'a pas d'ailes.
— Excepté le bon de Saint-3Iarc, dit le bouffon.
— C'est la bannière des Vénitiens, dit l'archiduc ; mais bien certainement cette race amphibie, moitié nobles, moitié marchands, n'oserait mettre son rang en comparaison avec le nôtre.
*. Longue vie à l'archiduc Léopold.
— Ce u'était pas du lion de Venise que je parlais, dit le marquis de Montserrat; c'était des trois lions d'Angleterre. Jadis ils n'étaient, dit-on, que léopards; mais ils sont devenus de vrais lions, et il faut qu'ils aient la préséance sur tous les quadrupèdes , tous les oiseaux et tous les poissons, ou malheur à qui leur résistera !
— Parlez-vous sérieusement, marquis? demanda l'Autrichien, dont la tète était échauffée par le vin. Croyez-vous que Richard d'Angleterre prétende avoir quelque supériorité sur les souverains libres qui ont été volontairement ses alliés dans cette croisade ?
— Je n'en juge que sur les apparences, répondit Conrad. Voilà sa bannière déployée seule au miheu de notre camp, comme s'il était roi et générahssime de toute l'armée chrétienne.
— Et vous endurez cela si patiemment ! Et vous en parlez d'un ton si froid ! dit l'archiduc.
— Il ne peut appartenir au pauvre marquis de Montserrat , répliqua Conrad, de réclamer contre une injure à laquelle se soumettent avec tant de patience des princes aussi puissants que Philippe de France et Léopold d'Autriche : l'ignominie qu'il vous plal* de supporter ne peut être un déshonneur pour moi.
Léopold serra le poing, et en donna un grand coup sur la table.
— J'ai dit cela à Philippe , s'écria-t-il ; je l'ai souvent averti qu'il était de notre devoir de protéger les princes inférieurs contre l'esprit usurpateur de cet insulaire. Mais il me répond toujours en faisant valoir froidement les relations qui existent entre eux comme suzerain et vassal, et prétend qu'il serait impolitique à lui d'en venir à une rupture ouverte dans un moment comme celui-ci.
— Le monde sait que Philippe est prudent, dit le marquis, et il attribuera sa soumission à la politique. Quant à celle de l'archiduc d'Autriche, lui seul peut en rendre compte ; mais je ne doute pas qu'il n'ait d'excellentes raisons pour se soumettre à la domination anglaise.
— Moi , me soumettre ! s'écria Léopold avec indignation. i\Ioi , archiduc d'Autriche , membre si important du saint empire romain, me soumettre à ce roi de la moitié d'une île , à ce petit-fils d'un bâtard normand ! Non , de par le ciel ! Le camp et toute la chrétienté verront si je sais me rendre justice à moi-même, et si je cède un pouce de terrain à ce boule-dogue anglais. Levez-vous, Messieurs, levez-vous, et suivez-moi. Nous-même, de notre propre main, et sans perdre un moment, nous planterons l'aigle d'Autriche dans une situation où cette bannière flottera aussi haut qu'on a jamais vu flotter l'étendard d'aucun roi ou d'aucun césar.
A ces mots , il se leva de table , et , au milieu des acclamations
tumultueuses de ses convives et de toute sa suite , il sortit de son
pavillon, et saisit sa bannière arborée devant la porte.
— Ne craignez-vous pas, dit Conrad feignant d'intervenir, que ce ne soit une tacbe pour votre sagesse que de faire un semblable coup à une pareille beure ? Peut-être vaudrait-il mieux vous soumettre un peu plus longtemps à la domination de l'Angleterre, que de
— Pas une beure, pas un moment de plus! cria l'arcbiduc; et, portant lui-même sa bannière, il marclia à grands pas, à la tète d'un nombreux cortège, ver? la hauteur formant le point central du camp : dès qu'il y fut arrivé, il y porta la main pour l'arracher.
— I\Ion maître , mon cher maître î s'écria Jonas Shwanker en lui entourant le corps de ses bras , prenez bien garde ; les lions ont des dents.
— Et les aigles ont des serres, répondit l'archiduc ayant toujours la main autour de la pique qui soutenait la bannière d'Angleterre, mais paraissant hésiter pour l'arracher.
