‹ Richard en PalestineChapitre 52 sur 54 · Fameuse abbaye près de Slirling · texte numérisé non relu

Fameuse abbaye près de Slirling

— Il faut excuser le vieux Straclian, dit le lord de Gilsland ; il savait par exiK'ricuce que j'ai le cœur un peu plus tendre que si ma signaUirc était Plantagenet.

— Ton cœur plus tendre, masse de fer, caillou du Cumberland ! s'écria Richard. C'est nous autres Plantagenets qui avons le cœur tendre, n'est-il pas vrai Edith? ajouta-t-il en lui lançant un regard qui la fit rougir. Donnez-moi votre main, belle cousine j et vous, prince d'Ecosse, donnez-moi aussi la vôtre.

— Prenez garde, Sire, dit Edith en faisant un pas en arrière et en cherchant à cacher sa confusion sous un air de plaisanterie aux dépens de la crédulité de Richard; souvenez-vous que ma main devait servir à convertir à la foi chrétienne les Sarrasins et les Arabes, Saladin et tous les porteurs de turban.

— Oui, répondit Richard, mais le vent de prophétie a changé, et il souffle maintenant d'un autre côté.

— Ne vous moquez pas, de peur que vos liens ne soient rendus plus forts, dit en s'avançant l'ermite d'Engaddi. L'armée du ciel n'écrit que la vérité dans ses brillants registres. Apprends que la nuit que Saladin et Kenneth d'Ecos?e passèrent dans ma grotte, je lus dans les astres qu'il se trouvait alors sous mon humble toit un prince ennemi naturel de Richard^ à qui Edith Plantagenet devait être unie. Pouvais-je douter que ce ne dût être le soudan, dont le rang m'était connu, puisqu'il était venu bien des fois visiter ma cellule pour converser avec moi sur les révolutions des corps célestes. J'y lus encore que ce prince, époux d'Edith Plantagenet^ serait chrétien. Et moi, faible et ignorant interprète, j'en tirai pour conclusion la conversion du noble Saladin, dont les bonnes qualités semblaient souvent le porter vers la vraie foi. — Le sentiment de mon ignorance m'a humihé dans la poussière, mais j'y ai trouvé des consolations. Je n'ai pas su lire le destin des autres ; qui peut m'assurer si j'ai bien lu le mien? Dieu ne veut pas que nous pénétrions dans ses conseils secrets etque nous cherchions à découvrir ses mystères. Nous devons attendre ses jugements dans les veilles et les prières, dans la crainte et l'espérance. Je suis venu ici en prophète, orgueilleux de pouvoir lire dans l'avenir, me croyant capable d'instruire les princes, et doué même de pouvoirs surnaturels, mais accablé d'un poids que je pensais que mes épaules seules pouvaient supporter. Maintenant mes liens sont rompus; je pars, humilié de mon ignorance, repentant, mais non sans espoir.

Il sortit du pavillon dès qu'il eut prononcé ces mots, et l'on assure que depuis cette époque ses accès de délire devinrent moins fré-

quents, que sa pénitence prit un caractère plus calme, et qu'elle fut accompagnée d'espérance. Il y a tant d'amour-propre , même dans la démence, que l'idée d'avoir fait avec tant de confiance une prédiction mal fondée sembla produire l'effet d'une saignée pour apaiser la fièvre de son cerveau.

11 est inutile d'entrer dans de plus longs détails sur ce qui se passa dans la tente de la reine, et de chercher à savoir si David , comte d'Huntingdon, fut aussi muet en présence d'Edith Plantagenet que lorsqu'il était obligé de jouer le rôle d'un aventurier obscur et sans nom. On peut présumer qu'il lui exprima alors, avec toute l'ardeur conAcnable, la passion qu'il avait jusqu'alors trouvé souvent difficile de peindre par des paroles.

