‹ Richard en PalestineChapitre 53 sur 54 · Reçois ceci · texte numérisé non relu

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31S rxICHAED EN PALESTINE.

pettes qui annoncèrent successivement i'aiTivée des diffe'rents princes chrétiens. Saladin les reçut avec la courtoisie qui convenait à son rang et au leur , mais il fit un accueil particulièrement gracieux au jeune comte d'Huntingdon, qu'il eut assez de générosité pour féliciter sur la perspective qui s'ouvrait à lui, quoiqu'elle eût contrarié et déconcerté les projets qu'il avait lui-même formés peu de temps auparavant.

— 3Iais ne crois pas, noble jeune homme, dit le Soudan, que Saladin voie avec plus de plaisir le prince d'Ecosse qu'Ilderira n'a vu Kenncth quand il l'a rencontré dans le désert, ou Adonebec El Hakim le IN'ubien dans la détresse. Une àme généreuse comme la tienne a une valeur indépendante du rang et de la naissance, de même que le breuvage rafraîchissant que je t'ollre en ce moment est aussi délicieux dans un vase de terre que dans une coupe d'or.

Le comte d'Huntingdon fit une réponse convenable à la circonstance, et témoigna au généreux Soudan sa reconnaissance des importants services qu'il avait reçus de lui. Mais quand U eut goûté la grande coupe de sorbet que Saladin lui fit présenter, il ne put s'empêcher d'ajouter en souriant :

— Le brave cavaher Ilderim ne connaissait pas la formation de la glace ; mais le magnifique soudan rafraîchit son sorbet dans la neige.

— Voudrais-tu qu'un Arabe ou un Kourde eût la science d'un Hakim? répondit Saladin. Celui qui prend un déguisement doit mettre d'accord les sentiments de son cœur et les connaissances de son esprit avec le costume qu'il emprunte. Je voulais voir comment un cavalier du Frangistan plein de bravoure et de franchise soutiendrait une discussion avec un chef tel que je paraissais alors, et je révoquai en doute la vérité d'un fait bien connu, pour savoir sur quels arguments tu appuierais ton assertion.

Tandis qu'ils parlaient, l'archiduc d'Autriche, qui se tenait un peu à l'écart, s'avança en entendant parler de sorbet à la glace, et prit avec plaisir et sans cérémonie la coupe que le comte d'Huntingdon se préparait à rendre.

— Délicieux ! s'écria-t-il après avoir bu un grand coup que la chaleur du temps, la débauche qu'il avait faite la veille, lui rendit doublement agréable j et il passa la coupe en soupirant au grand-maître des Temphers.

Saladin fit un signe au nain, qui s'avança en prononçant d'une voix aigre les mots : ^ccipe hoc. Le Templier tressaillit comme un coursier qui voit sur son chemin un lion sortir de derrière un buis-

MÏCHAE» EH PALESTIMEo

Si tout cela est yraj, dit Ridiard.nouB avons clé lémoms Atjh orand acte de justice; maas pourquoi fa]lait-)l qu'il eut lieu en notre présence cl de la propre maiii ?

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^utlic par Fume. Paris

rxICHÂRD EN PALESTINE. 319

son. Cependant il se remit sur-le-champ • et, peut-être pour cacher sa confusion, il approcha la coupe de ses lèvres ; mais ses lèvres ne touchèrent même pas le bord de la coupe. Le cimeterre de Saladin quitta son fourreau comme IVclair fend la nue ; on le vit brandir en Tair un instant, et la tête du grand-maitre roula à l'extrémité de la tente. Le tronc resta debout une seconde ; la main serrait encore la coupe qu'elle tenait ; il tomba ensuite, et la liqueur se mêla avec le sang qui jaillissait de ses veines (6).

Le cri trahison! trahison! se fit entendre de toutes parts. L'archiduc d'Autriche, près duquel Saladin se trouvait, son cimeterre ensanglanté à la main , fit quelques pas en arrière comme s'il eût craint que son tour n'arrivât. Richard et plusieurs autres portèrent la main sur leurs épées.

— Ne craignez rien , noble archiduc , dit Saladin d'un ton aussi calme que sil ne fût rien arrivé d'extraordinaire. Et vous, mon frère Richard d'Angleterre , ne soyez pas courroucé de ce que vous venez de voir. Si j'ai frappé de mort ce scélérat, ce n'est pas pour le punir de toutes ses trahisons ; ce n'est ni parce qu'il a fait attenter aux jours du roi Richard, conune son propre écuyer peut l'attester, ni parce qu'il nous a poursuivis, le prince d'Ecosse et moi, dans le désert , de telle sorte que nous n'avons dû la vie qu'à la vitesse de nos coursiers , ni parce qu'il a excité les Maronites à nous attaquer aujourd'hui, ce qu'ils auraient fait si je n'avais amené, contre son attente, un assez grand nombre d'Arabes armés pour déjouer ce complot ; ce n'est ni pour aucun de ces crimes , ni pour tous ces crimes, que vous le voyez étendu dans son sang : c'est parce qu'une

' demi-heure avant de souiller notre présence, comme le Simoun empoisonne l'atmosphère, il a poignardé son compagnon d'armes et son complice Conrad de Monserrat, de peur qu'il n'avouât les infâmes complots qu'ils avaient tramés ensemble.