L'orateur qui, malgré son occupation ordinaire, avait cependant quelques intervalles de bon sens, agita vivement son bâton sonore, et Léopold, comme par habitude, tourna la tète vers son conseiller.
— L'aigle est le roi des oiseaux de l'air, dit le spruch-sprecher, comme le lion est le monarque des quadrupèdes. Chacun d'eux a son domaine, aussi séparé de celui de l'autre que l'Angleterre l'est de l'Allemagne. Noble aigle , ne déshonorez pas le lion , et laissez les deux bannières flotter en paix l'une à côté de l'autre.
Léopold retira à lui la main qui avait saisi la pique, et se retourna pour chercher Conrad de Montserrat ; mais il ne l'aperçut pas , car, dès que le marquis avait vu qu'il avait réussi dans ses projets, il s'était retiré de la foule , après avoir eu soin d'exprimer devant plusieurs spectateurs neutres son regret que Léopold eût choisi l'instant où il sortait de table pour se venger d'une injure. Ne voyant pas celui auquel il aurait désiré particulièrement s'adresser, il dit tout haut que , ne voulant pas répandre la dissension dans l'armée de la croix , il se bornerait à faire valoir ses privilèges et le droit qu'il avait d'être sur le pied d'égalité avec le roi d'Angleterre , sans désu'er, comme il aurait pu le faire , d'élever sa bannière , qu'il tenait des empereurs ses ancêtres , au-dessus de celle d'un simple descendant des comtes d'Anjou ; et il finit par ordonner qu'on apportât un tonneau de vin et qu'on le mît en perce pour régaler les spectateurs, qui, au bruit du tambour et au son de la musique , se mirent à faire une orgie autour de l'étendard d'Autriche.
Cette scène de désordre ne se passa pas sans tumulte , et Talarrae se répandit dans tout le camp.
Cependant le moment critique était arrivé où El Hakim avait déclaré , d'après les règles de son art , que son malade royal pouvait être éveillé sans danger. Le médecin n'eut pas besoin de réfléchir longtemps pour assurer le baron de Gilsland que la fièvre avait entièrement quitté son souverain , et que telle était la force naturelle de sa constitution , qu'il ne serait pas nécessaire de lui donner une seconde dose de ce breuvage puissant, comme il fallait le faire dans certains cas. Richard parut être du même avis; car, se mettant sur son séant , et se frottant les yeux , il demanda à De Taux quelle somme d'argent se trouvait alors dans la cassette royale. Le baron répondit qu'il ne pouvait le dire très-précisément.
— >''importe, dit le roi; qu'elle soit modique ou considérable, donnez-la tout entière à ce savant médecin , qui m'a rendu , je crois, au service de la croisade; et, s'il s'y trouve moins de mille besants, complétez cette somme eu lui donnant des bijoux.
— Je ne vends pas la science qu'il a plu à Allah de m'accorder, répondit le médecin maure, et sachez, grand prince, que le breuvage divin que vous avez pris perdrait toute sa vertu dans mes mains indignes si je l'échangeais pour de l'or ou des diamants.
— Il refuse un salaire ! pensa De Vaux. Ce refus est encore plus extraordinaire en lui que son âge de cent ans.
— Thomas De Vaux , dit Richard , tu ne connais de courage que celui du glaive, de vertus que celles de la chevalerie. — Je te dis que ce ^laure, dans son indépendance, pourrait servir d'exemple à ceux qui se regardent comme la fleur des chevahers.
— C'est une récompense assez grande pour moi , — dit El Hakun en croisant les bras sur sa poitrine dans une attitude qui annonçait autant de respect qu'elle était pleine de dignité ; — c'est une récompense assez grande pour moi que d'entendre un aussi grand roi que Melec Rie parler ainsi de son serviteur. — Mais permettezmoi de vous prier de vous tranquilliser encore quelque temps ; car, quoique je croie qu'il est inutile de vous administrer une seconde dose de cette divine potion, il pourrait être dangereux de vous exposer trop tôt à la fatigue avant que vous ayez entièrement recouvré vos forces.
