‹ Richard II (volume 2)Chapitre 40 sur 92 · Froissart, II · texte numérisé non relu

Froissart, II

sur ses bonnes grâces, qu'au lieu de se rendre à Lille^ ils prirent le chemin de l'Écluse, et partirent pour l'Angleterre, abandonnant tous leurs biens, qui échurent au fisc. Ce n'était pas seulement le commerce des Anglais, c'était leur empire qui était compromis : ils ne pouvaient plus se faire illusion, quand ces soldats français, qui depuis si longtemps étaient tenus loin des champs de bataille, y reparaissaient avec l'éclat d'une victoire égale à celles de Crécy et de Poitiers. Le vif sentiment qu'ils en avaient se trahit par les termes de mépris avec lesquels ils parlaient entre eux de cette bataille : u Ah! sainte Marie! disaient-ils , que ces François font maintenant de fumée pour un mont de vilains qu'ils ont rués jus (jetés bas). Plût à Dieu que ce Philippe d'Arteveld eût eu des nôtres deux mille lances et six mille archers! 11 n'y auroit pas eu un seul de ces François qui ne fût mort ou pris. Et par Dieu ! ajoutaient-ils, ne sachant plus maîtriser leur jalousie, gloire ne leur demeurera mie longuement. Or avons-nous bel avantage d'entrer en Flandre : carie pays a été conquis par le roi de France ; nous le conquerrons pour le roi d'Angleterre. » Et, prenant pour prétexte les dispositions du comte et sa conduite récente à regard de leurs nationaux : « Encore montre bien à présent le comte de Flandre qu'il est grande ment sujet au roi de France, et qu'il lui veut complaire de tous points, quand tous marchands anglois demeurant à Bruges depuis trente ans il a bannis et chassés de Bruges et de Flandre. On a vu le temps

qu'il ne l'eût fait pour nul avoir; mais maintenant il n'en oseroit autre chose faire pour la doutance (crainte) des François ^ »

Tel était donc l'effet de la bataille de Rosebecque en Angleterre. Devant l'insurrection de Flandre menacée par la France, les Anglais étaient restés partagés : car son triomphe était le triomphe de tous les révoltés, et sa défaite le triomphe de la France. Maintenant que la France avait vaincu, ils n'avaient plus qu'une pensée, qu'un désir : effacer cette victoire; et ils y étaient d'autant plus attirés que l'insurrection chez eux n'était plus à craindre, et qu'ils se trouvaient conduits à cette alternative : avoir la Flandre à soi ou Tabandonner aux Français.

Toute la politique du parlement est entraînée dans cette direction. Les communes qui, tout récemment encore, ne voulaient plus voir dans la guerre de l'rance qu'une guerre d'ambition dynastique, disant au roi : « C'est votre affaire : subvenez -y de votre domaine ; » les communes qui , pressées d'en partager les charges, insistaient pour qu'on y mît lin , n'ont maintenant rien de plus à cœur ; et malheur au roi si, averti par des coups plus sensibles, il veut

1. Biens des Anglais a Bruges confisqués par les Français. « Nam sicut perantea in conflictu intcr Gandavenses et Burgenses, morcatores anglici sunt salvati et in rebus suis nil mali passi; ita versa vice modo praevalentibus Gallicis, externis mercaloribus cunctis impunitate gaudentibus, solumniodo Anglicorum bona direpta sunt et régis Francorum usibus confiscata, occisis apprentitiis anglicis obvianiiliislcictis. « (Wals., p. 296.)- Le comte de Flandre et les Anglais. Frolssart, II, 206 ; — Dépit des Anglais contre les Français. Ihid.

rentrer dans la voie qu'on lui marquait naguère, e( terminer une lutte qu'il juge funeste à son pays.] Ceux qui lui feraient un crime des charges et des! revers d'une guerre à outrance, ne lui pardonneroni pas davantage les sacrifices commandés par la paix,

LA CROISADE DE l'ÉVÊQUE DE NORWICH.