— Comment! s'écria Richard, Conrad assassiné par le grandmaître! son plus intime ami, celui qui vient de lui servir de parrain! Noble Soudan, je ne doute pas de tes paroles; mais ce fait doit être prouvé, sans quoi...

— En voici le témoin, dit Saladin en montrant le nain encore épouvanté. Allah, qui envoie le ver luisant pour nous éclairer la nuit, peut découvrir les crimes secrets par les moyens les plus méprisables.

Le Soudan rapporta alors ce que lui avait raconté le nain. Par up mouvement de folle curiosité , ou , comme il en fit presque Taveu , pour vou" s'il ne trouverait rien sur quoi il pût mettre la main,

Nebectamus était entré dans la tente du marquis, que toute sa suite avait al)andonné, les uns étant partis pour porter à son frère la nou- "velle de sa défaite, les autres ne songeant qu'à se réjouir aux frais de Saladin, qui avait fait distribuer dans tout le camp des provisions en abondance. Le blessé dormait, grâce à l'influence du merveilleux talisman du sultan ; de sorte que le nain put tout examiner à loisir. Cependant, entendant le bruit d'un pas pesant, il fut saisi de frayeur, et se cacha derrière un rideau , qui ne l'empêchait pourtant ni de voir ni d'entendre tout ce qui se passait. Le grand-maître entra, et ferma avec soin la toile qui couvrait l'entrée de la tente. Il s'approcha de sa victime, qui s'éveilla en tressaillant, et il paraît même que le marquis soupçonna sur-le-champ quel était le projet de son ancien compagnon , car ce fut d'un ton d'alarme qu'il lui demanda pourquoi il venait le troubler.

— Je viens te confesser et te donner l'absolution, répondit le grand-maître.

Le nain épouvanté ne se rappelait qu'imparfaitemeut le reste de leur conversation, si ce n'est que Conrad suppha le grand-maître de ne pas achever de briser un roseau déchiré, et que le Templier lui avait plongé un poignard turc dans le cœur en prononçant ces mots : Accipe hoc^ qui avaient fait une si profonde impression sur l'imagination épouvantée du témoin.

— Je me suis assuré de la vérité du fait en faisant examiner le corps du défunt, continua Saladin; j'ai ordonné à cet être infortuné, qu'Allah a fait servir d'instrument pour la découverte de ce crime, de répéter en votre présence les mots qu'avait prononcés le meurtrier, et vous avez vu vous-mêmes quel effet ils ont produit sur sa conscience.

Le Soudan se tut, et le roi d'Angleterre prit la parole.

— Si tout cela est vrai , comme je n'en doute plus , dit-il , nous avons été témoins d'un grand acte de justice; mais pourquoi fallait-il qu'il eût lieu en notre présence et de ta propre main?

— Ce n'était pas mon projet, répondit Saladin ; mais si je n'avais précipité son destin il y aurait échappé. Car, si j'avais souffert qu'il but dans ma coupe, comment aurais-je pu, sans encourir le reproche d'avoir violé les droits de l'hospitalité, lui faire subir la mort comme il l'avait méritée? Il aurait assassiné mon père, qu'après avoir bu dans ma coupe il eût été à l'abri de ma vengeance, je n'aurais pu arracher un seul cheveu de sa tête. Mais c'est assez nous occuper de lui. Que son cadavre soit éloigné de nos yeux, et bannissons le souvenir de ses crimes.

Le corps fut emporté, et les marques sanglantes de la scène qui venait de se passer furent effacées ou cachées avec tant de promptitude et de célérité, qu'on peut juger qu'un pareil événement n'était pas assez rare pour que les officiers de la maison de Saladin en fussent embarrassés ou déconcertés.

Cependant le spectacle dont ils venaient d'être témoins pesait sur l'esprit des princes chrétiens. A l'invitation pressante de Saladin, ils prirent la place qui leur était destinée à table; mais ils y restèrent dans le silence de l'inquiétude et du soupçon. Richard fut le seul qui parut ne conserver dans son cœur ni crainte , ni doute , ni embarras , et pourtant il semblait lui-même réfléchir à quelque proposition qu'il voulait faire en termes assez agréables pour qu'elle fût acceptée . Enfin, vidant un grand verre de vin, et s'adressant au soudan, il lui demanda s'il était vrai qu'il eût fait au comte d'Huntingdon l'honneur d'avoir une rencontre avec lui.

Saladin répondit qu'il avait fait l'épreuve de son coursier et de ses armes a^ ec le prince d'Ecosse , comme avaient coutume de le faire les cavahers qui se rencontraient dans le désert, et il ajouta modestement que, quoique le combat n'eût pas été décisif, cependant la résultat n'en avait pas été tel qu'il dût s'en glorifier. L'Ecossais , de son côté, désavoua la supériorité que le soudan lui accordait, et voulut la lui attribuer.