— Il faut que je t'obéisse, Hakim, répondit le roi. Cependant, crois-moi, mon cœur se sent si complètement déhvré de ce feu dévorant qui le consumait depuis tant de jours , que je me sentirais en état de résister à la lance du plus brave champion. Mais écoutez ! Que
signifient ces cris et cette musique qu'on entend au loin dans le camp? Thomas De Vaux, allez aux informations.
— De Vaux obéit, et revint après une minute d'absence.
— C'est l'archiduc Léopold , dit-il , qui fait une promenade dans le camp avec ses compagnons de bouteille.
— Le fou ! l'ivrogne ! s'écria Richard ; ne peut-il cacher son ivrognerie brutale dans l'intérieur de son pavillon, sans faire parade de sa honte en face de toute la chrétienté? — Eh bien! qu'avez-vous à nous dire, sire marquis ? dit-il à Conrad de Montserrat qui entrait en ce moment dans sa tente.
— Que je me féUcite, très-honoré prince, répondit le marquis, de voir Votre Majesté en convalescence et presque rendue à la sauté ; et c'est là un long discoui's pour quelqu'un qui vient de quitter la table de l'archidue d'Autriche.
— Quoi 1 vous avez diné avec le sac-à-vin allemand ! s'écria le monarque anglais. Et quelle nouvelle folie le porte donc à faire tant de tapage? En vérité, sire Conrad, je vous avais regardé jusqu'ici comme un ami de la joie, et je suis surpris que vous ayez quitté une pareille fête.
De Vaux, qui était un peu derrière le roi, se mit à la torture pour faire entendre au marquis, en clignant les yeux et en lui faisant différents signes, qu'il ne fallait pas apprendre à Richard ce qui se passait dans le camp ; mais Conrad ne le comprit pas ou ne voulut pas le comprendre.
— Ce que fait l'arcliiduc, répondit-il, n'a d'importance pour personne, et en a encore moins pour lui-même, car très-probablement il ne sait pas ce qu'il fait. Cependant, pour dire la vérité, il prend un amusement que je ne me soucierais pas de partager, car il abat la bannière d'Angleterre, qui est arborée sur le mont Saint-George, au milieu du camp, pour y substituer la sienne.
— Que dis-tu? s'écria le roi d'un ton qui aurait éveillé un mort,
— Sire, répondit le marquis, il ne faut pas que Votre ^lajesté se mette en courroux parce qu'il plait à un fou de faire des fohes.
— Qu'on ne me parle pas , s'écria Richard sautant à bas de son ht et s'habillant avec une célérité qui semblait merveilleuse. Ne parlez pas, marquis de Mont^-errat. Pas un seul mot, De Multon, je te le défends. Celui qui prononcera une syllabe n'est pas l'ami de Ilichai'd Plantagenet. Silence, Hakim, je te l'ordonne !
Pendant ce temps , le roi mettait à la hâte ses vêtements , et , en prononçant le dernier mot , il saisit son épée suspendue à un des pihers de sa tente, et, sans autres armes, sans ordonner à personne
de le suivre, il se précipita hors du pavillon. Conrad, levant les bras comme dans le plus grand étonnement , paraissait disposé à entrer en conversation avec De Vaux ; mais sir Thomas , le repoussant rudement, sortit de latente, et appelant un des écuyers du roi, lui dit à la hâte : — Cours au quartier de lord Salisbury ; dis-lui de faire prendre les armes à sa troupe et de me suivre sur-le-champ au mont Saint-George. Dis-lui que la fièvre du roi a quitté son sang, et s'est fixée dans son cerveau.
Surpris de la précipitation avec laquelle lord De Vaux lui parlait, l'ayant à peine entendu, et le comprenant encore moins, récuyer exécuta les ordres qu'il venait de recevoir^ ses compagnons, quittant le pavillon du roi, coururent aux tentes des nobles qui en étaient voisines , et répandirent dans tout le quartier anglais une alarme aussi générale que la cause en paraissait vague.
