‹ Richard III, tragédie en 5 actesChapitre 1 sur 23 · RICHARD · texte numérisé non relu

RICHARD

Brack. Le combat s'est passé près (le Tewksbury, je crois. Les ennemis ont-ils perdu des hommes de marqueI

Stan. J’étais déjà parti * seigneur, avant que le rapport de la bataille fût fait. Mais, lorsque je quittai l’armée, une proclamation du roi ordonnait d’aller à la recherche d'Edouard, fils de votre prisonnier, le roi Henri VI. On promettait une récompense à ceux qui le découvriraient, et on accordait la vie sauve au jeune prince , s’il se rendait.

Brack. Je crains que ce prince , qui ressemble si peu à son père , n’ait le cœur trop élevé pour supporter patiemment une vie d’esclavage. Ces nouv elles seront pénibles pour le roi Henri , car il avait mis tout son espoir dans l’issue de ce combat.

Stan. Le roi Henri est fait au malheur •, il s’y soumit toujours avec indifférence , et jamais on ne s’est aperçu qu’il perdit courage. Comment passet-il sa vie dans sa prison?

Brack. Comme quelqu’un dont les vœux ne sc sont jamais élevés juseju’à une couronne. Le roi semble mort en lui. Mais l'homme existe encore et soupire quelquefois après la liberté. 11 lit, il se promène, et souhaite que le sort lui eût accordé une plus humble naissance, afin de ne pasavoireu le chagrin de tomber d’un trône.

Stan 3N’ost-il pas possible de voir ce roi? On dit qu’il parle volontiers aux amis d'Edouard , et qu’il les traite même avec beaucoup d’égards et de considération.

Brack. Voici l’heure de sa promenade*, après sa prière du matin , il est rare qu’il y manque (car il jouit en toute liberté du jardin) : retirons-nous derrière ce bosquet; nous l’observerons de là sans qu’il nous voie. (Z/.r \e retirent.)

Le Roi Henri entre.

Le Roi. En ce moment le coup décisif est frappé- Ou bien la reine et mon fils ont remporté la victoire, ou bien j’ai cessé d’être désormais lacau.se

ACTE I. 7 de guerres civiles. Je voudrais être mort, si telle était la volonté du ciel ; car qu’est-ce que l’existence , si ce n’est un enchaînement de soucis et d’inquiétudes ? Et c’est pour trouver ces chagrins cruels que les rois font tant de bruit, et se donnent tant de peines. Notre vie est une chasse de peu de durée ; le gibier que nous brûlons d’atteindre, c’est le bonheur; plus nous le poursuivons, plus il se hâte de fuir. Souvent celui qui s’élance, plein d’un brillant espoir , épuise inutilement les forces de son coursier ; taudis que le pauvre villageois, du haut d’une colline , jouit, à son aise et sans danger, du spectacle de la chasse, et voit le bonheur se réfugier dans son humble chaumière.

Stan. Il paraît bien agité.

Brack. Vous connaît il?

Stan. Non, et je :ie voudrais pas qu’il me connût.

Brack. Avançons maintenant.

( Ils entrent en scène.\)

Le Jloi. Encore une nouvelle humiliation pour l'orgueil ï Cet homme obtint de moi-même son emploi, et aujourd’hui je suis son prisonnier. — C’est lui qui m’enferme, aux heures du repos. Qui aurait pu s’attendre à cet étrange changement , lorsque je le vis à genoux baiser la main qui élevait sa fortune ? Mais cependant il ne faut pas que je m’en plaigne; c’est peut-être à cette circonstance que je dois les égards qu’il me témoigne.— Bonjour, lieutenant, y a-t-il quelques nouvelles? Qui donc est là près de vous ■

Brack. Un officier qui estvenu en hâte cette nuit de Tewksbury.-^-Nous avons eu une bataille.

Le Jloi. M’apporte-t-il des lettres, des rapports? Brack Sire, c’est un officier du roi Edouard, votre ennemi.

Le Jloi. Alors il ne me flattera poiut.—Soyer, le bienvenu, monsieur, quoique vous soyez l’ain du roi Edouard; j’ai appris à l’être moi-même s ricbahd ni

S/an. Oui, sire ; vous n’en connaîtrez les détails que trop tôt.

Le Roi. Si j’ai tout perdu, je ne puis le savoir trop tôt. — Je vous en prie, parlez : ma femme? mon fils? dites-moi, monsieur, sont-ils en vie?

Stan. Depuis mon arrivée, sire, un autre courrier nous a donné la nouvelle que la Keine et votre fils sont prisonniers à Tewksbury.

