‹ Richard en PalestineChapitre 3 sur 54 · I. Expression de rÉcrilure · texte numérisé non relu

I. Expression de rÉcrilure

épaules et le cou du guerrier, remplissaient ainsi rintervallc entre son haubert et son casque ; ses jambes et ses cuisses étaient, comme le reste de son corps, couvertes de mailles flexibles, et ses pieds étaient dans une chaussure garnie de plaques conunc ses gantelets. Une longue et large épée, à lame droite, à double tranchant, et dont la poignée était en forme de croix, faisait le pendant d'un grand poignard placé du côté droit. Ferme sur sa selle, le chevalier tenait en main son arme ordinaire, sa longue lance garnie d'acier, dont le bout reposait sur l'étrier, et au fer de laquelle était attachée une petite banderole qui, tandis qu'il marchait, flottait en arrière, tantôt jouant avec le vent, tantôt comme endormie dans le calme. Au poids de cet équipement il faut ajouter un surtout ' de drap brodé, très-fané et très-usé , mais qui était utile en ce qu'il empêchait les rayons brûlants du soleil de frapper sur l'armure, dont, sans cela, la chaleur serait devenue insupportable. On voyait en plusieurs endroits du surtout les armoiries du chevalier en partie effacées. Elles semblaient être un léopard couchant, avec la devise : — Je dors, ne m'éveillez pas! — La même devise paraissait avoir décoré son bouclier, mais les coups qu'il avait reçus en avaient à peine laissé quelques traces. Le sommet aplati de son heaume pesant et cylindrique n'était orné d'aucun cimier. Et conservant leur lourde armure défensive, les croises du nord semblaient vouloir braver la nature du climat et du pays où ils étaient venus porter la guerre.

L'équipement du cheval n'était guère moins massif que celui du cavalier. Sa pesante selle, revêtue d'acier, se joignait par devant à une espèce de cuirasse qui lui couvrait le poitrail, et par derrière à une autre armure défensive qui lui protégeait les reins. Une hache d'acier, espèce de marteau qu'on appelait masse d'armes, était suspendue à l'arçon de la selle ; les rênes étaient assurées par une chaîne de métal, et le chanfrein de la bride était une plaque d'acier avec des ouvertures poui" les yeux et les naseaux, et dont l'extrémité supérieure était garnie d'une pointe courte et aiguë, qui semblait sortir du front du cheval comme la défense de la fabuleuse licorne.

Mais l'habitude, qui devient une seconde nature, avait rendu le cavaher et sa monture capables d'endurer le poids de cette lourde panoplie. A la vérité un grand nombre de guerriers, partis de l'Occident pour accourir dans la Palestine, y avaient trou^ é la mort avant d'avoir pu s'acclimater sous ce ciel bridant; mais, pour d'autres, ce climat avait cessé d'être dangereux : il était même de-

•. En anglais swcoat, cotte de dessus.

Tenu salutaire. Parmi ce petit nombre d'heureux se trouvait le chevalier qui côtoyait alors solitairement les bords de la mer Mcrte.

La nature, qui avait donné à ses membres la force et la vigueur nécessaires pour porter un pesant haubert aussi facilement que si les mailles en eussent été de soie, l'avait doué d'une constitution non moins . rte pour braver les changements de climat, les fatigues et les privations de toute espèce. Son caractère semblait partager, jusqu'à un certain point, les qualités de son corps. Si son corps avait autant d'activité que de force et de patience, sous une apparence de calme son àme brûlait de cet amour enthousiaste et de cette soif de gloire, le principal attribut de cette race normande qui avait changé ses aventuriers en souverains dans tous les pays de l'Europe où ils avaient porté leurs armes.

Ce n'était pourtant pas à tous les enfants de cette illustre race que la fortune accordait des récompenses si séduisantes, et celles qu'avait obtenues le chevalier solitaire pendant une campagne de deux ans en Palestine n'avaient été qu'une renommée temporelle, mais aussi, comme on lui avait appris à le croire, des privilèges spirituels. Pendant ce temps sa bourse, déjà légère à son départ, s'était épuisée d'autant plus aisément qu'il n'avait recours à aucun des expédients ordinaires auxquels les croisés s'abaissaient pour se procurer de nouvelles ressources aux dépens des malheureux habitants de la Palestine : il n'en exigeait pas des présents pour épargner leurs possesions pendant qu'il faisait la guerre aux Sarrasins, et il n'avait pas eu l'occasion de s'enrichir par la rançon de quelques prisonniers d'importance. La petite suite qui l'avait accompagné de son pays natal avait diminué graduellement avec ses moyens de l'entretenir. Le seul ccuyer qui lui restât alors était malade, obhgé de garder le lit, et ne ï)ouvait suivre son maître, qui, comme nous l'avons déjà dit, voyageait seul. Cette circonstance paraissait peu importante au croisé, habitué à regarder sa bonne épée comme sa plus sûre escorte, et ses pensées de dévotion comme sa meilleure compagnie.

