ACTE V, SCÈNE II
FORREST
Le signal!... ça m'a ôté un poids de dessus le cœur. J'aime mieux êlre fossoyeur que bourreau.
DIGHTON.
Allons, dépêchoss !...
FORREST
Ne réveillons pas la reine... ne la réveillons pas surtout, ce serait des cris à fendre les pierres. [Allant vers Elisabeth.) Les larmes!... ça vous tourne sur le cœur comme un jour de pluie. (Beculant.) Ah ! mon Dieu !
DIGHTON.
Quoi?... tu cries comme un sourd maintenant?
FORREST
Ce n'est rien; j'avais cru voir remuer ses lèvres.
(Ils prennent le corps avec précaution et respect, et- se dirigent
lentement vers le caveau. j LA REINE, se réveillant, avec un soupir étouifé.
Où suis-je ? [Elle tàte le cénotaphe avec inquiétude, elle regarde autour d'elle avec angoisse, elle parcourt le caveau avec désespoir, enfin elle aperçoit son enfant qu'on emporte et s'élance au milieu des deux hommes en leur arrachant sa fille, — Ati ! ma fille !
DIGHTON.
Vos cris et vos larmes sont inutiles, madame. Les quarante heures sont passées. Est-ce notre faute si vous avez dormi ?
LA REINE
Passées!... passées !... oh ! elle est morte ! [A Dighton qui veut reprendre Elisabeth.) Ah! laissez-moi l'embrasser! [Elle s'asseoit par terre et prend sa fille dans ses bras.) 0 mon Dieu ' elle est donc morte !... Oh ! soyez tranquille, je suis sa mère, je l'ai si souvent portée dans sa jeunesse, que j'en ai l'habitude, allez !
DIGHTON, à Forrest,
Allume le fourneau, moi je m'occuperai de la pierre.
(11 descend dans le caveau ; Forrest allume le fourneau.) LA REINE.
Morte!... dix-huit ans!... ma pauvre fille !,.. Laisse-moi te regarder pour un siècle!. .. C'est donc fini!... Oui, morte!... Où est-elle cette lèvre aimée qui me souriait ? où est-elle celte main amie qui me soutenait ?
DIGHTON, remontant.
Passe-moi le grand ciseau.
(11 redescend dans le caveau ; on l'entend cogner.)
LA REINE
Plus rien! [Appelant.) Md. fille !... {Les coups de marteau
attirent son attention. Avec égarement à sa fille.) Ealendstu?... c'est ta dernière demeure qu'on prépare. — Allez, allez, ce ne sont pas ces pierres, c'est mon cœur qui éclate sons vos coups! — Mon Dieu, mon Dieu! — Et j'ai pu dormir près de ton cadavre... Et mon sommeil n'a pas élé la mort! {Elle rit.) Oui, ris, ris... j'ai vu des insensés qui riaient à l'agonie de la personne aimée... si j'allais rire en voyant retomber le couvercle de pierre sur ma fille? Rire? (Portant les mains à sa tête.) Ah! malheureuse, calme-loi, calme-loi ! (Elle reste l'œil hagard et comme folle de douleur.) DIGHTON, remontant du caveau, à Forrest. La crise est passée, nous pouvons nous risquer.
(Ils prennent Elisabeth avec précaution, l'un par les pieds, l'autre par la tête, et l'emportent dans le caveau.)
LA REINE, dans la même pose.
C'est fini!... c'est bien fini!... En voilà trois!... Mes trois enfants! (Comptant sur ses doigts.) Edouard, Richard, Elisabeth... Trois!... et je vis, moi, je vis!
(Forrest et Dighton reparaissent.) FORREST.
C'est égal... ça n'a pas l'air d'une vraie morte.
DIGHTON.
Tu étais né pour être sacristain. Allons, viens.
FORREST
Je ne scellerai pas la pierre j tu me la ferais étouffer comme les autres!
LA REINE, s' apercevant qu'on lui a enlevé sa fille et se levant. Sceller la pierre? sur mon enfant ? Et moi? (Elle se flace devant le caveau) Et vous ne m'enterrerez pas vivante avec elle? Ah! toutes deux, vous dis-je ? toutes deux!... Que vous a-t-on promis pour cela? Cent, deux cents, trois cents couronnes?...Eh bien! je vous en offre le double. ..Oui, le double... une fortune enfin, voulez-vous?... vous ne scellerez pas la pierre?
DIGHTON, à Forrest.
Emmène-la, je me charge du reste. — Qu'attends-tu ?
FORREST
Je ne veux pas !
Je vais prévenir Leimerey.
FORREST, se plaçant devant lui.
Ta ne sortiras pas!
DIGHTON, tirant son poignard.
Vrai Dieu ! si tu tiens à dormir en terre sainte, tu y seras tout porté î