Les soldats , éveillés en sursaut du sommeil dont la chaleur du chmat leur avait appris à connaître le prix dans l'instant de la journée où les rayons du soleil ont le plus d'ardeur, se demandaient les uns aux autres quelle pouvait être la cause de ce tumulte soudain ; et , sans attendre de réponse , suppléaient par leur imagination aux informations qui leur manquaient. Les uns disaient que les Sarrasins étaient dans le camp; les autres, qu'on avait voulu assassiner le roi; plusieurs, qu'il était mort de la fièvre la nuit précédente ; un grand nombre, qu'il avait été tué par l'archiduc d'Autriche. Les nobles et les officiers, aussi embarrassés que les soldats pour deviner la véritable cause de ce désordre, ne songeaient qu'à mettre leurs troupes sous les armes et en bon ordre, de crainte que leur témérité n'attirât quelque grand malheur sur l'armée croisée. Les trompettes anglaises sonnaient le boute-selle. Les cris d'alarme : — Archers et hommes d'armes ! hommes d'armes et archers ! étaient continuellement répétés autour de chaque tente, et les soldats, en arrivant, y répondaient par leur cri national : — Saint George et l'Angleterre !
L'alarme se répandit de proche en proche, et les soldats de toutes les nations, réunis dans un camp où l'on pouvait dire que tous les peuples de la chrétienté avaient leurs représentants, coururent aux armes au miheu d'une confusion générale dont ils ne connaissaient ni la cause ni l'objet. Néanmoins, pendant une scène dont l'aspect était si menaçant , le comte de Salisbury, avant de partir, à la tète d'un petit nombre d'hommes d'armes d'élite, pour le rendez-vous que lui avait fait donner Thomas De Vaux , ordonna heureusement que le reste de l'armée anglaise restât dans ses quartiers , qu'on la fit mettre sous les armes, et qu'on la tînt prête à marcher au secours
de Richard si la nécessité l'exigeait , mais en bon ordre, avec discipline, et non avec cette précipitation tumultueuse que le zèle et les alarmes pour la sûreté du roi auraient pu inspirer.
Cependant, sans s'inquiéter un seul instant des cris, des exclamations et du tumulte, qui commençaient à redoubler autour de lui, Richard , avec des yètements en désordre et son épée dans le fourreau , se dirigeait en courant vers le mont Saint-George , n'ayant à sa suite que Thomas De Vaux et deux officiers de sa maison.
Il devança même l'alarme que son impétuosité avait excitée, et il traversa le quartier où étaient campées ses braves troupes d'Anjou , de Normandie, de Poitou et de Gascogne, avant qu'elle s'y fût répandue , quoique un grand nombre de soldats eussent été éveillés par le bruit que faisaient les ivrognes allemands , et se fussent levés par curiosité. Mais le chevalier du Léopard, ayant reconnu la personne du roi, et remarqué la hâte avec laquelle il courait, convaincu qu'on était menacé de quelque danger, saisit à la hâte son épée et son bouclier, afin de le partager, et se joignit à De Vaux, qui pouvait à peine suivre les pas de son maître impatient. De Vaux ne put répondi'e à un regard de curiosité que lui jeta le chevalier écossais qu'en levant les épaules.
Le roi fut bientôt au pied du mont Saint-George, dont la rampe et la plate-forme étaient couvertes par un rassemblement considérable de soldats : c'étaient les gens de la suite de l'archiduc d'Autriche qui célébraient , en poussant de grands cris de joie , ce qu'Us regardaient comme un acte de justice envers leur honneur national. Le reste de cette foule se composait de spectateurs de différentes nations, que la haine de l'Angleterre ou la curiosité avaient attu-és pour voir quelle serait la fin de cette scène extraordinaire. Richard se fraya un chemin à travers cette multitude en désordre , comme un navire s'ouvre un passage au milieu des vagues écumantes, sans s'inquiéter si elles se rejoignent derrière lui en mugissant.
Sur la plate-forme supérieure du mont Saint-George on voyait flotter les deux bannières rivales, autour desquelles étaient encore assemblés les amis et les partisans de l'archiduc. Au milieu de ce cercle, on voyait Léopold lui-même contemplant avec satisfaction le résultat de l'exploit par lequel il venait de s'illustrer, et écoutant les acclamations et les applaudissements. Tandis que l'archiduc était dans cet état de contentement de lui-même, Richard se jeta au milieu de cette troupe, n'étant suivi que de deux hommes à la vérité, mais ayant une armée irrésistible dans son énergie impétueuse.
