CHAPITRE XI
Noire climat du nord a ce rare avantage
Qu'il montre bien souvent dans un seul possesseur
La rorlune cl l'esprit, le rang et la valeur.
Mais l'Envie aux traits noirs, poursuivant le mérite
Comme l'ardent limier suit le daim qui palpite,
Jalouse du haut point auquel il est placé,
Ne respirera pas sans l'avoir renversé.
Sir David Lindsat.
LÉOPOLD, archiduc d'Autriche, fut le premier des chefs de ce beau pays qui ait joui du rang de prince. Il avait été élevé à la dignité
ducale dans l'empire germanique, parce qu'il était proche parent de rcmpereurHenri-le-Cruel, et tenait sous son gouvernement les plus belles provinces qu'arrose le Danube. L'histoire a flétri sa mémoire à cause d'un acte de violence et de perfidie qui prit sa source dans les événements des croisades; et cependant la honte d'avoir fait Richard prisonnier tandis qu'il traversait ses domaines sans suite et (loguisé n'était pas un acte du caractère naturel de Léopold. C'était un prince vain et faible plutôt qu'un tyran ambitieux et cruel. On remarquait une grande analogie entre son caractère moral et ses formes extérieures : il était de grande taille, robuste et bien fait. La blancheur de son teint faisait un contraste avec la rougeur de ses joues, et une longue chevelure blonde couvrait sa tète; mais il y avait quelque chose de gauche dans sa démarche, et l'on aurait dit que son corps n'était pas animé d'une énergie proportionnée à sa dimension colossale. De même il portait toujours le plus riche .costume ; mais on aurait cru qu'il n'avait pas été fait pour lui. Comme prince, il semblait trop peu familier avec sa propre dignité ; et, embarrassé pour prendre un air d'autorité quand l'occasion l'exigeait, il se croyait fréquemment obligé d'avoir recours à des expressions et à des actes de violence pour regagner le terrain qu'il aurait maintenu avec plus de grâce en montrant d'abord un peu plus de présence d'esprit.
Non-seulement ces défauts étaient visibles pour les autres, mais l'archiduc lui-même ne pouvait s'empêcher d'éprouver quelquefois la conviction pénible qu'il n'était pas tout à fait en état de soutenir et de faire respecter son rang, et soupçonnait avec raison les autres d'avoir la même opinion de lui.
Lorsqu'il joignit les croisés à la tête d'une troupe digne d'un prince, il avait beaucoup désiré gagner l'amitié de Richard, et il avait fait de telles avances pour l'obtenir, que le roi d'Angleterre, en bon politique, aurait dû y répondre. Mais l'archiduc, sans manquer de courage, était fort inférieur à Cœur-de-Lion en bravoure, et n'était pas enflammé comme lui de cette ardeur qui lui faisait rechercher les dangers comme on courtise une maîtresse; aussi le roi le regarda-t-il bientôt avec une espèce de mépris. D'ailleurs Richard était un prince normand, peuple pour qui la tempérance était une habitude, et il méprisait le penchant de l'Allemand pour les plaisirs de la table, et surtout son ivrognerie. Ces motifs, joints à quelques autres entièrement personnels, firent que le roi d'Angleterre cessa bientôt de se contraindre pour cacher son dédain pour le prince autrichien ; et le soupçonneux Léopold, l'ayant bientôt remarqué, l'en
paya par une haine profonde. La discorde fut fomentée entre eux par les artifices secrets du politique Philippe, roi de France, un des monarques de son siècle qui avait le plus de sagacité. Philippe, craignant le caractère fier et impétueux de Richard comme son rival naturel, et se trouvant offensé de Tair dictatorial avec lequel un prince vassal de la couronne de France pour les domaines qu'il possédait sur le continent se conduisait envers son seigneur suzerain, cherchait à fortifier son parti et à affaiblir celui de Richard, en excitant les princes croisés d'un rang inférieur à se réunir pour résister à ce qu'il appelait l'autorité usurpatrice du roi d'Angleterre.
Telles étaient les opinions de l'archiduc d'Autriche lorsque Conrad de îlontserrat résolut de se servir de la haine de ce prince contre Richard comme d'un instrument pour dissoudre la ligue des croisés, ou du moins pour relàdier les nœuds qui les unissaient.
Il choisit l'heure de midi pour lui rendre visite, et le prétexte fut de lui présenter du vin de Chypre de première qualité qui lui était récemment tombé entre les mains, afin de lui faire faire la comparaison avec ceux du Rhin et de Hongrie. Une pareille offre valait bien une invitation à diner ; l'archiduc la lui fit de la manière la plus courtoise, et rien ne fut épargné pour que le repas fût digne de la splendeur d'un prince souverain. Cependant le goût délicat du marquis itaUen vit plus de profusion que d'élégance dans les mets substantiels sous lesquels la table gémissait.
Les Allemands, quoique doués encore du caractère franc et martial de leurs ancêtres, qui subjuguèrent l'empire romain, avaient pourtant conservé une teinte assez prononcée de leur barbarie. Ils ne portaient pas les principes de chevalerie au même point de délicatesse que les chevaliers français et anglais, et ils n'observaient pas les règles prescrites par la société, que ces deux nations regardaient comme l'indice de la plus haute civilisation. Assis à la table de l'archiduc, Conrad fut étourdi et amusé en même temps par le bruit allemand dont ses oreilles furent assaillies de toutes parts malgré la solennité d'un banquet donné par un prince. Le costume lui parut également fantasque; les nobles autrichiens conservaient leurs longues barbes et de courts pourpoints de différentes couleurs, tailladés, brodés, et garnis de plus de frange qu'on n'en portait dans l'occident de l'Europe.
