SCÈNE IL LA REINE, ELISABETH, FORREST, DIGHTON
DIGHTON, se frottant les mains.
Eh bien , Forrest, la bataille est engagée ?
FORREST
Oui. Mais le «c'est possible» de Leimerey me chagrine. Si Richard allait être vaincu ?
Tu vois tout en noir. [Ils jouent.)
FORREST, regardant Elisabeth.
Si elle se réveillait, tu aurais le courage de la tuer, dis?
DIGHTON.
Elle ne se réveillera pas...
FORREST
Enfin, si elle se réveillait ?
DIGHTON.
Tu n'es pas amusant, sais-tu ?
FORREST
L'as-tu regardée? as-tu vu quelle peau fine et blanche ?... ça vous imprime du respect même en dormant. Elle ressemble^ ses frères.
DIGHTON.
Ses frères étaient plus jeunes et aussi beaux qu'elle, et tu m'as aidé à les étouffer.
FORREST, se levant.
Oui. Te souviens-tu de cette nuit-là, toi ? Tu vins me chercher comme aujourd'hui. Ah ! l'atroce nuit !... nous montions,
iù% RICHARD III.
nous montions, et l'on n'entendait plus que le cri des hibous et l'aile des chauves-souris qui grattaient les murs de la tour... T'en souviens-tu ?
Non, je ne me souviens que de nos poches qui sonnaient comme des escarcelles de roi.
FORREST
J'eus peur. Je regardai le ciel... tout était sinistre, même laliaut :pas une étoile !... des taches rouges, des bandes rouges, avec de monstrueux nuages courant dans le ciel comme des langues de feu ou de sang ! Allons, dis-je, le ciel luimême conseille le sang; allons, j'aurai les mains rouges aussi! J'entrai! les pauvres petits!,., ils étaient couchés et dormaient, leurs petites têtes sur le même oreiller, cheveux l)londs et bruns mêlés ensemble avec leurs petits bras passés autour de leur cou. Deux oiseaux dans le même nid!... Et j'ai eu le courage de les tuer!... misérable!... oui, étouffés !... oui, ce même oreiller qui favorisait leur sommeil s'est changé en instrument de mort! Étouffés! étouffés!... {Dighton se met à rire.) Ah ! ne ris pas !... leur dernier tressaillement m'est resté dans la main, et ma main tremble depuis ce moment. Ne ris pas, te dis-je, ne ris pas! — Tiens, cette nuit encore, je les ai revus... cette fois agenouillés au coin de ce cénotaphe, en prières et pleurant, avec deux grandes ailes blanches étendues !
DIGHTON.
Ah!
FORREST
Oui, Dighton. Ils auraient pu me maudire, et ils m'ont dit : « Ne la tue pas, ne la tue pas, tu peux encore sauver ton âme. 3) Et ils disparurent!
DIGHTON.
Tu rêves debout. Viens, achevons la partie.
FORREST, le retenant.
Si elle se réveillait... — Nous devons la tuer si elle se réveille, c'est convenu. — Mais il faudrait la tuer d'un seul coup pour ne pas la faire souffrir, n'est-ce pas ?... au cœur !
Bien, bien !
FORREST
Écoute... Jouons la corvée !
DIGHTON.
Je suis bon diable, je te passe cette fantaisie. (On entend
frajfer trois coups sur la porte de bronze.) Peine inutile, elle
ne se réveillera pas.