— Qui a osé , s 'écria-t-il en portant la main sur l'étendard autri-
chien , et parlant d'une voix semblable au son qui précède un tremblement de terre ; qui a osé placer ce misérable haillon à côté de la bannière d'Angleterre?
L'archiduc ne manquait pas de courage personnel, et il était impossible qu'il entendit une semblable question sans y répondre. Cependant il fut tellement surpris et troublé par l'arrivée inattendue de Richard, et frappé du respect mvolontaire qu'inspirait le caractère ardent et redoutable de ce monarque, que la même question fut répétée une seconde fois avant qu'il répondît avec une apparence de résolution :
— C'est moi, moi Léopold d'Autriche.
— Eh bien ! répliqua Richard , Léopold d'Autriche verra donc le cas que fait Richard d'Angleterre de sa bannière et de ses prétentions.
A ces mots il arracha de terre la pique qui soutenait l'étendard , la brisa en morceaux, et foula aux pieds la bannière.
— C'est ainsi que je traite la bannière d'Autriche , ajouta-t-il. Parmi vos chevaliers teutoniques , j en a-t-il un qui ose le trouver mauvais ?
Il y eut un moment de silence , mais il n'y a pas d'hommes plus braves que les Allemands.
— Moi ! moi ! moi ! s'écrièrent plusieurs chevahers de la suite de l'archiduc; et lui-même ajouta sa voix à celles qui répondaient au défi du roi d'Angleterre.
— Pom^quoi tant de délais? s'écria le comte de Wallenrode, guerrier d'une taille gigantesque, venu des frontières de la Hongrie. Frères, nobles compatriotes, cet homme foule aux pieds l'honneur de notre pays. Yengeons-nous de cette insulte, et à bas l'orgueil de l'Angleterre !
A ces mots il tira son épée , et en porta à Richard un coup qui aurait été fatal si le chevalier écossais ne se fût précipité en avant et ne l'eût reçu sur son bouclier.
— J'ai fait serment, dit Richard, dont la voix se fit entendre au-dessus du tumulte qui était alors à son comble, de ne jamais frapper un homme dont l'épaule porte la croix. Vis donc, Wallen- ^oùe, mais vis pour te souvenir de Richard d'Angleterre.
En parlant ainsi, il entoura de ses bras la taille du géant hongrois, et, n'ayant son égal ni à la lutte ni dans aucun des autres exercices mihtaires, il le jeta en arrière avec une telle violence, que son corps, comme s'il eût été lancé par une des machines de guerre de ce tempslà, traversa le cercle des spectateurs jusqu'au bord de la plate-forme,
et roula le long de la rampe jusqu'au pied de la hauteur, où le comte resta comme mort, avec une épaule disloquée.
Cette preuve d'une force presque surnaturelle n'engagea ni larchiduc , ni aucun de ceux qui étaient à sa suite , à renouveler une lutte commencée sous de si fâcheux auspices. A la vérité , ceux qui étaient dans les rangs les plus éloignés agitaient leurs épées en l'air, et s'écriaient : — Taillez en pièces ce boule-dogue insulaire ! Mais ceux qui en étaient plus près couvraient peut-être leurs craintes personnelles d'un respect affecté pour le bon ordre, et s'écriaient pour la plupart : — Paix ! paix ! la paix de la croix ; la paix de la sainte église ; la paix de notre saint père le pape !
Ces cris divers des assaillants montraient leur irrésolution, tandis que Richard tenait le pied toujours appuyé sur la bannière archiducale ; ses regards semblaient chercher un ennemi , et faisaient baisser les yeux aux nobles autrichiens qui l'entouraient, mais à quelque distance , comme s'ils eussent redouté la griffe menaçante d'un lion. De Vaux et le chevalier du Léopard étaient à ses côtés; et, quoique leurs épées fussent encore dans le fourreau , il était aisé de voir qu'ils étaient prêts à défendre Richard jusqu'à la dernière goutte de leur sang , et leur taille et leur force remarquables prou- Yaient que la défense serait désespérée.
Sahsbury approchait aussi avec sa troupe, les lances et les pertuisanes en avant, et les arcs déjà bandés.
