‹ Richard en PalestineChapitre 48 sur 54 · CHAI^T DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAI^T DEUXIÈME

Enfin le tonmoi s'ouvre, et l'on voit à la fois Vingt rivaux pleins d'ardeur disputer la victoire. Mais quel sera le fruit de leurs nobles exploits? Au vaincu le tombeau, pour le vainqueur la gloire. Ils joignent le sang-froid à l'inlrépidité ; Mais par les coups qu'il porte un d'entre eux les effaco. Et c'est le chevalier qui n'a d'autre cuirasse Qu'un simple vêtement que sa dame a porté.

On l'évite, on rougit d'une lutte inégale; On croit que c'est un vœu qu'a fait ce chevalier; Mais à plus d'un héros sa bravoure est fatale, Et maint bras contre lui lève un fer meurtrier. Son corps n'est déjà plus qu'une large blessure, Son sang coule à grands flots. Témoin de sa valeur. Le prince a fait un geste ; et sans qu'on en murmure. Les hérauts, à grands cris, le proclament vainqueur.

Le tournoi terminé, l'on prépare une fête ;

Mais tandis qu'à briller la princesse s'apprête,

Arrive un écuyer, portant uu vêtement

Qu'à sa dame, à son tour, destinait son amant;

Cette robe de nuit qui lui servit d'armure,

Couverte de sueur, de poussière et de sang ,

Déchirée en lambeaux, dont toute la texture

Ne présentait aux yeux pas un point qui fût blanc. .Mi

— Princesse, lui dit-il, Thomas de Kent, mon maître, A franchi l'intervalle, et vous le fait connaître

En mettant sous vos yeux ce vêtement de nuit. Celui qui monte à l'arbre en doit cueillir le fruit. Le sang que vous voyez est le prix de sa gloire; Il fut versé pour vous: à moins qu'à votre tour Vous ne portiez ce soir cette robe à la cour, A votre affection mon maître ne peut croire —

Pressant contre son cœur sa robe ensanglantée,

La princesse répond : — Oui, je m'en parerai :

Devant toute la cour elle sera portée;

Plus j'aurai de témoins, plus fière j'en serai. — '

Elle tint sa parole, et ce fut la parure

Dont elle se couvrit pour paraître au banquet.

Dieu sait comme on jasa, quoiqu'on sût l'aventure.

Mais son père bientôt fit taire tout caquet.

— Puisque tu viens ainsi d'afficher ta folie, Ce chevalier, dit-il, doit être ton époux.

Mais fuis loin de mes yeux, car mon juste courroux

De ma cour à jamais le déclare bannie. — Eh bien ! dit sir Thomas, si, loin de Bénévent, Ta fille est en exil par ordre de son père, Aura-t-elle à rougir, quand toute l'Angleterre j Lui donnera le nom de comtesse de Kent? -<^

Un murmure d'applaudi ??ements se fit entendre dans toute rassemblée; Richard lui-même en donna l'exemple par les louanges dont il combla son ménestrel favori, à qui il finit par pr<^senter une bague d'un prix considérable. La reine se liàta de lui offrir aussi un riche bracelet, et la plupart des nobles qui étaient présents s'empressèrent d'imiter les nobles époux.

— jXotre cousine Edith, dit le roi, est-elle devenue insensible aux sons de la harpe, qu'elle aimait tant autrefois?

— Elle remercie Blondel de son lai, repondit Edith ; mais elle sent plus ^ ivemeut encore toute la bonté du parent qui lui en a indiqué le sujet.

— Vous êtes en colère, cousine, dit Richard, parce que vous venez d'entendre célébrer une femme encore plus fantasque que vous. Mais vous ne m'échapperez pas. Je vous reconduirai jusqu'au pavillon de la reine, car il faut que j'aie une conférence avec vous avant que cette nuit fasse place au matin.

La reine et les dames de sa suite étaient déjà levées. Tous les seigneurs qui étaient sous la tente du roi en sortirent tour à tour. Des esclaves portant des torches, et une escorte d'hommes d'armes, attendaient Bérengère à la porte pour la reconduire à son pavillon , et elle fut bientôt en chemin pour s"y rendre. Richard se mit à côté d'Edith, comme il lui en avait annoncé le projet, et l'ayant forcée à s'appuyer sur son bras, il se tint à une distance suffisante du reste du cortège pour s'entretenir sans courir le risque d'être entendus.