Reaucoup de serviteurs, jeunes et vieux, étaient debout dans le pavillon, prenaient part de temps en temps à la conversation, et recevaient de leurs maîtres les restes du banquet, qu'ils dévoraient derrière les convives. On voyait des bouffons, des nains et des mé-
uestrels en nombre plus qu'ordinaire, et il? faisaient plus de bruit et se permettaient plus de licence qu'on ne l'aurait souffert dans une société mieux réglée. Comme le \in ne leur manquait pas, le tumulte qui semblait leur être permis n'en était que plus expressif.
Au milieu de cette confusion et de ces clameurs, qui auraient mieux convenu à une taverne allemande qu'à la tente d'un prince souverain, l'archiduc était servi avec toutes les formalités d'un respect minutieux qui montrait combien il attachait d'importance à maintenir son rang et à exiger tout ce qui lui était dû. Des pages de sang noble le servaient à genoux ; il mangeait sur de la vaisselle d'argent, et buvait ses vins du Rhin et de Tokai dans une coupe d'or. Son manteau ducal était orné d'hermine; sa couronne de duc pouvait égaler par le prix celle d'un roi, et ses pieds, enfermés dans des souliers de velours dont la longueur, en y comprenant la pointe, pouvait être de deux pieds , reposaient sur un tabouret d'argent massif. 3Iais ce qui servait en partie à indiquer le caractère de l'archiduc, c'était que, tout en désirant de montrer des égards au marquis de Montserrat qu'il avait poliment placé à sa droite, ce prince accordait beaucoup plus d'attention à son spruch-sprecher, ou diseur privilégié de bons mots, qui se tenait derrière son épaule droite.
Ce personnage était richement costumé, portant un manteau et un pourpoint de velours noir décoré de diverses pièces d'or et d'argent, qu'il y avait attachées en mémoire de la munificence des princes qui lui en avaient fait présent ; il avait un petit bâton auquel étaient suspendues par des anneaux des pièces d'argent, qu'il faisait sonner quand il allait dire quelque chose digne d'attention. Son rang dans la maison de l'archiduc tenait le miheu entre ceux de ménestrel et de conseiller ; il était tour à tour flatteur, poëte et orateur ; tous ceux qui désiraient obtenir les bonnes grâces du prince cherchaient en général à gagner celles de son spruch-sprecher.
De peur qu'une trop forte dose de la sagesse de cet officier ne devînt fatigante, on voyait à la gauche de l'archiduc son hoff-narr ou bouffon de cour, nommé Jonas Schwanker, qui faisait presque autant de bruit avec les clochettes attachées à son bonnet et à sa marotte que le spruch-sprecher avec son bâton garni de pièces d'argent.
Ces deux personnages alternaient pour faire entendre des balivernes graves ou comiques, tandis que leur maître, riant et applaudissant, examinait pourtant avec soin la physionomie de son hùte, pour voir quelle impression faisaient sur un cavaher si accomph tous ces frais d'éloquence et d'esprit autrichien. Il serait difficile de dii'e
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. lequel, du champion de la sagesse ou de celui de la folie, couu ihuait le plus à l'amusement de la compagnie, ou avait la plus grande part dans la faveur du prince leur maître ; l'un et l'autre semblaient parfaitement accueillis. Quelquefois ils se disputaient la parole, et faisaient sonner à l'envi Tuu de l'autre, celui-ci ses clochettes, celui-là ses pièces d'argent; mais en général ils paraissaient en bonne intelhgence, et ils étaient si accoutumés à se faire valoir l'un l'autre, que le spruch-sprecher Q.ya\i quelquefois la condescendance d'ajouter une exphcation aux traits d'esprit du boulTou, pour les mettre à la portée des auditeurs, de sorte que la sagesse de l'un devenait une sorte de conmientake de la folie de l'autre. Pour s'acquitter envers son colègue, le hoff-narr faisait souvent suivre d'une plaisanterie la conclusion d'une harangue ennuyeuse de l'orateur.
Quels que pussent être ses véritables sentiments, Conrad eut grand soin que sa physionomie n'exprimât qu'une satisfaction complète de tout ce qu'il entendait. 11 souriait et applaudissait avec autant d'enthousiasme en apparence que Tarchiduc lui-même à la folie solennelle du spruch-sprecker, à l'esprit imperceptible du fou.
Le pohtique Italien épiait l'instant où l'un ou l'autre introduirait dans la conversation un sujet favorable à l'objet dont il était principalement occupé.
Il ne se passa pas longtemps sans que le roi d'Angleterre fût mis sur le tapis par le bouffon, qui était accoutumé à regarder Dick-au- Geuèt' comme un sujet agréable et inépuisable de plaisanteries. L'orateur garda le silence, et ce ne fut que lorsque le marquis lui eut demandé l'explication de ces mots, qu'il lui dit que le genêt était un emblème d'humilité, et qu'il serait à propos que ceux qui s'en paraient se rappelassent cette espèce d'avis.
Ce peu de mots expliquèrent suffisamment l'allusion au symbole de l'illustre maison de Plantagenet, et Jonas Sch^vank.er fit observer que ceux qui s'étaient humiliés n'en avaient été que plus élevés.
— Honorez ceux à qui l'honneur est du, dit le marquis de Montserrat; nous avons tous eu quelque part à ces marches et à ces batailles, et il me semble que les autres princes pourraient réclamer une faible partie du renom que les ménestrels et les minnesingers attribuent exclusivement à Richard d'Angleterre. Aucun des maîtres de la gaie science n'a-t-il une chanson en l'honneur de notre hôte illustre, l'archiduc royal d'Autriche?
Trois minnesingers s'avancèrent et commencèrent en même temps