En ce moment, Phihppe , roi de France , accompagné de deux de ses nobles, arriva sur la plate-forme pour s'informer de la cause de ce tumulte, et il fit un geste de surprise en voyant le roi d'Angleterre hors du lit oii la maladie l'avait retenu si longtemps, et faisant face à leur allié commun l'archiduc d'Autriche avec un air de menace et d'outrage. Richard lui-même rougit d'être trouvé par Phihppe, dont il respectait la prudence autant qu'il aimait peu sa personne, dans une attitude qui ne convenait ni à sa dignité comme monarque, ni à son caractère comme croisé. Ou remarqua que son pied, se retu"ant en arrière comme par hasard, cessa d'appuyer sur la bannière déshonorée, et ses traits, qui annonçaient une violente émotion , prirent une expression affectée d'indifférence et de sangfroid. Léopold fit aussi des efforts pour montrer un certain calme, quelque mortifié qu'il fût d'avoir un nouveau témoin de sa soumission aux insultes de l'impétueux roi d'Angleterre.
Doué de ces grandes qualités qui lui firent donner par ses sujets le surnom d'Auguste, Philippe aurait pu être appelé l'Ulysse de la croisade, conmie Richard en était l'Achille. Le roi de France était
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sage, prudent, réfléchi dans le conseil, ferme et calme lorsqu'il s'agissait d'agir; il savait trouver les mesures les plus convenables aux intérêts de son royaume, et il les suivait avec constance; enfin il avait un port plein de dignité et vraiment royal, et ne manquait pas de bravoure. Plus politique que guerrier, il n'aurait pas pris part à la croisade par choix; mais l'esprit du siècle était contagieux, et il avait été conduit à cette expédition , tant par les instances de l'église que par les désirs unanimes de sa noblesse. — Dans toute autre situation, et dans un siècle plus éclairé, sa renommée se serait élevée plus haut que celle du téméraire Cœur-de-Lion. Mais dans fa croisade, entreprise tout à fait déraisonnable en elle-même , une raison saine était de toutes les qualités celle dont on faisait le moins de cas, et l'on croyait que la valeur chevaleresque, unie à la sagesse, était presque dégradée par cette alliance. Ainsi le mérite de PhiHppe, comparé à celui de son hautain rival, était comme la lueur claire, mais faible, d'une lampe placée près du vif éclat d'une torche, qui, sans être à moitié aussi utile, agit de plus loin sur les yeux.
Philippe savait que l'opinion publique le plaçait à un rang inférieur, et il en éprouvait le dépit naturel à un prince d'un esprit élevé. On ne peut donc être surpris qu'il saisît toutes les occasions qui se présentaient de mettre son caractère en contraste avec celui de son rival, sous le jour le plus avantageux. Celle qui s'offrait en paraissait une dans laquelle le calme et la prudence pouvaient raisonnablement se promettre de l'emporter sur la violence et l'obstination.
— Que signifie, demanda-t-il, cette querelle malséante entre deux princes qui se sont juré fraternité en prenant la croix? Qu'est-il survenu entre Sa ]Majesté le roi d'Angleterre et Son Altesse l'archiduc d'Autriche? Comment peut-il se faire que ceux qui sont les chefs et les piliers de cette sainte expédition...
— Trêve de remontrances, Philippe! s'écria Richard, outré au fond du cœur de se voir placé sur une espèce de niveau avec Léopold, et ne sachant trop comment en montrer son ressentiment. Cette altesse, cet archiduc, ce pilier, si vous le voulez, a fait l'insolent, et je l'en ai châtié : voilà toute l'affaire. Il ne faut pas tant de bruit parce qu'on corrige un chien hargneux.
— Roi de France, dit l'archiduc, j'en appelle à vous et à tous les princes souverains, de l'indignité avec laquelle je viens d'être traité. Ce roi d'Angleterre a abattu ma bannière, il l'a déchirée, il l'a foulée aux pieds.
— Parce qu'il avait eu l'audace de la planter à côté de la mienne , dit Richard.
142 RICHARD EN PALESTliNE.
— Mon rang , égal au tien , m'en donnait le droit , répondit Farcliiduc, enhardi par la présence de Philippe.