— N'importe, n'hnporte ! s'écria Richard; la rencontre seule te fait assez honneur, et je te l'envie plus que tous les sourires d'Edith Plantagenet, quoiqu'un seul suffise pour récompenser un combat tel que celui que tu viens de livrer. Mais qu'en dites-vous, nobles princes ? convient-il qu'une assemblée royale de chevalerie comme celle-ci se sépare sans avoir fait quelque chose dont on puisse parler dans les siècles futurs? Que sont la confusion et la mort d'un traître pour une guirlande d'honneur telle que celle qui est réunie en ce lieu, et qui ne doit pas se séparer sans avoir vu quelque fait plus digne de ses regards? Qu'en pensez-vous, noble soudan, pourquoi vous et moi, et en présence de cette illustre compagnie , ne déciderions-nous pas la question si longtemps disputée de la possession de cette terre de Palestine, afin de terminer ces guerres fatigantes? Nous avons une lice toute préparée ; l'islamisme ne peut jamais espérer un meilleur champion que toi; moi-même je jetterai mon gant comme celui de la chrétienté, à moins qu'il ne s'en présente un plus digne, et en tout honneur et toute amitié nous nous livrerons un combat à outrance pour la possession de Jérusalem.

Le Soudan fut quelque temps sans répondre; une Aive rougeur

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colora son front, et la plupart des convives croyaient qu'il se disposait à accepter le cartel.

— En combattant pour la sainte cité, dit-il enfui, contre ceux que nous regardons comme des idolâtres, comme des adorateurs de pierres sculptées et d'images peintes, je pourrais espérer qu'Allah fortifierait mon bras; ou, si je tombais sous le fer de Melec Rie, je ne pourrais arriver dans le paradis par une mort plus glorieuse. Mais Allah a déjà accordé Jérusalem aux vrais croyants, et ce serait tenter le dieu du Prophète si, présumant de mes forces et de mes talents, je mettais en danger ce dont je suis assuré par la supériorité de mes armes.

— Eh bien ! dit Richard du ton d'un homme qui demanderait une faveur à un ami intime, si ce n'est pas pour Jérusalem , que ce soit pour l'honneur. Faisons du moins trois courses avec des lances à fer émoulu.

— Je ne puis en conscience vous satisfaire même sur ce point, répondit Saladin souriant à demi de l'empressement amical avec lequel Richard insistait sur ce combat. Le maître donne un berger au troupeau pour l'avantage du troupeau, et non pour celui du berger. Si j'avais un fils qui put tenir mon sceptre quand je cesserai d'exister, j'aurais la hberté, comme j'en ai le désir, de m'essayer dans cette noble rencontre. Mais vos propres Ecritures disent que quand le berger est frappé, le troupeau est dispersé.

— Tout le bonheur a été pour toi ! dit Richard en soupirant au comte d'Huntingdon. J'aurais donné la meilleure année de ma vie pour ta demi-heure près du Diamant du Désert.

L'extravagance chevaleresque de Richard ranima la gaieté de la compagnie; et quand enfin on se leva pour se séparer, Saladin s'avança vers Cœur-de-Liou, et lui dit en lui prenant la main :

— Noble roi d'Angleterre, nous nous séparons pour ne plus nous revoir. Je sais aussi bien que vous que votre ligue est dissoute pour ne plus se réunir, et que vos seules forces sont insuffisantes pour vous permettre de continuer votre entreprise. Je ne puis vous céder cette Jérusalem que vous désirez tant. Cette ville est pour nous, comme pour vous, une cité sainte. Mais quelque autre demande que Richard puisse faire à Saladin, elle lui sera accordée aussi hbrement que cette fontaine accorde ses eaux; oui , et Saladin tiendrait cette promesse , quand même Richard se trouverait dans le désert avec deux archers pour toute escorte.

raCHARD EN PALESTINE. 323

Le lendemain Richard retourna dans son camp ; et quelques jours après le jeune comte d'Huntigdon épousa Edith Plantagenet. Le Soudan lui envoya, comme présent de noces, le célèbre talisman. On lui dut un grand nombre de cures en Europe, mais aucune n'(?gala en succès et en célébrité celles que Saladin avait opérées. Ce talisman existe encore, le comte d'Huntingdon l'ayant légué ù un brave chevalier écossais, sir Mungo de Lee (c), dont l'ancienne et honorable famille le conserve avec soin ; et quoique la piiarmacopée moderne ait rejeté l'usage des pierres constellées, on l'emploie encore avec succès pour arrêter le sang et contre la rage des chiens '.

Ici se termine notre histoire, les conditions auxquelles Richard évacua ses conquêtes pouvant se trouver dans toutes les chroniques de cette époque.

I. C'est un trait épigrammaiique sur lesrecetles de famille, si communes dans la Grande- Bretagne.

TLN Dis HISTOIRES DU TEMPS DES CROISA DKS.

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