— Eh bien! quelle réponse dois-je faire au noble Soudan? dit Richard. Les rois et les princes vont me délaisser ; Edith, cette nouvelle querelle les a aliénés de moi encore une fois. Je voudrais pourtant faire quelque chose pour le saint sépulcre en vertu d'un traité, si ce n'est par les droits de la victoire ; et la chance que j'en ai dépend, hélas! du caprice d'une femme. J'aimerais mieux avoir à attaquer seul les dix meilleures lances de toute la chrétienté que d'avoir à raisonner avec une jeune fille volontaire qui ne sait pas où est son plus grand avantage. Voyons, quelle réponse dois-je faire au Soudan? Il faut qu'elle soit définitive.

— Répondez-lui, dit Edith , que la plus pauvre des Plantagenet aimerait mieux épouser wa. mendiant qu'un infidèle.

— Ne dirai-je pas iin esclave^ Edith? Il me semble que ce serait approcher davantage de votre pensée.

— Vous n'avez aucun motif pour un soupçon si grossier. L'escla- Tage du corps aurait pu inspirer la compassion, mais celui de l'àme ne doit exciter que le mépris. Quelle honte pour vous, roi d'Angleterre, d'avoir chargé de fers les corps et l'àrae d'un chevalier dont la renommée naguère le cédait à peine à la vôtre !

— Ne devrais-je pas empêcher ma parente d'avaler du poison en souillant le vase qui le contient , si je ne voyais aucun moyen de la détourner de boire cette fatale liqueur?

— C'est vous-même qui me pressez de prendre du poison parce qu'il m'est présenté dans une coupe dorée.

-- Edith, je ne puis forcer votre résolution; mais prenez garde de fermer une porte ouverte par le ciel. L'ermite d'Engaddi, cet homme que des papes et des conciles ont regardé comme un prophète , a lu dans les astres que votre mariage me réconcihera avec un puissant ennemi, et que votre mari sera chrétien. J'ai tout lieu d'espérer que la conversion du soudan et la soumission des enfants d'Ismaël à la véritable église seront la conséquence de votre mariage avec Saladin. Ne ferez-vous pas quelque sacrifice plutôt que de laisser s'évanouir une si belle espérance?

— On peut sacrifier des béhers et des chèvres, mais non son honneur et sa conscience. J'ai entendu dire que ce fut le déshonneur d'une fille chrétienne qui amena les Sarrasins en Espagne; il n'est pas vraisemblable que la honte d'une autre soit le moyen de les expulser de la Palestine.

— Est-ce donc une honte, suivant vous, que de devenir l'épouse d'un puissant monarque?

— C'est, suivant moi, une honte et un déshonneur que de profaner un sacrement ; et je le profanerais si je contractais une union avec un infidèle qu'elle ne pourrait lier , si, moi descendante d'une princesse chrétienne, je consentais volontairement à devenit la reine d'un harem de concubines païennes.

— Je ne veux pas avoir de querelle avec vous, Edith; je croyais pourtant que votre état de dépendance aurait pu vous inspirer plus de complaisance.

— Sire, vous êtes le digne héritier de la richesse, des honneurs et de tous les domaines de la maison de Plantagenet; ne reprochez donc pas à votre pauvre parente la petite part qu'elle a conservée de leur fierté.

— Sur ma foi ! cousine, vous m'ayez désarçonné par ce seul mot.

Embrassons-nous donc, et soyons amis. Je vais informer Saladin de TDS refus. Mais, après tout, Edith, ne vaudrait-il pas mieux suspendre votre réponse jusqu'à ce que vous l'ayez vu? Oa dit que c'est un des plus beaux hommes qu'on puisse voir.

— Il n'y a nulle apparence que nous nous rencontrions jamais, Sire.

— De par saint George ! il y en a presque la certitude. Saladin nous accordera sans aucun doute un terrain neutre pour ce nouveau combat de l'étendard, et il voudra en être témoin lui-même. Bérengère meurt d'envie d'y assister, et je réponds que, parmi vous toutes, il n'y en a pas une qui restera en arrière ; vous moins qu'aucune autre, belle cousine. Mais n'importe, nous voilà arrivés au pavillon ; il faut nous séparer, et que ce soit en paix. Eh bien ! il faut la sceller des lèvres comme de la main, belle cousine ! C'est mon droit, comme souverain, d'embrasser mes jolies vassales.

Il l'embrassa avec autant de respect que d'affection , et reprit au clair de lune le chemin de sa tente, en fredonnant quelques fragments qu'il avait retenus du lai de Blondel.

En y arrivant, il ne perdit pas un instant pour préparer ses dépèches pour Saladin, et il les remit au Nubien en lui ordonnant de partir au point du jour pour les porter au Soudan.

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