— Par]e-moi d'égalité, s'écria Richard, et , par saint George ! je traiterai ta personne comme j'ai traité ton mouchoir brodé que voUà, et qui n'est bon qu'à être employé à l'usage le plus \il.
— Un peu de patience, mon frère d'Angleterre, dit le roi Philippe ; et dans un instant je ferai comprendre à l'archiduc qu'il est dans l'erreur sur ce point. Ne croyez pas , noble Léopold , continua-t-il , qu'en permettant que la bannière d'Angleterre occupe le point le plus élevé de notre camp nous ayons , nous souverains indépendants des croisés, reconnu aucune supériorité dans le roi Richard. Ce serait une inconséquence de le croire, puisque l'oriflamme même, la grande bannière de France, dont le roi Richard, en ce qui concerne ses possessions françaises, n'est que le vassal, occupe en ce moment une situation inférieure aux Lions d'Angleterre. Mais nous étant juré fraternité sur la croix, étant des pèlerins militaires qui , laissant de côté la pompe, l'orgueil de ce monde, nous frayons un chemin, le glaive à la main , vers le saint sépulcre, moi et les autres princes, par respect pour le renom et les glorieux faits d'armes du roi Richard , nous lui avons cédé cette préséance , que partout ailleurs et sans ce motif nous ne lui aurions pas accordée. Je suis convaincu que lorsque vous aurez réfléchi à ce que je viens de vous dire, vous exprimerez votre regret d'avoir élevé votre bannière en ce lieu , et qu'alors Sa Majesté le roi d'Angleterre vous fera satisfaction de l'insulto dont vous vous plaignez.
Le spruch-ftprecher et le hoff-narr s'étaient retirés à une distance respectueuse quand il paraissait y avoir à craindre qu'on en vînt aux coups ; mais ils se rapprochèrent en voyant qu'on avait recours aux paroles, ce qui remettait en honneur leurs fonctions pacifiques.
L'homme à sentences fut si enchanté du discours pohtique de Philippe, que, lorsque le roi eut cessé de parler, il secoua son bâton avec force; et, oubliant en présence de qui il se trouvait, il s'écria avec emphase : — De toute ma vie je n'ai jamais rien dit de plus sage.
— Cela peut être, lui dit Jonas Schwanker à demi-voix ; mais nous serons fustigés si vous parlez si haut.
L'archiduc répondit avec humeur qu'il référerait de cette querelle au conseil général de la croisade. Philippe applaudit à cette résolution , qui semblait devoir mettre fin à un scandale capable de devenir funeste à toute la chrétienté.
Richard, conservant toujours la même attitude d'insouciance, écouta Philippe jusqu'à ce que la source de son éloquence parût
tarie, et dit ensuite à haute voix : — Je me sens assoupi; je crois que j'ai encore un reste de cette maudite fièvre. Mon frère de France, tu connais mon humeur; tu sais que, dans aucun cas, je n'ai beaucoup de mots à dire. Apprends donc, une fois pour toutes , que je ne soumettrai une aflaire qui touche l'honneur de l'Angleterre , ni à aucun prince, ni à aucun conseil, ni au pape même. Yoici ma bannière; si l'on en arbore une autre à une distance de trois traits d'arbalète, fût-ce même Toriflamme, dont je crois que vous parliez il n'y a qu'un instant, elle sera traitée aussi ignominieusement que vient de l'être cette guenille. Je n'accorderai d'autre satisfaction que celle que ces membres malades peuvent rendre dans la lice , si l'on osait m'y appeler; oui, s'y trouvàt-il cinq champions contre moi seul.
— Maintenant, dit le bouffon à l'oreille de son compagnon , voilà des paroles aussi folles que si je les avais prononcées moi-même; et je crois pourtant qu'il pourrait se trouver dans cette affaire encore un plus grand fou que Richard.
— Et qui donc? demanda l'homme sentencieux.
— Philippe ou Léopold, répondit le hoff-narr, si l'un d'eux acceptait le défi. Mais, sage spruch-sprecher, quels excellents rois, toi et moi, nous aurions été, puisque ceux sur la tète de qui il est tombé des couronnes jouent le rôle de fou et de diseur d'apophthegmes tout aussi bien que nous-mêmes !