Richard alors était comme tout le monde très-décidé à marcher en avant. Il ne s'agissait plus d( deux expéditions. Du côté de l'Espagne l'occasioi était manquée : le roi de Portugal, forcé à traiter ave< les Castillans, avait dû congédier les Anglais, et h comte de Cambridge revenait en Angleterre. Du côti de la Flandre il y avait urgence, au contraire : ui instant même on crut que Charles VI vainqueur allait se porter sur Calais ; et Richard, résolu d'y courir,! mit arrêt sur tous les vaisseaux du port de vingt tonneaux, pour les faire servir à son passage. Charles Y] n'avait marché ni sur Calais ni sur Gand. Il n'allî pas même cette fois à Bruges : il s'était replié sui Courtrai, qu'il brûla au départ comme pour venger la bataille désastreuse dont cette ville gardait les trophées : acte odieux qui, sans effacer l'échec di Philippe le Bel^ déshonorait son propre triomphe. Puis il avait quitté la Flandre pour aller à Paris re-l

cueillir sur les Maillotins les fruits de sa victoire. La ville de Gand, qu'il eût été si facile de surprendre et d'accabler dans la première stupeur de la défaite, avait donc pu se raffermir. Elle avait repris courage à la voix énergique du brave P. Dubois ; mais il fallait qu'elle fût secourue. Richard reprit le projet de passer lui-même la mer et d'aller à son aide. Il avait à cette fin, un peu après TÉpiphanie (6 janvier 1383), réuni les barons et les prélats en grand conseil à Westminster. Ils approuvèrent sa résolution. Le roi à la tête de l'armée, c'était, à leur avis, le moyen d'y attirer le plus de monde avec le moins de frais pour le trésor, chacun mettant volontiers du sien pour servir sous ses yeux. Il fallait de l'argent pourtant, et le parlement fut convoqué à bref délaie

H se réunit à Westminster le 23 février, et Tévêque de Londres , chancelier, exposa la situation et le projet de Richard.

Les communes demandèrent encore que le roi leur adjoignit un certain nombre de lords qu'elles désignaient ; ce qui leur fut accordé, avec cette remarque pourtant que le choix en appartenait au roi et à nul autre. Après avoir mûrement délibéré, elles revinrent

1. Traité du roi de Portugal avec les Castillans. Froissart, II, 145; cf. Wals., p. 296; M. Evesh., p. 41 ; — Charles VI à Courtrai et à Paris. Froissart, II, 200-205 ; — Pierre Dubois à Gand. Ihid., 203 ; — Arrêt sur les vaisseaux pour le passage du roi, 12 dôcembro 1382. Rymer, t. VII, p. 373; — Grand conseil de Westminster. II est rappelé dans l'exposition du chancelier au parlement suivant. Rot. Pari, t. m, p, 144, § 3.

en parlement, et firent connaître leur avis par l'organe de leur orateur James de Pickering. Elles déclinaient toujours la mission de rien décider en matière de guerre; mais leur responsabilité ainsi couverte, elles n'en exprimaient pas moins leur sentiment. Le trouble, disaient- elles, régnait encore partout dans le royaume, et la trêve avec l'Ecosse expirait à la Saint-Jean : si, comme tout le faisait croire , elle ne se renouvelait pas , on avait à craindre de ce côté une guerre ruineuse; et la plus sûre manière d'y faire obstacle, et même de la prévenir, était à leur avis, que le roi et ses trois oncles demeurassent en Angleterre. Il leur semblait donc mieux de s'en tenir à la croisade, et d'accepter les propositions de l'évêque de Norwich. Il demandait qu'on lui accordât tous les subsides de guerre : d'une part, les quinzième et dixième votés par les laïques et le clergé ; de l'autre, les six deniers par livre sur les marchandises et les deux sous par tonne de vin, accordés pour la sauvegarde de la mer; et il offrait à ce prix de conduire sous peu de temps en France, trois mille hommes d'armes et trois mille archers bien montés et pourvus. Cinq cents hommes d'armes et cinq cents archers devaient être à la mer, pour aller au secours de Gand dans les vingt jours qui suivraient le premier payement. Il se chargeait de tous les frais et de l'entretien de l'armée, ne demandant plus autre chose que des lettres qui lui assurassent l'obéissance des officiers du roi; et, pour

maintenir ses communications avec TAngleterre, la présence de l'amiral de l'Ouest dans les parages voisins avec dix gros vaisseaux, dix bonnes barges armées et cinq cents combattants \