Cependant l'heure de midi approchait , et Saladin attendait les princes chrétiens sous une tente qui ne différait que par sa largeur de celles dont se servaient les soldats kourdes et arabes. Mais sous son vaste dôme noir était préparé le banquet le plus somptueux, à la mode orientale. Il était servi sur de riches tapis entourés de coussins pour les convives. Nous ne nous arrêterons pas à faire la description des draps d'or et d'argent , des superbes broderies en arabesques, des schalls de Cachemire et des mousselines des Indes qu'on Tit briller dans la salle du banquet. Nous parlerons encore moins des mets et des ragoûts entourés de riz coloré de différentes manières, et des autres mystères de la cuisine orientale. Des agneaux rôtis tout entiers, des pilaus de gibier et de volaille, étaient servis sur de grands plats d'or , d'argent et de porcelaine , entremêlés de grands vases remplis de sorbet rafraîchi dans la neige et dans la glace qu'on tirait des cavernes du mont Liban.

De magnifiques coussms amoncelés au haut bout de la table semblaient destinés au Soudan et à ceux de ses convives qu'il voudrait particulièrement honorer. Tout autour de la tente étaient suspendus des drapeaux et des étendards , trophées des batailles que Saladin avait gagnées et des royaumes qu'il avait conquis. Mais on remarquait surtout un long drap noir attaché au bout d'une longue lance ; c'était la bannière de la mort, et l'on y lisait cette inscription : Saladin , roi des rois ; Saladin , vainqueur des vainqueurs ; Saladin doit mourir. Au milieu de ces préparatifs, les esclaves qui avaient apprêté le festin restaient debout , la tète baissée et les bras croisés, comme des statues de marbre ou comme les automates dont tous les mouvements dépendent d'un ressort caché.

En attendant l'arrivée des princes ses hôtes, le Soudan, qui, comme la plupart d'entre eux, n'était pas exempt des superstitions de son

siècle, examina un horoscope accompagné d'une explication que l'ermite d'Engaddi lui avait fait remettre en partant du camp.

— Science étrange et mystérieuse, se dit-il à lui-même , qui , en prétendant lever le rideau qui nous cache l'avenir, égare ceux qu'elle semble guider, et obscurcit la scène qu'elle veut éclairer. Qui n'aurait pas cru que j'étais pour Richard cet ennemi dangereux dont l'inimitié devait se terminer par un mariage avec sa parente ? Et cependant il paraît maintenant que l'union de ce brave comte avec cette dame rétablira l'amitié entre Richard et le roi d'Ecosse, ennemi plus à craindre pour lui que moi ; car le chat-pard enfermé dans une chambre est plus dangereux que le lion dans un désert lointain. — Mais aussi, continua-t-il , la conjonction des astres annonçait que cet époux devait être chrétien. Chrétien ! répéta-t-il après une pause ; c'est ce qui faisait espérer à ce fou de fanatique que je renoncerais à ma foi. Mais moi, moi, fidèle serviteur du Prophète, cette circonstance aurait dû me détromper. — Reste là, étrange et mystérieux écrit, ajouta-t-il en plaçant l'horoscope sous une pile de coussins; tes prédictions sont aussi lîizarres que fatales, puisque, même quand elles sont vraies en elles-mêmes, elles produisent sur ceux qui tentent de les exphquer tous les effets du mensonge. — Eh bien! qui te rend assez hardi pour te présenter devant moi sans être appelé ?

Il parlait ainsi au nain Nebectamus, qui se précipita dans la tente avec un air d'agitation sans égale ; ses traits étranges et disproportionnés étaient encore plus hideux par l'horreur qu'ils exprimaient; sa bouche et ses yeux ouverts, ses bras, ses mains et ses doigts ridés et décharnés étaient étendus dans toute leur longueur.

— Qu'y a-t-il donc? demanda le Soudan d'un ton sévère.

— Accipe hoc* ! répondit le nain respirant à peine.

— Comment? que dis-tu? s'écria Saladin.

— Accipe hoc! dit encore le nain, dont l'esprit était si troublé qu'il ne songeait peut-être pas qu'il répétait les mêmes paroles.

— Retu-e-toij dit Saladin; je ne suis pas en humeur d'entendre tes folies.

— Je ne suis fou qu'autant qu'il le faut pour que mon esprit me gagne du pain, pauvre misérable que je suis, répondit Nebectamus j écoutez-moi, grand Soudan, écoutez-moi!

— Que tu sois fou ou sage , dit Saladin , si tu as quelque plainte fondée à me faire, le devoir d'un roi est d'y prêter l'oreille. Suis-moi,

Il l'emmena dans un appartement intérieur; mais quel que fût le sujet de leur conférence, elle fut interrompue par le son des trom-

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