J. WICLEFF
Le soulèvement aurait eu moins de gravité s'il n'avait eu son principe dans l'état général du pays.
L'Angleterre, on l'a vu, avait dès lors une forme de gouvernement sans pareille en Europe. Elle avait introduit dans sa charte et pratiquait dans ses rapports avec la royauté les principes des constitutions modernes ; mais les rapports des classes étaient toujours du moyen âge : la liberté se faisait jour dans le gouvernement ; la servitude restait dans le fond de la société.
« Un usage est en Angleterre^ dit Froissart, et aussi est-il en plusieurs pays, que les nobles ont grands (sic) franchises sur leurs hommes et les tiennent en ser-
vage; c'est à entendre qu'ils doivent de droit et pa coutume labourer les terres des gentilshommes, cueil lirles grains et amener à Thôtel, mettre en lagrangeij battre et vanner, et par servage les foins fener e mettre à l'hôtel , la bûche couper et amener à l'hô" tel, et toutes telles corvées; et doivent iceux homme tout ce faire par servage aux seigneurs. Et trop plus grand foison a de tels gens en Angleterre que ail leurs; et en doivent les prélats et gentilshommes êtn servis*. »
Mais nulle oppression ne dure que sous Tempiri de la force ; or la crise était grave pour les classeï supérieures; et l'Église, d'où était venu tant de fois h salut, l'Église engagée elle-même par ses hauts dignitaires dans les liens de la féodalité^ se trouvait précisément alors fort empêchée d'y porter remède. L papauté, après Boniface VIII, était tombée de la domination dans la dépendance; et cette sujétion où 1; retenaient dans Avignon les successeurs de Philippe le Bel, Tavait surtout compromise en Angleterre. Lei Anglais voyaient dans le pape Tallié nécessaire, l'instrument de leurs ennemis; et les prétentions, tou jours mal acceptées, que le souverain pontife tirait" de la donation du roi Jean, leur semblaient particulièrement insupportables quand celui qui revendiquait
1. Froissart, II, 106. Voyez plus haut (p. 20) la loi des laboureurs d'Edouard III, qui s'applique aux hommes libres comme aux serfs ; et les sanctions nouvelles qu'elle avait reçues des derniers parlements.
sur l'Angleterre des droits de suzerain, était luimême le client de la France. Ce contraste rendait plus amères leurs récriminations et pouvait amener une rupture. La rupture fut évitée alors; le pape revint à Rome, et ce furent les Français qui, pour retenir la papauté dans Avignon, firent le schisme (le grand schisme d'Occident). Or le schisme de la France raffermissait tout naturellement l'orthodoxie de FAngleterre : les Anglais ne pouvaient songer à se séparer d'un pape qui excommuniait la France. Mais déjà pourtant, parmi ces querelles de l'Église et de FÉtat, on voyait poindre une révolution qui pouvait renverser l'un et l'autre : la prédication de Wicleff(a).
Wicleff, comme les réformateurs du seizième siècle qui saluèrent en lui un précurseur, a conquis son rang parmi les émancipateurs de l'esprit humain par une doctrine de servitude. Il sacrifiait le libre arbitre, ramenant tout à la sràce. L'état de grâce était pour
lui l'unique fondement du droit. Dieu seul était maître, et les hommes n'étant que ses serviteurs et ses vassaux, perdaient, en manquant à leur foi, tous les pouvoirs qu'ils tenaient par délégation de son haut domaine. Ainsi, plus d'hérédité dans la souveraineté politique, plus de droit acquis et permanent dans la hiérarchie de l'État ou de l'Église : la grâce seule faisait l'autorité du magistrat et le caractère du prêtre ; et, par suite, ce caractère cessait d'être indélébile. Le péché dégradait ipso jure : avant de recevoir les sa-
crements du minisire des autels, il eût été bon de l'ouïr lui-même en confession. Mêmes conséquences dans Tordre civil : hors de la grâce, nulle puissance sur les personnes ou sur les choses; plus d'hérédité même dans les familles^ plus de seigneurie ni depro- ; priété. Tout, dans l'État comme dans l'Église, de- , vait être l'apanage des saints.
