Froissart, II
journée, dissipé par leur folle ardeur la fortune de la France. Tenus loin des grandes aventures par Charles V, et façonnés à une certaine tactique par Duguesclin, ils avaient appris qu'il y avait mieux à faire que de se sacrifier au point d'honneur chevaleresque : c'était de se ménager pour la patrie et de vaincre pour elle , et en plus d'une rencontre ils avaient regagné l'avantage. Ce n'avait pas été assurément sans de douloureux sacrifices. Il avait fallu abandonner les champs de bataille aux Anglais, leur laisser ouvertes les plaines de la France, se borner à les suivre et à ne recueillir que ce que laissait à l'aventure leur négligence ou leur témérité. La France avait ainsi réparé en partie ses dommages; mais l'honneur de ses armes n'était pas suflisamment rétabli, et ce double sentiment de sa force accrue et de son renom diminué l'excitait à de plus grandes entreprises. Il arriva, après la mort de Charles V, ce que Ton vit plus tard après la mort de Louis XL La France ne se résigne jamais longtemps à pratiquer la maxime suivie par ce dernier roi et fort prônée de son historien Commines : « Qui a le profit, a l'honneur; » et le même instinct qui poussa Charles YllI aux guerres d'Italie, entraînait le jeune Charles VI à des actions d'éclat. Mais l'armée qui entrait en Flandre avec lui, ne ressemblait plus que par ses bannières à celle qui avait succombé à Courtrai. Les désastres de Crécy et de Poitiers avaient passé par -dessus ce grand désastre, et ces deux leçons, qui devaient bien se perdre
encore, avaient alors porté leur fruit. Dès le début de la campagne, cette jeune et ardente noblesse avait donné des preuves d'un empire sur soi-même et d une solidité dignes de servir d'exemple aux plus beaux jours de nos annales militaires.
Philippe Arteveld avait montré quelque dédain à la nouvelle des armements de Charles VI. « Mais par oià pense ce roitiau (roitelet) entrer en Flandre? disait-il : il est encore trop jeune d'un an. » Il confia au sire de Harsellesla conduite du siège d'Audenarde, où s'étaient renfermés les partisans du comte de Flandre, vint à Bruges préparer tout pour la défense, et envoya Pierre Dubois et Pierre de Vintre garder les principaux passages de la Lys.
C'était la barrière de la Flandre, et plusieurs la réputaient infranchissable si les ponts en étaient solidement occupés. Le connétable Clisson ne connaissait pas le pays; et, prenant en considération ce qu'on disait de ces obstacles, il eut un instant la pensée de les tourner. Il s'enquit des sources de la Lys, qui n'étaient pas fort éloignées . « Puisqu'elle a commencement, disait-il, nous la passerons bien. » Mais il eût fallu la remonter par un pays plein de marécages. D'autres proposaient de passer l'Escaut à Tournai, pour se porter sur Audenarde. Mais à moins d'entrer à Gand après avoir délivré Audenarde, on aurait dû passer la Lys plus bas encore pour pénétrer au cœur du pays. Mieux JTalait marcher droit devant soi, là où l'ennemi se montrait en puissance. Si les Anglais lui voulaient
\enir en aide, c'était d'ailleurs iin sûr moyen de leur barrer le chemin. On s'arrêta donc à la résolution de franchir la Lys, et Ton se porta vers le pont de Commines où était Pierre Dubois*.
Le pont avait été rompu. Comment y suppléer? Point de bateaux aux environs^ ni moyen d'en avoir. Dans cet embarras , quelques jeunes seigneurs , le sire de Saint-Py et d'autres, se dirent que s'ils avaient deux ou trois barques avec des cordes fixées sur les deux rives, ils pourraient établir de l'une à l'autre un va-et-vient qui leur permettrait de passer et de prendre les Flamands à revers. Saint-Py mit la chose à exécution. Il se fit amener de Lille par chariot un baquet (petit bac, barque plate) et des cordes; on en trouva un autre au voisinage, et les jeunes seigneurs passèrent dix par dix, comme il avait été réglé. Tout le monde s'y serait porté, au risque d'ébruiter la tentative, si l'un des maréchaux, Louis de Sancerre, n'y eût fait résistance; mais lui-même passa après les autres, tandis que le connétable détournait l'attention des Flamands par une démonstration du côté du pont. Le passage heureusement accompli, nos gentilshommes, au nombre de quatre cents environ, rajustèrent leurs armures, bouclèrent leurs bassinets, et se dirigèrent par les marais vers Commines'
Un de nos artistes les plus spirituels et les plus
1. Dédain d'Arteveld pour l'expédition de Charles VI. Froissart, II, 174. — Délibération sur Ventrée en Flandre. Ibid., 177.