Cependant, malgré la constitution de fer et le caractère patient du chevalier du Léopard-Dormant, la nature exigeait de lui qu'il prit repos et nourriture. Aussi vers l'heure de midi, ayant laissé la mer Morte à quelque distance sur la droite, il vit avec joie deux ou trois palmiers qui s'élevaient auprès de la source sur le bord de laquelle il comptait faire halte. Son bon coursier, qui avait marché avec autant de courage et de persévérance que son maître , commença à lever la tète, à ouvrir les naseaux, et à doubler le pas, comme s'il eût senti de loin les eaux vives , et deviné le lieu où il allait trouver

repos et rafraîchissement. Mais il y a\ait encore des faligues à essuyer et des dangers à courir, avant que le cheval et le cavalier arrivassent à ce lieu désiré.

Tandis que le chevalier du Léopard-Dormant continuait à fixer attentivement les yeux sur le bouquet de palmiers qu'il apercevait de loin , il lui sembla voir un objet animé se mouvoir par derrière. Cet objet se détacha enfin des arbres dont le feuillage avait caché en partie ses mouvements, et s'avança du côté du chevaher avec une célérité qui fit bientôt distinguer un cavalier que son turban , sa longue javehue et son cafetan vert flottant, faisaient reconnaître pour Sarrasin.

Personne ne trouve un ami dans le désert, dit un proverbe oriental ; mais le croisé ne s'inquiétait guère si l'infidèle qui s'approchait rapidement sur un beau cheval barbe , comme s'il eût été porté sur les ailes d'un aigle, venait à lui en ami ou en ennemi. Comme champion dévoué à la croix , peut-être même aurait-il préféré avoir à l'envisager sous ce dernier aspect. Il dégagea sa lance de sa selle, la saisit de la main droite , la tint en arrêt à demi levée , serra les rênes de la main gauche, et, excitant l'ardeur de son coursier en lui faisant sentir l'éperon , il se prépara à rencontrer cet étranger avec cette calme confiance qui convenait à un chevalier victorieux dans tant de combats.

Le Sarrasin arriva au grand galop , en cavaher arabe , conduisant son cheval à l'aide de ses jambes et par les mflexions de son corps plutôt qu'en se servant des rênes, qui flottaient suspendues à sa main gauche. De cette manière il pouvait tenir aisément le léger bouclier rond en peau de rhinocéros , orné de ganses d'argent , qu'il portait sur le bras , en le faisant tourner comme s'il avait dessein d'en opposer le cercle étroit au coup formidable de la lance occidentale. Sa longue javeline n'était pas couchée horizontalement comme celle de son antagoniste : il la tenait de la main droite par le milieu , et la faisant brandir sur sa tête à la hauteur du bras. En s'approchant de son ennemi à pleine course, il semblait s'attendre à voir le chevalier du Léopard mettre son cheval au galop pour le rencontrer; mais le chevalier chrétien, connaissant parfaitement toutes les coutumes des guerriers de l'Orient, ne jugea pas à propos d'épuiser son excellent coursier par des efforts inutiles. Au contraire, il fit une halte subite, convaincu que, si son ennemi en venait au choc, son poids et celui de son cheval lui donneraient assez d'avantage sans qu'il eût besoin d'y ajouter celui d'un mouvement rapide. Le cavalier sarrasin pensa de même ; et, craignant le résultat pro-

bable d'un tel choc, quand il fut arrivé près du chrétien , à environ deux fuis la longueur de sa lance , il guida son cheval sur la gauche avec une dextérité inimitable. Deux fois il fit le tour de son antagoniste, qui, par une manœuvre analogue, sans quitter son terrain, présenta constamment le front à son ennemi , et déjoua toutes ses tentatives pour l'attaquer sans qu'U fût sur ses gardes; de sorte que le Sarrasin , faisant décrire à son cheval un cercle plus étendu , fat obligé de se retirer à la distance d'une cinquantaine de toises.