Ces propositions, extraites des écrits de Wicleff, i n'étaient probablement pas le texte même de son en- [ seignement; et on peut croire qu'il n'en prêchait point | la pratique. C'était un idéal oii il conviait les hommes, j sans les y prétendre obliger par conscience; et, pour \ accommoder sa théorie au régime présent de la so- j ciété, il disait, sur un ton trop familier sans doute, ; que « Dieu devait obéir au diable » ; c'était sa ma- nière de prêcher la soumission aux puissances. Mais cette maxime, que ses ennemis prenaient à la lettre ] pour en faire un objet d'horreur, n'était guère propre ^ à contenir ses disciples : car comment donner les | mains à ce triomphe de Satan, et ne point travailler i plutôt à rétablir le règne de Dieu ? Lui-même d'ail- " leurs, si réservé qu'il fût vis-à-vis de l'État, allait < plus loin à l'égard de l'Église; et il avait en ce qui la concerne des sentences d'une application immédiate. Il attaquait directement et sa hiérarchie et sa puissance, au spirituel comme au temporel. Il niait que le pape eût plus de pouvoir qu'un simple prêtre; il lui refusait le droit de lier et de délier, le droit de grâce ou d'excommunication; et en même temps qu'il
lui ôtait cette arme redoutée des grands, il donnait aux grands puissance surTÉglise, en soutenant qu'ils avaient le droit et le devoir même, sous peine de damnation, de lui prendre ses biens en des cas dont eux seuls étaient juges. Ainsi Wicleffne s'élevait avec tant de violence contre le pouvoir spirituel, que pour le mieux assujettir au pouvoir temporel (a).
Les grands furent plus séduits par ces déclarations de Wicleff qu'effrayés des autres conséquences de ses principes; et le bas peuple lui devait applaudir sans réserve : car ces biens de l'Église qu'il donnait aux grands le pouvoir de retirer à ses ministres, il enseignait que c'était le bien des pauvres, et qu'avant de rien demander au peuple par l'impôt, c'était à l'Église, comme dépositaire de cette réserve, qu'il fallait s'adresser. Aussi put-il répandre son enseignement tout à son aise, s'entourant de disciples (les lollards) qui prenaient l'habit de moine, pour mieux crier contre les couvents; et lorsque enfin, à la requête du pape, il fut cité devant le primat, les appuis ne lui manquèrent point.
La première fois, à la fin du règne d'Edouard ÏII (1377), le duc de Lancastre et Henri Percy, le sénéchal et le maréchal d'Angleterre, vinrent lui faire cortège devant ses juges; et ils interpellèrent si violemment Tévêque de Londres, chargé de la conduite du procès, qu'ils changèrent tout à coup la nature du débat. La multitude, qui haïssait Lancastre plus encore qu'elle n'aimait Wicleff, voulait tuer le prince; elle se ré-
pandit dans la ville; elle força l'hôtel de Percy; elM eût brûlé dès lors le beau palais de Lancastre, si l'évêque ne fut intervenu pour la calmer; et les deux patrons de Wicleff ne se crurent en sûreté qu'en se réfugiant à Kensington, auprès de la princesse de Galles. Quant à Wicleff, effacé parce coup de théâtre, rarchevêque, levant brusquement la séance au milieu du tumulte, s'était borné à lui enjoindre de ne pas enseigner davantage les points incriminés de sa doctrine. Le pape, ne croyant pas que le silence suffît après une telle prédication, désapprouva cette indulgence, et demanda que le novateur fût condamné ou qu'il rétractât ses maximes. Il adressa des bulles à Oxford, à Canterbury et à Londres. Mais les choses avaient bien changé dans l'intervalle. Richard 11 avait succédé à son aïeul; Lancastre s'était éloigné, et Wicleff perdait en lui un patronage compromettant vis à vis