Tandis que ces dignes collègues remplissaient entre eux et à part leurs fonctions ordinaires, Philippe répondit avec sang-froid au défi presque injurieux de Richard.
— Je ne suis pas venu ici , dit-il , pour éveiller de nouvelles querelles, aussi contraires à nos serments qu'à la sainte cause que nous avons embrassée. Je quitte mou frère d'Angleterre comme des frères doivent se quitter; et il n'y aura de querelle entre les lions d'Angleterre et les fis de France que pour savoir qui pénétrera le plus avant dans les rangs des infidèles.
— C'est un marché conclu, mon frère, s'écria Richard en lui tendant la main avec toute la franchise de son caractère généreux dans son impétuosité ; puissions-nous trouver bientôt l'occasion de vider cette noble querelle !
— Que le noble archiduc partage aussi notre amitié en cet heureux moment! dit Philippe; et Léopold s'approcha d'un air sombre, comme pour entrer en conciliation, moitié de gré, moitié par contrainte.
— Je ne songe ni aux fous, ni à leur folie, dit Richard d'un ton
insouciant ; et l'archiduc, lui tournant le dos, se retira avec sa suite. Richard le suivit des yeux quelques instants.
— Il y a une sorte de courage, dit-il ensuite, qui, comme le verluisant, ne se montre que la nuit. Pendant le jour l'œil du lion suflit pour protéger cette bannière; mais il ne faut pas que je la laisse sans défense pendant les ténèbres. Thomas de Gilsland, je te confie la garde de cet étendard; veille sur l'honneur de l'Angleterre.
— Le salut de l'Angleterre m'est encore plus cher, répondit Thomas De Vaux, et la vie de Richard est le salut de l'Angleterre. Il faut que je reconduise Votre Majesté à son pavillon, et cela sans plus de délai.
— Tu es un garde-malade opiniâtre, dit le roi à De Vaux en souriant; et se tournant ensuite vers sir Kenneth, il ajouta : Brave Ecossais, je te dois une récompense, et je te la paierai richement. Tu vois la bannière d'Angleterre, veille sur elle comme un novice veille sur ses armes la nuit qui précède le jour où il doit être armé chevalier ; ne t'en éloigne pas de la longueur de trois lances, et défends-la contre toute insulte et toute injure. Si tu es attaqué par plus de trois personnes à la fois, sonne de ton cor. Te charges-tu de cette mission ?
— Très-volontiers, Sire, répondit Kenneth, et je m'en acquitterai, sous peine de la vie. Je vais seulement chercher mes armes, et je reviens.
Les rois de France et d'Angleterre prirent alors cérémonieusement congé l'un de l'autre, cachant sous une apparence de courtoisie les sujets de plainte qui existaient entre eux : Richard contre Philippe, à cause de ce qu'il regardait comme une intervention trop officieuse entre l'Autrichien et lui; Phihppe contre Cœur-de-Lion , à cause de la manière peu respectueuse dont celui-ci avait reçu sa médiation.
Les curieux que ce tumulte avait attirés s'éloignèrent alors de côté et d'autre, laissant l'éminence de Saint-George dans la même solitude qui avait régné avant la bravade de l'archiduc. Chacun jugea les événements du jour d'après les sentiments qui l'animaient ; et, tandis que les Anglais accusaient l'Autrichien d'avoir lui seul occasionné la querelle , les autres nations s'accordaient à jeter le plus grand blâme sur l'orgueil insulaire et le caractère arrogant de Richard.
— Tu vois, dit le marquis de Montserrat au grand-maître des Templiers, que l'adresse est une voie plus sûre que la violence : j'ai relâché les nœuds qui unissaient ce faisceau de sceptres et de lances ; tu les verras bientôt se séparer en tombant.
— J'aurais regardé ton plan comme excellent, répondit le Templier, s'il se fût trouvé parmi ces Autrichiens à sang glacé un seul homme qui eût assez de courage pour couper d'un coup d'épée les nœuds dout tu parles. Le nœud qui n'est que relâché peut être resserré ; mais il n'en est pas de même quand la corde est coupée en morceaux.