Le Roi. Que la volonté du ciel s’accomplisse î— Les chasseurs les ont enfin en leur puissance. Je n’ai d’autre secours à offrir que mes larmes et me» prières 1

Stan. Sire, le roi Edouard compte sur son épée, et cependant lorsqu’il est victorieux, il en remercie humblement le ciel; les soldats aiment un chef actif et valeureux. La fortune, comme les femmes, veut être serrée de près ; les Anglais sont pleins d’ardeur, et ce n’est pas chose facile de les dompter.—Le roi Edouard a leur caractère ; il sera difficile de le subjuguer.

Le Roi. Hélas! je croyais que c’étaient des hommes, et j’espérais gagner leurs cœurs plutôt par la douceur que par la sévérité. Lorsque sur les portes île la ville , je vis se dessécher au soleil les membres d’un traître, mon sang se glaça d’horreur; je fis ôter ces tristes débris, et en les enterrant, j’ensevelis en même temps la mémoire des crimes de l’homme. Peut-être ces sentimens de pitié me donnèrent-il s un aspect moins terrible ; les rois sont responsables pour toute l’espèce humaine; quand on les outrage, qui pourrait-être à l’abri de l’insulte? S’il en est ainsi, j’ai mérité ces revers de fortune.

Un Officier entre-

L’Off. Monsieur, un gentilhomme apporte un ordre qui l’autorise à voir le roi Henri.

Rrack. Je me rends près de lui.

{Il sort avec /'Officier.)

Stan. Ses affaires exigent peut-être un entretien

ACTE I. 9 artîculier; je vous laisse, sire, et je vous souhaite tout le bien nue je puis vous souhaiter. (A part*') Ne pas lui faire de mal, c’est le servir.

(Il sort.)

Le Roi. Adieu! Qui peut être arrivé? Un froid subit, semblable au froid de la mort, coule dans toutes mes veines : je redoute quelque horrible nouvelle! \

BracRenbury rentre.

Qu’est-ce, cher lieutenant?

Brade. Un officier, sire, qui vient de Tevvksbury : il parait livré à la tristesse. Lorsque je lui demandai quelles nouvelles il apportait, sa réponse fut un profond soupir : je ne pouvais le presser davantage •, maiS je crains qu’elles ne soient funestes.

Brandon entre.

Le roi. Funestes en effet! Ce front soucieux me semble la première page d’un tragique volume. Dis, mon ami, comment se trouve la reine? mon fils? Tu trembles, et la pâleur de tes joues explique mieux que ta langue ton triste message. De même un soldat, abattu, défaillant, accablé par le malheur, les yeux égarés, la mort sur les lèvres, s’approcha de la couche de Priant, au milieu d’une sombre nuit, pour lui annoncer que la moitié de sa chère Troie était déjà la proie des flammes. Mais Priam vit l’incendie, avant que le soldat ne trouvât la parole; et moi, je vois la mort de mon malheureux fils, avant que tu me l’apprennes. Tu pourrais me dire ; votre fils fit teile et telle action , la reine en fit telle autre : le vaillant Oxford se battit ainsi : tu étonnerais mon oreille par le récit de ces haut faits. Mais ( pour étonner en effet mon oreille) tes soupirs détruisent cette gloire et. m< répètent enfin : femme : fils, serviteurs, tout es» mort.

B rond. Et cependant la reine vit, ainsi que plu sieurs de vos amis; mais qiuint à mon seigneur, votre iils

Le Roi. Quoi? est-il mort? Je t’en conjure , réponds-moi ; dis que mes pressentimens me trompeut; ose me démentir; et je te remercierai de cette douce offense.

Brand. Je voudrais le pouvoir, sire : mais vos craintes n’étaient que trop fondées.

Le Roi. Non, non; ne me dis pas que mon fils est mort.

R rond. Sire, je suis désolé de devoir vous ap- I irendre ce que je souhaiterais n’avoir jamais vu ! fans cette dernière bataille, près de Tewksbury, votre fils, dont l’ardeur inspirait du courage au plus lâche de l’armée, se porta toujours à l’endroit oii le danger se montrait." Jamais un jeune héros plus vaillant ne guida son coursier au son delà trompette. Mais qui peut commander aux chances de la guerre? Le roi Edouard finit par rester maître du champ de bataille couvert de sang; et la reine, ainsi que votre fils, devinrent ses prisonniers.