du peuple, sans que son crédit fût diminué à la cour. Dans la détresse où était le trésor, on avait voulu savoir si l'on pouvait retenir l'argent en Angleterre, au risque même de l'empêcher d'aller à Rome ; et on avait soumis le cas à Wicleff: à qui mieux s'adresser pour la réponse que l'on souhaitait? On lui devait bien quelque retour. Quand les bulles du pape arrivèrent, l'université d'Oxford, où Wicleff avait enseigné et où il retenait de nombreux adhérents, hésita si elle recevrait la sienne. Le primat, l'évêque de Londres, n'avaient pas les mêmes raisons de s'abstenir : et la cour ne les empêcha point d'y donner suite en assi-
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i gnant WiclefPà comparaître devant eux; mais le jour ^ où il se présenta au lieu marqué, dans la chapelle de i Lambeth, un messager de la princesse de Galles vint I enjoindre aux prélats de ne rien prononcer contre lui; et la multitude, que l'absence de Lancastre laissait toute à ses instincts, envahit la chapelle (1378) («). Ce n'était plus Wicleff qui était en péril; et du reste, loin d'abuser de ses avantages, il donna les ! explications que l'on voulut. S'il niait la perpétuité du pouvoir politique et du domaine civil, c'est leur éternité qu'il voulait dire : et chacun devait être de { son avis, à moins de nier la fin du monde et la résurrection. Lors donc qu'il limitait le règne des hommes, c'était pour réserver les droits de Jésus- I Christ, qui doit un jour régner sur tout le monde ; i s'il refusait au père de famille le pouvoir de disposer li en maître de ses biens, c'était pour réserver le droit |! de Dieu, à qui tout appartient, et dont les hommes J ne sont que les serviteurs. La grâce qu'il enseignait, } avait son fondement dans l'Évangile : le droit de lier «' et de délier la suppose absente ou présente en celui à qui on l'applique-, nul n'est lié ou déhé, s'il ne se ? trouve à l avance esclave ou affranchi du péché. Quant aux biens ecclésiastiques, si le prêtre en use mal, c'est rendre service à l'Église que de Ten dépouiller; c'est dégager le spirituel du tem|)orel au grand profit de l'un comme de lautre : doctrine qui n'a jamais nianqué d apôtres en aucun temps. WiclelT la déclarait incontestable s'il y a un Dieu; car, disait-il, si
Dieu est, il est tout-puissant, et s'il est tout-puissant il peut donner cette autorité aux grands comme toute autre (a).
En présence de la multitude et de ses bruyantes manifestations, les explications furent jugées suffisantes. On renvoya encore Wicleff, en lui intimant de ne plus enseigner désormais les propositions condamnées par le pape, il en enseigna d'autres plus radicales. Le domaine civil, disait-il, n'existait point dans l'état d'innocence; il tient donc inséparablement à Tétat de péché ; et le vrai clerc, dont le caractère exclut toute idée de péché, doit y demeurer étranger. Comme Jésus-Christ n'a rien possédé, le prêtre ne doit rien posséder : il ne le peut, sans pécher mortellement; et c'est faire acte méritoire que de lui retirer cette pierre de scandale*.
Comment ces maximes nouvelles échappèrent-elles à la censure? Wicleff, qui tenait peu à être martyr de sa doctrine, recourut sans doute encore à l'interprétation. Il en usa aussi pour lui-même. Cet ennemi de la propriété ecclésiastique garda son petit bénéfice, et mourut paisiblement curé de Lutterworth (6).
Mais il eut desdisciples qui, moins théoriciens, voulaient, à leurs risques et périls, mettre le dogme en pratique : tel fut John Bail.
Ce John Bail, « un fol prêtre de la comté de Kent, )> dit Froissart, était déjà avant Wicleff un prédicateur