‹ Richard en PalestineChapitre 47 sur 54 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Auprès des murs de Bénévent la Belle, Quand le soleil était sur son déclin, Que maint guerrier s'apprêtait avec zèle Pour le tournoi du lendemaiu matin, De la princesse un jeune et noble page A pas hâtés parcourait tout le cbamp.

Cherchant la tente où vivait en servage Ua brave Anglais, nomme Tbomas de KeaU

tour le trouver il eut pourtant à faire Bien du chemin, car da boD chevalier

Le pavillon modeste et solitaire N'était brillant que de for et d'acier. Il réparait lui-même sa cuirasse, Faute d'argent pour payer l'ouvrier :

Saint Jean, sa dame, étaient l'aide eriicace Qu'il invoqtiait pour cueillir un laurier.

— Beau chevalier, tu connais ma maîtresse , Lui dit le page avec un air altier ;

De Bénévent tu sais qu'elle est princesse, El que tu n'es qu'un simple chevalier^ Qui veut franchir cet intervalle immense, D'un si grand arbre atteindre la hauteur, Par quelque fait d'une illustre importance Doit se montrer son digne serviteur.

Ecoute donc ce que dit ma maîtresse :

De ta cuirasse il faut te décharger; Robe de nuit qui sert à la princesse Au lieu d'haubert devra te protéger.

Reçois de moi cette armure nouvelle, Dans le tournoi combats avec valeur ; Et, satisfait d'un regard de ta belle.

Meurs avec gloire, ou vis avec honneur. —

D'un air serein, aussi fier que son âme, Le chevalier prend le présent fatal.

— Page, dit-il, dis à ma noble dame Que j'obéis à son premier signal.

Je combattrai couvert de cette armure

Tout champion qui se présentera ; Mais si je suis vainqueur, à son tour, sans murmure, Ma dame à quelque épreuve aussi se soumettra. —

-^ Ami Blondel, dit Richard, tu as changé de mesure dans les deux derniers vers.

— Vous ayez raison, Sire, répondit Blondel. J'ai traduit ces vers de iïtahen, d'après un vieux ménestrel que j'ai rencontré dans l'île de Chypre ; et n'ayant eu le temps ni de les traduire ni de les graver bien fidèlement dans ma mémoire, je suis obhgé de rempUr les lacunes qui se trouvent dans la musique et dans les vers, aussi bieu qu'il m'est possilile, d'après l'inspiration du moment; de même qu'on voit les paysans raccommoder une haie vive avec un lagot de bois inorl.

— Sur ma foi ! Blondel, reprit le roi, j'aime ces alexandrins sonores et ronflants ! Il me semble que cette mesure convient mieux à la musique que celle qui a deux syllabes de moins.

284 EICHAUD EN PALESTINE.

— Votre Maj esté sait que toutes deux sont sanctionnées par l'usage, répondit Blondel.

— Sans doute, répliqua Richard; mais à présent qu'il va sans doute pleuvoir des coups , il me semble que ces alexandrins , retentissant comme le tonnerre, conviendraient mieux pour peindre cette scène. Ce serait comme une charge de cavalerie, au lieu que l'autre mesure n'est que le pas d'amble du palefroi d'une dame.

— Ce sera comme il plaira à Votre Majesté , dit Blondel en commençant un nouveau prélude.

— D'abord, échauffe ton imagination avec un verre de ce bon vin de Chypre, dit le roi; et si tu veux m'en croire, tu t'épargneras la peine de chercher des rimes pour tous les vers, et de les faire marcher avec tant de régularité : c'est mettre la pensée à la gêne ; c'est ressembler à un jongleur qui danse les fers aux pieds.

— Du moins, ce sont des fers dont il est facile de se débarrasser, répondit Blondel en passant de nouveau les doigts sur les cordes de sa harpe, en homme qui aurait préféré chanter au lieu d'écouter une critique.

— Et pourquoi donc les garder? continua Richard; pourquoi mettre à ton génie des bracelets d'airain? Je suis surpris que tu puisses marcher ainsi. Je suis sûr que je n'aurais pas été en état de composer une seule de ces strophes en me soumettant à une pareille contrainte.

Blondel baissa les yeux, et feignit d'accorder sa harpe pour cacher un sourire qui se peignit involontairement sur ses traits, mais qui ne put échapper aux regards clairvoyants de Richard.

— Sur ma foi ! tu ris à mes dépens, Blondel! s'écria-t-il ; mais, en bonne conscience, c'est ce que mérite quiconque veut prendre le ton de maître quand il n'est qu'écolier. Nous autres rois, nous avons la mauvaise habitude d'avoir une trop haute opinion de nous-mêmes. Mais allons, mon cher Blondel, continue ton lai, et prends la mesure qui te conviendra. Ce que tu chanteras vaudra mieux que tout ce que nous pourrions te suggérer, quoiqu'il faille toujours que nous parhons.

Blondel continua le lai commencé ; mais, comme il était habitué à composer impromptu , il ne manqua pas de se conformer aux observations du roi , et peut-être même ne fut-il pas fâché de saisir cette occasion pour prouver avec quelle facihté il pouvait remanier des vers, même pendant qu'il les déclamait.

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