Cependant, comme un faucon attaquant un héron, le Jlaure revint bientôt à la charge, et fut encore forcé à battre en retraite saiis avoir pu commencer le combat. Il s'approcha de la même manière une troisième fois ; mais le chevalier chrétien , désirant mettre fin à cette guerre d'escarmouches, dans laquelle il pouvait se trouver enfin harassé par l'activité de son ennemi, saisit tout à coup la masse d'armes suspendue à l'arçon de sa selle, et, d'un bras aussi vigoureux que son coup d'œil était juste, la lança à la tète de son adversaire, qui paraissait n'être rien moins qu'un émir. Le Sarrasin n'eut que le temps de placer son léger bouclier entre cette arme formidable et sa tête : la violence du coup repoussa le bouclier sur son turban ; et, quoique cette arme défensive eût contribué à en amortir la force , il fut renversé de cheval. Cependant, avant que le chrétien pût profiter de cette chute, l'agile Sarrasin se releva, et appelant son cheval, qui arriva sur-le-champ près de lui, il sauta en selle sans toucher l'étrier, et regagna l'avantage dont l'avait privé le chevaUer du Léopard.

Pendant ce temps, celui-ci avait ramassé sa masse d'armes; et le Sarrasin , se rappelant avec quelle force et quelle dextérité son ennemi s'en était servi , parut désirer se tenir hors de portée d'une arme dont il venait si récemment d'éprouver la force, et montra l'intention de continuer le combat avec des armes qui lui étaient plus famihères et dont il pouvait se servir de plus loin. Plantant sa longue javeline dans le sable à quelque distance, il tendit avec beaucoup d'adresse un petit arc qu'il portait sur le dos ; et, mettant son cheval au galop, il décrivit encore autour du chrétien deux ou trois cercles d'une circonférence plus étendue que les premiers , et décocha six flèches contre lui avec un coup d'oeil si sûr que , si son ennemi ne reçut pas un pareil nombre de blessures , il ne le dut qu'à la bonté de son armure. La septième parut en avoir frappé une partie moins à l'épreuve; carie chevalier du Léopard tomba tout à coup de cheval.

Mais quelle fut la surprise du Sarrasin quand , ayant mis pied à terre pour examiner dans quel état se trouvait son ennemi renversé.

il se sentit tout à coup saisi par l'Européen, qui avait eu recours à ce stratagème pour attirer son antagoniste à sa portée ! Dans cette lutte mortelle, sa présence d'esprit et son agilité le sauvèrent. Délacliant à la lîàte le ceinturon par lequel le chevalier du Léopard le retenait, et se tirant ainsi de ses mains redoutables, il remonta sur son cheval, qui semblait suivre tous les mouvements de son maître avec Tintclligence d'une créatm'e humaine, et s'éloigna de nouveau. Mais, dans cette dernière rencontre, le Sarrasin avait perdu son cimeteiTc et son carquois remplis de flèches, car ils étaient attachés à son ceinturon, qu'il avait été forcé d'abandonner. Son turban était aussi tombé pendant cette courte lutte. Ces désavantages parurent l'engager à proposer une trêve ; il se rapprocha du chrétien, la main droite étendue, mais non plus dans une attitude menaçante.

— Il existe une trêve entre nos nations, lui dit-il en employant la langue franque , qui servait de moyen de communication entre les croisés et les Sarrasins : pourquoi donc y aurait-il guerre entre toi et moi? Que la paix soit donc entre nous.

— J'y consens, répondit le chevalier du Léopard, mais quelles garanties m'offres-tu que tu observeras la trêve?

— Jamais un serviteur du prophète n'a manqué à sa parole , répondit l'émir. Ce serait à toi, ]ifâ\e Nazaréen, que je devrais demander une garantie, si je ne savais que la trahison habite rarement avec le courage.

La confiance du Sarrasin fit rougir le croisé de la méfiance qu'il avait montrée.

— Par la croix de mon épée ! dit-il en appuyant la main sur son arme, je te serai fidèle compagnon, Sarrasin, tant que la fortune voudra que nous soyons ensemble.

— Par Mahomet, prophète de Dieu, et par Allah, Dieu du prophète ! répliqua son ci-devant ennemi, il n'y a pas dans mon cœur de trahison envers toi. Et maintenant rendons-nous vers cette fontaine, car l'heure du repos est arrivée, et mes lèvres s'étaient à peine humectées quand ta présence m'a appelé au combat.

Le chevaher du Léopard y consentit sur-le-champ avec courtoisie ; et les deux guerriers , naguère ennemis , se dirigèrent ensemble vers le bouquet de palmiers, sans qu'un regard indiquât le resseiitiiiient, sans qu'un seul geste annonçât la méfiance.

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