Le lloi. Oh ! arrête ! oh ! de grâce ! ce prologue m’annonce une tragédie trop fatale. 11 mourut prisonnier, dis-tu? mais comment? expira-t-il de douleur ? ou bien réélit-il la mort des sanglantes mains qui s’étaient emparées de lui?

Brand. Après le combat, Edouard triomphant voulut voir le prince captif : le prince fut amené devant lui. Edouard lui reprocha durement sa conduite; il lui demanda quelle réparation le jeune héros lui ferait pour avoir pris les armes, et pour avoir excité les Anglais à la révolte. Votre fils, impatienté de ses injures, lui répondit :« I’rosternetoi, et parle en sujet, orgueilleux York! Imagine-toi entendre dans ma bouche la voix de mon père, qui t’adresse les mêmes paroles et t’accuse du rébellion. Réponds toi-même , traître.» Irrité I iar ce discours, et par d’autres encore, le roi idouard, poussé à bout par l’audace du jeune prince, le frappa de son gantelet au visage, avec

ACTE I. n colère; alors Richard, Clarence et d’autres seigneurs lui enfoncèrent leurs poignards dans le sein. Je l’ai vu tout sanglant étendu sur la terre, pour ne jamais se relever.

Le Jîoi. Oïl! si, à chaque parole, tu m’avais plongé des poignards dans le cœur, ces blessures m’auraient moins fait souffrir que tes récits. Mais, dis-moi, tous, tous l’ont-ils frappé?

Brand. Tous, sire; mais le duc Richard fut le premier.

Le Roi. Puisse-t il s’arrêter là! que ce soit là son dernier crime! Oh! barbarie! Hommes sans pitié! Le tuer ainsi, contre toutes les lois de la guerre! N’était-ce pas assez qu’il eût perdu les droits de sa naissance? votre haine devait-elle lui arracher la vie ! Vous n’avez pas d’en fans, exécrables bourreaux; si vous en aviez, leur souvenir eût excité vos remords.

Brand. Prenez courage, sire; espérez des jours plus heureux.

Le Roi. Oh! qui peut supporter un fer brûlant dans la main, eu songeant au froid Caucase? Qui peut, dépouillé de véteinens, se roulçr dans la neige du mois de décembre , en portant ses souvenirs sur les chaleurs de l’été! Loin de moi ! Par le ciel , je détesterai l’aspect de tous ceux qui m'engageront à me consoler! Si tu veux flatter ma douleur, je te remercierai; mais quoi! tu es sensible en effet ! Ces larmes Sont un baume pour moi.

Brand. Hélas ! seigneur, je crains que vous n’aycz encore un autre malheur à redouter.

Le Roi. Eli bien ! qu’il vienne. A peine si je le sentirai à présent. Que pourrait-ce être!—Donnezlui la forme la plus horrible. — O mon malheureux enfant !

Brand. Un mot suffira, seigneur; je lui donne la forme de Glocester.

Le Roi. O! vraiment horrible! Dis-moi d’abord ce qui me menace.

ürand. Après avoir assassiné votre fils, Richard sembla ne pas être rassasié des blessures qu’il venait de lui l’aire ; les mains encore ensanglantées, il s’éloigna précipitamment de ses amis. Clarence lui en demanda la raison. Mon frère, répondit-il d’un air sombre, il faut que j’aille à la tour; j’y ai une affaire importante; excuse mon absence "auprès du roi. Avant que tu sois rentré à Londres , compte quetu apprendras des nouvelles.il disparut, et j’apprends qu'il est déjà ici.

Le Roi. Alors le terme de mes malheurs est arrivé; caries crimes, à peine conçus par Glocester, sont à moitié consommés.

11 r. a cK e v U u R y entre, un ordre à la main.

Rrack. Pardonnez, sire; mais je suis forcé d’obéir : je reçois l’ordre de vous renfermer étroitement .

Le Roi. De qui vient cet ordre, mon cher lieutenant ?

Rrack. Sire, du duc de Glocester.

Le Roi. Don soir, mes amis ; j’obéis. A présent, fidèle serviteur, suppose-moi à mon lit de mort, et reçois mon dernier adieu. Allons, retiens tes larmes jusqu’à ce que je ne sois plus; et lorsquç, dans de longues nuits d’hiver, tu veilleras avec tic bons vieillards qui raconteront les tristes histoires des temps passés, rappelées aujourd’hui par nos malheurs, avant de les quitter, pour entretenir leur douleur, raconte-leur ma déplorable chute ; et que chacun de tes auditeurs aille baigner su couche de ses larmes. (Ils sortent tous.)

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