Ces propositions, appuyées par les communes, étaient moins bien accueillies des lords. Il leur répugnait de voir un prélat prendre la direction de la guerre. Pour vaincre cette opposition, qui était menaçante, Tévêque de Norwich, avant qu'on délibérât, renchérit encore sur ses offres, rabattant même de ses demandes. Il ne demandait plus le produit de cette taxe sur le vin et sur les marchandises, consacrée exclusivement à la défense des rivages. Il se contentait du quinzième voté, et s'engageait à servir le roi pendant un an en fier dans le royaume de France, avec deux mille cinq ^nts hommes d'armes et deux mille cinq cents archers; mille hommes, et non plus seulement cinq cents, devaient prendre la mer dans les vingt jours du premier à-compte. Assurément on ne pouvait avoir à moins de frais plus de soldats; mais encore fallait-il qu'on les sût conduire. L'opposition des lords subsistait donc, et ils multipliaient les objections ou les réserves. L'évêque se faisait fort d'avoir des soldats : avait-il aussi des capitaines? Il promit d'en avoir, et des meilleurs.

1. II"' Parlement de la sixième année (23 février). liot. Parl.^ t. III, p. lkk;\e moino d'Evosh.im (p. kk) se trompai sur la date do ce parlement, qu'il place en mai; — Exposé du chancelier. Rot. Pari. y t. III, i». \kk^ g 2 et 3 ; — Réponse des communes. Ibid.^ p. U5, § 9 et 10.

mais il se refusait à dire leurs noms avant que Fexpédition lui eût été accordée. Autre point : il était le chef de la croisade ; mais il fallait qu'il y eût auprès de lui un lieutenant du roi : car jamais prélat en Angleterre n'avait exercé les pouvoirs de commandant d'armée. L'évêque dit qu'il mettrait par écrit les noms de plusieurs seigneurs, et que le roi choisirait parmi eux son lieutenant, à la condition que le lieutenant du roi lui obéirait en ce qui touche la croisade, comme lui-même obéirait pour le reste au lieutenant du roi. Mais voici une difficulté : l'expédition était une croisade contre les Clémentins; si la France venait à se convertir au pape Urbain VI, qu'arriverait-il? Une chose fort simple : l'évêque repliait la bannière de la croisade et déployait sa propre bannière; cela fait, il continuait la guerre avec ses croisés redevenus soldats du roi. Il en prenait l'engagement. Les lords cédèrent, et Walsingham en fait presque un miracle : « Enfin, dit-il, après bien des faux-fuyants cherchés par les lords, bien des entraves suscitées par les barons, mais brisées par la louable persévérance des communes , le samedi , et à l'heure où l'Église chante Vexilla crucis prodeunt, les adversaires de la croix, comme foudroyés par ce chant solennel, acclamèrent son triomphe (a). »

Le roi publia, sans plus tarder, un édit qui permettait à ses sujets de traverser la mer avec l'évêque, sauf ceux qui étaient de sa retenue ou de celle des autres grands seigneurs. L'évêque, comme il s'y était en-

gagé, remit au roi les noms de quatre seigneurs pour qu'il choisît son lieutenant : mais le roi savait combien ce choix lui serait désagréable, et, pour n'entraver en aucune sorte son entreprise, il s'abstint de se donner aucun lieutenant auprès de lui : c'était lui en abandonner les pouvoirs \

L'évêque de Norwich avait donc tout ce qu'il voulait : il était chef de croisade et chef de guerre; et il n'y avait autre croisade et autre guerre que la sienne. Point de concurrence du côté de l'Espagne. Un seigneur gascon^ le sire de Lesparre, venu de ce pays, ayant offert d'indiquer le moyen d'y avoir une bonne paix, la proposition, appuyée des communes, avait été agréée du roi; et pour plus de garantie^ tandis que lui-même était employé à cette négociation, Lancastre, chef obligé de la croisade d'Espagne, était envoyé vers l'Ecosse afin d'y prolonger la trêve. Ainsi tout était pour la Flandre et pour le belliqueux prélat; et jamais plus d'efforts n'avaient été combinés à une même fin. Le pape Urbain YI avait, dit-on^ expédié en Angleterre jusqu'à trente bulles : tous les évoques y avaient prêté leur concours; et l'évêque de Norwich, en sa qualité de légat apostolique, se mettait directement en rapport avec tout le clergé des deux provinces. Aux termes de ses instructions, chaque prédicateur était accompagné d'un clerc tenant registre des sommes versées ou des gens enrôlés

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